Claude Lefort et les sciences sociales
Dialogues, usages et angles morts d’une pensée du politique
Published on Wednesday, November 12, 2025
Abstract
L’œuvre de Claude Lefort a fait l’objet, notamment à l’occasion du centenaire de sa naissance, en 2024, d’un intérêt redoublé. Nombre de rencontres ont permis de réfléchir à l’actualité de sa pensée de la démocratie et son envers, le totalitarisme, dans un contexte géopolitique redevenu profondément incertain. Dans cette perspective, les notions d’institution et de mise en forme du social ont pu à sonder les racines anthropologiques des régimes démocratiques, bien loin d’une vision procédurale, électoraliste et fortement personnalisée qui semble aujourd’hui encore prédominer.
Announcement
Argumentaire
L’œuvre de Claude Lefort a fait l’objet, notamment à l’occasion du centenaire de sa naissance, en 2024, d’un intérêt redoublé. Nombre de rencontres ont permis de réfléchir à l’actualité de sa pensée de la démocratie et son envers, le totalitarisme, dans un contexte géopolitique redevenu profondément incertain. Dans cette perspective, les notions d’institution et de mise en forme du social ont pu à sonder les racines anthropologiques des régimes démocratiques, bien loin d’une vision procédurale, électoraliste et fortement personnalisée qui semble aujourd’hui encore prédominer. Au-delà du dépassement de la partition trop rigide parfois opérée entre un Lefort-militant et un Lefort-philosophe, partition qui occulte une reprise profonde des questionnements, références et épistémologiques, ces dernières années ont vu paraître d’importants travaux éclairant notamment le statut de l’interprétation, de l’écriture ou de la phénoménologie dans la constitution de son œuvre. Pourtant, peu de place a été accordée aux rapports complexes et passionnants qui lient Lefort aux sciences sociales. Philosophe de formation, sociologue de statut durant longtemps, Lefort n’a jamais cessé de réfléchir avec et contre les sciences sociales, que ce soient la sociologie, l’histoire, l’anthropologie ou, plus insidieusement, la psychanalyse ou même le droit. Ce dialogue a été profondément mouvant, souvent heurté et d’une intensité variable. Dans ce cadre, ce colloque souhaiterait s’extraire des chantiers de recherche balisés afin d’éclairer les soubassements d’une œuvre nourrie de sciences sociales, malgré une apparente éviction de celles-ci à partir des années 1980. C’est en particulier ce basculement dans l’économie générale de la réflexion lefortienne, basculement qui se noue au cours des années 1970, qu’il s’agira d’explorer. Comment interpréter le tassement d’un dialogue intense initié au début des années 1950 entre marxisme, phénoménologie et sciences sociales et poursuivi jusque dans la triple ambition (politique/anthropologie/philosophie) de la revue Libre fin 1970 ? L’effacement important des références aux sciences sociales dans les textes des années 1980 vaut-il comme symptôme de l’arrêt de ce dialogue entre pensée politique et sciences sociales ?
Cet angle problématique, par sa visée profondément interdisciplinaire, vise à faire dialoguer une recherche active et internationalisée menée sur et à partir de la pensée de Claude Lefort. Car loin d’être un point de détail, ce rapport aux sciences sociales configure largement les sources et les formes de la pratique philosophique lefortienne. En outre, cette pratique philosophique, pour être singulière, n’en est pas moins à replacer dans une socio-histoire plus large des intellectuels gravitant dans les gauches critiques, permettant de réfléchir au cas Lefort. À ce titre, l’ouverture des archives Lefort renouvelle le regard sur l’œuvre et offre la possibilité de ressaisir sa production dans son contexte et son historicité. En outre, la pensée lefortienne a nourri un vaste panel de réflexions de ses contemporains, amis et élèves, bien au-delà du seul domaine philosophique. C’est là un aspect encore trop méconnu du « travail de l’œuvre » lefortienne, qu’une recherche sur les réseaux intellectuels qui furent les siens doit permettre d’éclairer. Symétriquement, ce colloque visera, en guise de trajet-retour, à interroger les usages les plus significatifs et innovants que les sciences sociales contemporaines font de la pensée de Claude Lefort. Cette seconde dimension du colloque, pensée en dialogue constant avec la première, vise à instituer un espace fécond de circulation des études sur et à partir de Claude Lefort. En définitive, nous sommes convaincus que la démarche lefortienne tire sa force et son actualité de sa perspective philosophique si singulière, inscrivant dans un même mouvement l’empirie et le théorique, l’expérience et l’institution, la critique et l’analyse. Or cette perspective philosophique, à rebours de tous les paradigmes dominants de son époque, tant politiques qu’académiques, n’est pleinement efficace qu’à condition d’en saisir ses racines, ses mouvements et ses inflexions, qui ont pour l’essentiel à voir avec les sciences sociales.
