L’acceptabilité sociale et la gouvernance éthique des projets socialement controversés
Revue Éthique publique
Published on Wednesday, November 12, 2025
Abstract
L’acceptabilité sociale joue aujourd’hui un rôle structurant autant dans les travaux scientifiques portant sur l’action publique que dans les débats publics eux-mêmes. Regroupements citoyens et organisations invoquent souvent l’absence d’acceptabilité sociale pour dénoncer les moyens de mise en œuvre ou encore les finalités d’un projet jugé contraire au bien commun. Dans les projets de recherche interdisciplinaires et intersectoriels, cette notion est en outre devenue l’interface où se rencontrent des chercheurs en sciences naturelles et en sciences sociales, de même que les élus, les fonctionnaires de première ligne, les promoteurs ainsi que les citoyennes et citoyens confrontés à des politiques ou des projets socialement controversés.
Announcement
Présentation du numéro
L’acceptabilité sociale joue aujourd’hui un rôle structurant autant dans les travaux scientifiques portant sur l’action publique que dans les débats publics eux-mêmes. Si cette notion remplit d’abord une fonction surtout explicative, en ciblant les facteurs de succès de mise en œuvre de certains projets d’envergure ou de certaines nouvelles technologies, elle joue aussi souvent le rôle de norme d’action publique (Simard, 2021). Regroupements citoyens et organisations invoquent souvent l’absence d’acceptabilité sociale pour dénoncer les moyens de mise en œuvre ou encore les finalités d’un projet jugé contraire au bien commun. Dans les projets de recherche interdisciplinaires et intersectoriels, cette notion est en outre devenue l’interface où se rencontrent des chercheurs en sciences naturelles et en sciences sociales, de même que les élus, les fonctionnaires de première ligne, les promoteurs ainsi que les citoyennes et citoyens confrontés à des politiques ou des projets socialement controversés (Batellier, 2015).
Ce ralliement autour de l’acceptabilité sociale en fait assurément un champ de réflexion précieux et stratégique. Les approches mobilisées dans ce cadre invitent à l’intégration des connaissances issues de disciplines variées. Par exemple, à l’annonce d’un mégaprojet industriel, organisations et individus sont appelés à produire des argumentaires qui favorisent un élargissement des connaissances reconnues et considérées au sein du débat public. Cela mène à la prise en considération des paramètres sociaux, politiques, voire psychologiques ou éthiques, même dans des débats reposant à l’origine sur des enjeux économiques, techniques ou écologiques. De plus, dans les analyses portant sur l’acceptabilité sociale, ce sont les personnes et les collectivités, autant que les intérêts et les principes qu’elles défendent qui structurent le champ de la production des discours et des savoirs. Le langage de l’acceptabilité sociale est par conséquent un véhicule tout indiqué pour le transfert de connaissances, en ce qu’il peut permettre d’identifier de manière efficace et intelligible un des domaines où l’action publique gagne à se nourrir de la recherche, et vice versa.
La grande variété des usages et des sens associés à l’acceptabilité sociale n’en demeure pas moins à l’origine de certaines polysémies et mécompréhensions. Si certains recours problématiques à l’acceptabilité sociale sont le fait de détournements de sens, d’autres équivoques trahissent des désaccords plus substantiels sur les présupposés de base de l’acceptabilité sociale. Il peut exister des différences irréconciliables dans ce que divers groupes considèrent respectivement comme l’objet même de l’acceptabilité sociale, selon leurs perspectives axiologiques et épistémologiques. Afin de contribuer à clarifier à la fois les fondements et les usages possibles de cette notion, ce numéro spécial de la revue Éthique publique vise à rassembler des contributions, provenant de tous les horizons disciplinaires, sur la manière dont les travaux sur l’acceptabilité sociale doivent être compris et récupérés dans l’action publique.
