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Infrastructures graphiques

Formulaires, plannings, notices et autres choses ennuyeuses

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Published on Tuesday, November 18, 2025

Abstract

Cet appel vise à rassembler des contributions pour constituer un ouvrage collectif interrogeant la notion d’infrastructure graphique. Il s’agit de poursuivre une réflexion entamée par des projets comme Scriptopolis (Denis et al. 2019), en s’intéressant aux relations qu’entretiennent les objets graphiques avec les infrastructures invisibles qui peuplent notre quotidien. Au travers d’une collection d’études de cas, cet ouvrage entend nourrir un travail de documentation mené au croisement de plusieurs domaines – le design graphique, les sciences sociales, les études visuelles et les media studies.

Announcement

Argumentaire

Des objets graphiques ennuyeux et invisibles… mais puissants et persistants

Qu’est-ce qu’un formulaire ? De quoi est-il composé ? Qui le produit ? À quels intervalles est-il modifié ? Ces modifications sont-elles visibles ? À qui est-il destiné ? Qui le traite ? Est-il conservé ? Que permet-il de faire ? Quels droits (que s’octroie l’institution dont il émane et octroyés à celui qui le complète) transitent par ce simple document ? Et de quoi ce formulaire est-il la trace ? De quoi lui demande-t-on de rendre compte ?

À l’image du formulaire, nombreux sont ces objets graphiques invisibles et ennuyeux, comme l’a fait remarquer Susan Leigh Star (2018), auxquels on ne prête pas attention et qui pourtant médiatisent à chaque instant une large part des relations et des interactions dont est fait le monde social. Du cachet postal au panneau de signalisation, de la pièce d’identité à l’acte juridique, en passant par l’avis d’arrêt de travail récemment dématérialisé, ces objets sont des outils puissants qui empruntent des moyens visuels pour réaliser un certain nombre d’opérations aussi triviales qu’indispensables au maintien de ce que nous appelons « société ». Ils exercent, pour le dire avec Chris Lee, une « force onto-épistémologique » : « ils réifient les schématisations catégorielles du monde qui permettent la gestion, l’administration et le commandement ; ils revendiquent des droits ; ils servent de preuves en cas de litige et contribuent à l’imposition de politiques ; ils stabilisent les frontières de ce qui est connu et mémorisé ; ils déterminent qui vous êtes et où vous pouvez aller, combien vous valez, ce que vous possédez, vos droits, vos obligations, etc. » (Lee 2025, 44).

Certes ennuyeux et invisibles, ces objets graphiques sont donc loin d’être inoffensifs. Néanmoins, et malgré leur persistance dans notre champ visuel et les pouvoirs que nous leur avons donnés sur le cours de nos existences, ils restent globalement ignorés de la recherche en design et des études de culture visuelle. Ailleurs, dans d’autres champs de la connaissance, c’est leur dimension graphique qui n’a jamais vraiment été étudiée, bien qu’ils représentent des sujets de préoccupation des Science and technology studies (Bowker 1994 ; Star et Ruhleder 1996 ; Edwards 2002 ; Edwards et al. 2009) et de l’histoire et de la théorie des médias (Gitelman 2014 ; Mattern 2017 ; Siegert 2015). Dans ces domaines, ils appartiennent à ce qui est couramment rangé dans la catégorie des « infrastructures ». Nous nous appuyons ici sur ces travaux pour interroger des objets qui incarnent la matérialité graphique des infrastructures, en proposant une focalisation encore inédite sur leurs expressions graphiques, typographiques, visuelles et plastiques. Cette focale répond par conséquent à un double constat : d’une part les études portant sur les infrastructures se sont rarement attardées sur leurs propriétés graphiques ; d’autre part les études portant sur les objets graphiques ont toujours eu tendance à les envisager à partir d’un paradigme historico-esthétique, qui privilégie l’auteur et la conception au détriment de la dimension socio-technique (Wilkins [1992] 2012 ; Blauvelt [1994] 2012). Ce double problème a laissé dans l’ombre des questions pourtant fondamentales.