Axe 1. De philosophe à sociologue et retour ?
Ce premier axe pourrait porter sur le rapport entretenu par Lefort avec la sociologie, l’anthropologie et l’ethnologie suivant un angle biographique, socio-historique ou épistémologique. On pourra réfléchir à ce qui suscita l’intérêt de Lefort pour les sciences de l’homme et la manière dont celles-ci ont pu nourrir sa manière de construire ses objets de réflexion. On peut penser aux figures tutélaires à cheval entre philosophie et sociologie (Merleau-Ponty, Aron) qui ont pu accompagner sa formation intellectuelle. Il pourra être également question de re-situer Lefort dans un cadre théorique bien spécifique, que ce soit la phénoménologie post-husserlienne, le marxisme hétérodoxe de la revue Socialisme ou Barbarie et les hybridations entre ces paradigmes. À ce titre, une exploration du rapport entretenu par Lefort avec le Brésil dès 1953-1954 pourrait s’avérer féconde pour mesurer ce que cette épreuve de l’altérité et du décentrement anthropologique fît à sa réflexion.
Axe 2. Le sol des catégories lefortiennes : génétiques des concepts et sciences sociales
Cet axe visera davantage à mettre en valeur les différents usages que Lefort a fait dans sa réflexion de concepts tirés des sciences sociales. Il s’agira de se demander ce que ces reprises, plus ou moins déformantes, font au statut de la réflexion lefortienne mais aussi, potentiellement, aux sciences sociales en retour. Dans le prolongement de travaux antérieurs (Vibert, Colonna d’Istria), une étude génétique de l’emploi de certaines notions (Institution, Symbolique, Théorie des Deux corps du roi, Don, Mise en sens, l’Interprétation d’une œuvre) visant à en éclairer la teneur – explicite ou détournée, rigoureuse ou imprécise – doit permettre de mieux mesurer la dette de Lefort envers les sciences humaines. Ce panel se veut le plus ouvert possible et pourra pointer les circulations parfois insidieuses qui sourdent de l’œuvre de Claude Lefort du point de vue des catégories sociologiques, anthropologiques, historiques, littéraires ou bien encore psychanalytiques ou juridiques. On se demandera alors quels effets cela induit sur la structuration de l’œuvre lefortienne, sa réception ou sa postérité. Les réflexions pourront également porter sur le statut que la théorie politique revêt chez lui, dans ses modalités, ses régimes discursifs, ou ses sources spécifiques, de Machiavel à La Boétie en passant par les penseurs libéraux du XIXème siècle français. En retour, les propositions de communication visant à pointer les usages de catégories lefortiennes, chez des chercheurs contemporains, seront les bienvenues, depuis le statut du conflit démocratique chez Jacques Rancière jusqu’aux réflexions actuelles sur la politique des Droits de l’Homme engagées chez Justine Lacroix ou Jean-Yves Pranchère.
Axe 3. Lefort et ses contemporains / Lefort contemporain.
Cet axe pourra interroger les dialogues effectifs, masqués ou avortés entre Lefort et les historiens (Fernand Braudel, Jean-Pierre Vernant, François Furet, Pierre Rosanvallon), les anthropologues (Roger Bastide, Claude Lévi-Strauss, Pierre Clastres), les sociologues (Alain Touraine, Alain Caillé), les théoriciens de la littérature (Gérard Genette, Jean Starobinski) et les psychanalystes (Jacques Lacan, François Roustang, Jean-Bertrand Pontalis) de son temps. On pourra revenir aussi bien sur l’historique de ces réseaux interpersonnels qui favorisèrent ces échanges, les institutions de mise en contact de ces pensées et, plus largement, sur les éléments de proximité ou de divergence conceptuelle. Par ailleurs, on pourra également suivre le négatif de concepts ou débats qui n’ont pas ou peu irrigué la pensée lefortienne bien que ceux-ci proviennent d’œuvres par ailleurs abondamment lues ou commentées. Il en va ainsi de quelques objets configurés par certains des noms évoqués ci-dessus : la Révolution française, les Sociétés prémodernes, la Politique de la Mémoire, le Racisme, l’Inceste, la Socialisation, l’Herméneutique. Le dialogue avec les contemporains s’étant prolongé au-delà de l’espace francophone, notamment en Italie (avec l’importance des importations de Gramsci et de Machiavel par exemple), un retour sur cette dimension, ses chronologies et ses enjeux (traduction, adaptation au contexte français) peut s’avérer bénéfique pour une meilleure compréhension de l’oeuvre et des débats qu’elle a soulevés.