Les trois axes thématiques présentés ci-après ne sont ni exhaustifs ni exclusifs. Toute proposition jugée pertinente à la lumière des objectifs du dossier sera considérée par les deux coresponsables du numéro.
Définitions et usages possibles de l’acceptabilité sociale
Selon les contextes d’application et les domaines de recherche, l’acceptabilité sociale tend à être désignée de différentes manières. On parle, entre autres, d’acceptation sociale (social acceptance) (Wüstenhagen, Wolsink et Bürer, 2007), de permis social d’opérer (social license to operate) (Voyer, Gladstone et Goodall, 2015), d’acceptation par la communauté (community acceptance) (Toumbourou et al., 2024), d’acceptation par le public (public acceptance) (Anderson et Renaud, 2021) ou encore de faisabilité sociale (social feasibility) (Piccolo et al., 2024), pour ne donner que ces exemples (pour d’autres exemples, voir Blouin et al., 2025). Un premier objectif de ce numéro spécial est de cartographier ce vaste réseau dans l’optique de faire des recoupements et des comparaisons entre les définitions et les usages possibles de l’acceptabilité sociale.
Nous nous intéressons en particulier à l’écart entre l’utilisation de ce champ lexical en recherche et sa récupération dans la sphère publique. Les études sur l’acceptabilité sociale tendent de plus en plus à prendre leur distance vis-à-vis du langage de l’« acceptation » ou de l’« approbation » (Tanguay et al., 2021). L’acceptabilité, contrairement à l’acceptation, serait à voir comme un processus de négociation sociale, et non comme une propriété des projets ou des politiques en eux-mêmes (Fournis et Fortin, 2018). Une intuition – partagée par bon nombre de spécialistes de l’acceptabilité sociale – est qu’il s’agit d’un processus complexe, à la fois multidimensionnel et multiscalaire, auquel on ne peut prêter une quelconque fonction évaluative. Or, cette conception processuelle de l’acceptabilité sociale se trouve en porte-à-faux avec l’usage de cette notion dans la sphère politique, où elle est employée comme critère de décision. En ce sens, le rôle que devraient jouer les analyses fondées sur l’acceptabilité sociale dans l’action publique reste à préciser. Il semble toujours aussi pertinent de poursuivre les efforts afin de bien conceptualiser autant l’acceptabilité que son épithète, le social, toujours aussi complexe et multiforme, appelé à se redéfinir au gré des alliances stratégiques et des possibilités de l’action publique.
Critiques et récupérations politiques de l’acceptabilité sociale
En dépit des polysémies et des désaccords entourant l’acceptabilité sociale, cette notion dénote tout de même un champ de réflexion incontournable pour l’action publique. Les récupérations simplistes et instrumentales de ce vocabulaire tendent néanmoins à nourrir un certain cynisme, en donnant l’impression que l’objectif ultime des démarches en lien avec l’acceptabilité sociale est toujours de « faire passer » une décision déjà prise. Un deuxième objectif de ce numéro spécial est donc d’interroger de manière critique la place qu’occupe le langage de l’acceptabilité sociale dans la sphère politique. S’agit-il d’une notion susceptible de servir en tant que véritable norme d’action publique ? Ou est-elle condamnée à mener à de l’écoblanchiment ou à toute autre tactique de manipulation de l’opinion publique ?
Cet enjeu peut aussi se comprendre à travers une comparaison entre acceptabilité sociale et légitimité. Dans les écrits sur le sujet, l’acceptabilité sociale est en effet associée de près à l’idée de légitimité. Cette association jette cependant un flou quant aux objectifs des analyses fondées sur l’acceptabilité sociale. Il y aurait en effet deux principales manières, diamétralement opposées, de concevoir l’acceptabilité sociale comme source de légitimité. La première conception, issue de la sociologie compréhensive de Max Weber, se comprend comme l’analyse des mécanismes sociaux par lesquels une autorité politique parvient concrètement à se maintenir. La deuxième conception est plus proche de l’éthique publique et de la philosophie politique, et s’intéresse aux conditions qui rendent l’exercice de l’autorité politique acceptable au regard des valeurs et principes démocratiques (Rosanvallon, 2008).