Modalités de contribution
Les propositions de communication (titre, résumé de 300 à 500 mots, bibliographie indicative, 5 mots-clés, courte notice biographique) sont à envoyer avant le 15 janvier 2026 aux adresses suivantes : Emile Le Pessot (elepessot@gmail.com) ; Robin Freymond (robinfreymond@gmail.com). Cet appel à communication s’ouvre à tous tou.te.s les chercheurs.euses, quelle que soit leur discipline de rattachement. Une réponse sera donnée aux candidat.e.s d’ici à la fin du mois de janvier.
Les communications dureront environ 30 minutes.
Le colloque se tiendra dans les locaux de l’Université de Paris Cité le 25 juin 2026 et dans les locaux du Campus Condorcet de l’EHESS le 26 juin 2026. Les frais de déplacement et d’hébergement des participant.e.s seront pris en charge dans la mesure du possible. Veuillez indiquer dans votre proposition de contribution si vous aurez besoin de vous déplacer vers Paris.
Comité d’organisation
- Emile Le Pessot, Doctorant en Histoire à l’EHESS
- Robin Freymond, Doctorant en Sociologie à l’Université Paris Cité
- Claudia Terra, Docteure en Philosophie de l’ENS Paris et de l’Université de Trente
Bibliographie indicative
Breckman, Warren. “Lefort and the Symbolic Dimension.” Constellations, vol. 19, no. 1, 2012.
Caillé, Alain. « Claude Lefort, les sciences sociales et la philosophie politique ». HABIB Claude, et al. La démocratie à l’oeuvre : autour de Claude Lefort. Éd. Esprit diff. le Seuil, 1993.
Colonna d’Istria, Pauline. « La division originaire du social. Lefort lecteur de Lacan ? » Politique et sociétés, vol. 34, no. 1, 2015, pp. 131–147.
Di Pierro, Mattia. Claude Lefort’s Political Philosophy. Democracy, Indeterminacy, Institution, Cham, Palgrave Macmillan, 2023.
Lanza, Andrea. “Looking for a Sociology Worthy of Its Name : Claude Lefort and His Conception of Social Division.” Thesis Eleven, vol. 161, no. 1, 2021.
Simard, Augustin. « Les deux corps du droit. La nature et le rôle du droit dans la pensée de Claude Lefort », In : Claude Lefort : une pensée du politique », Politique et Sociétés, vol. 34, no 1, 2015, sous la direction de Gilles Labelle, p. 61–83.
Terra, Claudia. “The Enigma of Modernity : Claude Lefort as Reader of Ernst Kantorowicz and Jules Michelet.” Storia del Pensiero Politico, 2023.
Vibert, Stéphane. « Claude Lefort et l’anthropologie du politique : les leçons de l’ethnologie » In : Avec Lefort, après Lefort : Prendre en charge l’expérience de notre temps, Presses universitaires de Caen, coll. « Symposia », 2023.
Subjects
- Sociology (Main category)
- Mind and language > Thought > Philosophy
- Society > Science studies > History of science
- Mind and language > Thought > Intellectual history
- Society > History > Social history
- Society > Political studies
Places
- 45 rue des Saints-Pères
Paris, France (75006) - Campus Condorcet, 8 Cr des Humanités
Aubervilliers, France (93300)
Event attendance modalities
Full on-site event
Date(s)
- Thursday, January 15, 2026
Keywords
- lefort, socialisme ou barbarie, histoire des sciences sociales, sociologie et philosophie
Contact(s)
- Emile Le Pessot
courriel : elepessot [at] gmail [dot] com
Information source
- Robin Freymond
courriel : robinfreymond [at] gmail [dot] com
License
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To cite this announcement
« Claude Lefort et les sciences sociales », Call for papers, Calenda, Published on Wednesday, November 12, 2025, https://doi.org/10.58079/154v2