Pour comprendre le rôle que l’acceptabilité sociale est appelée à jouer comme norme d’action publique, il faut donc au préalable la situer par rapport à ces deux conceptions de la légitimité ; conceptions qui renvoient à deux usages possibles de l’acceptabilité sociale, laquelle peut en effet être vue comme un enjeu de faisabilité ou comme une norme éthique. En d’autres mots, un projet est-il socialement acceptable au regard de sa propension à générer la « docilité effective », pour citer Weber (1959 : 287), ou encore parce qu’il a été élaboré et mis en œuvre de manière suffisamment démocratique ? On trouve ici les deux pôles d’un continuum de positionnements dans les arènes politiques que dessine la notion d’acceptabilité sociale, ou toute autre façon pour les uns et les autres de décrire leur rapport au politique.
Implications concrètes du recours à l’acceptabilité sociale pour les organisations
L’acceptabilité sociale est non seulement omniprésente dans les débats publics, mais il s’agit aussi d’une notion fréquemment employée comme aide à la décision dans différentes organisations. Au sein de celles-ci, la question de l’acceptabilité sociale peut se poser à l’interne (par exemple, lorsque des mesures et des pratiques de gestion organisationnelle suscitent de la résistance) comme à l’externe (lorsque des actions de l’organisation suscitent la controverse auprès du grand public). Un troisième objectif de ce numéro spécial est alors d’évaluer dans quelle mesure – et de quelle manière – les recherches empiriques sur l’acceptabilité sociale peuvent contribuer à informer les stratégies de légitimation et influencer les cultures organisationnelles.
Ce troisième axe thématique propose de réfléchir aux modalités concrètes par lesquelles la notion d’acceptabilité sociale se traduit dans les pratiques organisationnelles. Évidemment, ces modalités varieront considérablement selon les types d’organisation (dans le secteur privé ou public), de même que selon le type de projet ou de mesure suscitant la controverse. Les études sur le sujet mettent déjà bien en évidence les défis propres à la mise en œuvre de nouvelles technologies, de politiques environnementales ou des grands projets d’infrastructures, pour ne nommer que ces exemples. Mais il s’avère aussi essentiel de mieux caractériser la diversité des contextes organisationnels (et pas uniquement des domaines d’intervention) afin de saisir pleinement les implications du recours au langage de l’acceptabilité sociale.
Modalités de contribution
Les personnes désireuses de proposer un article doivent faire parvenir une proposition d’article (150 à 200 mots) par le formulaire prévu à cet effet (voir Conditions de soumission). Une décision sera transmise dans les vingt jours suivant la date limite de remise des propositions. Les personnes dont la proposition aura été retenue pourront envoyer leur article complet qui devra compter environ 40 000 caractères (espaces, bibliographie et résumés non compris), inclure un résumé et des mots-clés (en français et en anglais), ainsi qu’une bibliographie (n’excédant pas trois pages).
Toute proposition d’article (résumé de 150 à 200 mots) doit être envoyée d’ici le 28 février 2026 à l’aide de ce formulaire : https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSfOxdS4UBcyTudlWNCxkwfnVf-uUD8OP_L_KOJ59awc9v9Ckw/viewform Avant publication, tout article reçu fait obligatoirement l’objet d’une double évaluation par les pairs, qui évaluent son acceptabilité. La personne qui l’a proposé est ensuite invitée à modifier son texte à la lumière des commentaires formulés par les pairs. Le Comité de direction de la Revue peut refuser un article s’il ne répond pas aux normes minimales attendues d’un article scientifique ou s’il n’est pas lié à la thématique choisie. Patrick Turmel (Université Laval), Nicholas Jobidon (École nationale d’administration publique), Marion Brivot (Université Laval), David Talbot (École nationale d’administration publique) Catherine Audard (London School of Economics), Georges Azarria (Université Laval), Yves Boisvert (ENAP Montréal), Ryoa Chung (Université de Montréal), Speranta Dumitru (Université Paris-Descartes), Isabelle Fortier (ENAP Montréal), Jean Herman Guay (Université de Sherbrooke), André Lacroix (Université de Sherbrooke), Jeroen Maesschalck (University of Leuven), Ernest-Marie Mbonda (Université catholique d’Afrique Centrale à Yaoundé), Dominique Payette (Université Laval), Dany Rondeau (Université du Québec à Rimouski), Margaret Sommerville (Université McGill), Daniel Weinstock (Université McGill) ANDERSON, C. C. et RENAUD, F. G. (2021), « A review of public acceptance of nature-based solutions : the ‘why’, ‘when’, and ‘how’ of success for disaster risk reduction measures », Ambio : A Journal of Environment and Society, vol. 50, p. 1552-1573. BATELLIER, P. (2015), Acceptabilité sociale. Cartographie d’une notion et de ses usages, Montréal, Cahier de recherche, UQAM : Les publications du Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté (Centr’ERE). BLOUIN, D. et al. (2025), « Clarifying social acceptability for ecological restoration », Restoration Ecology, vol. 33, no 7, e70105. FOURNIS, Y. et FORTIN, M.-J. (2013), « Conceptualiser l’acceptabilité sociale : La force d’une notion faible », dans M. ROBITAILLE et M.-U. PROULX, Sciences Du Territoire. Tome 2, Presses de l’Université du Québec, p. 17-33. PICCOLO R. L. et al. (2024), « Feasibility of habitat restoration under multidisciplinary constraints », Ocean and Coastal Management, vol. 249, https://doi.org/10.1016/j.ocecoaman.2023.106977 (4 novembre 2025). ROSANVALLON, P. (2008), La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité. Seuil. SIMARD, L. (2021), « L’acceptabilité sociale : Trajectoire d’une nouvelle norme d’action publique », Politique et Sociétés, vol. 40, no 3, p. 29-62. TANGUAY, L. et al. (2021), « Intervention levers for increasing social acceptance of conservation measures on private land : a systematic literature review and comprehensive typology », Environmental Research Letters, vol. 16, no 7, DOI 10.1088/1748-9326/ac0d79 (4 novembre 2025). TOUMBOUROU T. D. et al. (2024), « Principles for equitable and resilient tropical peatland restoration in Central Kalimantan, Indonesia », Restoration Ecology, vol. 32, no 7, https://doi.org/10.1111/rec.14221 (4 novembre 2025). VOYER M., GLADSTONE W. et GOODALL H. (2015), « Obtaining a social licence for MPAs – influences on social acceptability », Marine Policy, vol. 51, p. 260-266. WEBER, M. (1959), Le savant et le politique, Paris, Éditions Plon. WÜSTENHAGEN R., WOLSINK M. et BÜRER M. J. (2007), « Social acceptance of renewable energy innovation : an introduction to the concept », Energy Policy, vol. 35, no 5, p. 2683-2691.
Modalités d'évaluation
Coresponsables du numéro
Comité de direction
Comité scientifique
Références
Subjects
- Modern (Main category)
- Society > Ethnology, anthropology
- Society > Urban studies
- Society > Economics
- Society > Sociology > Economic sociology
- Society > Political studies
- Society > Law
Date(s)
- Saturday, February 28, 2026
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Keywords
- aaceptabilité sociale, éthique publique, social acceptance, projets d'envergure, bien commun
Contact(s)
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courriel : csarian [at] outlook [dot] com - Corinne Sarian
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To cite this announcement
« L’acceptabilité sociale et la gouvernance éthique des projets socialement controversés », Call for papers, Calenda, Published on Wednesday, November 12, 2025, https://doi.org/10.58079/154v9