De tels objets ne sont-ils toujours que l’affleurement d’une infrastructure ou ont-ils un rôle central à jouer ? Autrement dit, les objets graphiques structurent-ils nos existences où ne sont-ils qu’une extension apparente de structures qui leur préexistent ? Les objets graphiques peuvent-ils avoir un rôle proprement infrastructurel ? Et le cas échéant, que font-ils ? Quels rôles en sommes-nous venus à leur donner à jouer pour composer avec nous le monde social ?

Cet appel vise à rassembler des contributions pour constituer un ouvrage collectif interrogeant la notion d’infrastructure. Il s’agit de poursuivre une réflexion entamée par des projets comme Scriptopolis (Denis et al. 2019), en s’intéressant aux relations qu’entretiennent les objets graphiques avec les infrastructures invisibles qui peuplent notre quotidien. Au travers d’une collection d’études de cas, cet ouvrage entend nourrir un travail de documentation mené au croisement de plusieurs domaines – le design graphique, les sciences sociales, les études visuelles et les media studies.

Les jalons de réflexion présentés dans ce document sont le fruit d’un travail collectif entamé dans le cadre du programme de recherche Cultures visuelles (Laboratoire Approches contemporaines de la création et de la réflexion artistiques, UR 3402, Université de Strasbourg), au sein duquel l’axe « épistémologie des images et du design graphique » est consacré aux rapports entre images et savoirs. Le travail sur les infrastructures graphiques a débuté avec l’organisation de la journée d’études interdisciplinaire « Opérations graphiques. Vie sociale et matérialité des documents administratifs » (2024), et s’est poursuivi avec le séminaire « Opérations graphiques. Regards croisés sur la matérialité et l’agentivité des médias » (2024).

Étudier les infrastructures

À se demander ce qu’est une infrastructure, on est d’emblée renvoyé à une définition courante où entrent communément les routes, réseaux de communication et énergétiques, systèmes de transports ou d’information en tous genres… toutes ces choses que l’on définit par le fait qu’elles se tiennent en dessous – infra – de ce qu’elles ont vocation à supporter et à transporter. De fait, l’intérêt pour les infrastructures se manifeste tout d’abord dans l’histoire des techniques, où l’on a étudié la dimension systémique et temporelle des large technical systems (électricité, chemin de fer, autoroutes, etc.) qui se déploient durant le XXe siècle (Hughes 1983). Dans les années 1980 et 1990, le champ des STS s’intéresse plus spécifiquement aux systèmes informatiques et aux réseaux de communication comme internet. C’est à cette époque, en 1996, que Susan Leigh Star et Karen Ruhleder signent un article fondateur, « Steps Toward an Ecology of Infrastructure : Design and Access for Large Information Spaces ». Ce texte traduit un intérêt croissant pour les infrastructures, qui se manifeste plus largement dans des champs comme les sciences studies, où Latour et Woolgar (1979) avaient étudié le rôle joué par les inscriptions à la fin des années 1980, les information studies (Bowker et al. 2010 ; Edwards et al. 2009), et plus spécifiquement l’ethnographie (Bowker et Star 1999) et la sociologie, où l’on s’est intéressé aux « infrastructures scripturales » (Denis 2018). Au fil de ces différents travaux, les infrastructures en sont venues à constituer l’objet d’étude d’un champ émergeant, les Infrastructure Studies (Edwards et al. 2009).

Dès les années 1990, Star et Ruhleder ont d’emblée décrit les infrastructures de manière relationnelle, en évitant soigneusement d’en figer la définition dans un ensemble de propriétés techniques. Pourquoi une infrastructure serait-elle relationnelle ? Pour un passager empruntant le métro, un simple ticket est l’affleurement discret d’une infrastructure de transport. Or ce rôle infrastructurel disparaît aux yeux de l’urbaniste, qui voit le ticket comme un traceur statistique actif des flux de mobilité. Pour un collectionneur amateur de formes graphiques, le ticket est encore tout autre chose : c’est une pièce esthétique à référer à l’histoire du design (au sein de laquelle les plans de métro occupent déjà une place privilégiée). Quant à la régie des transports ou aux élus locaux, ils peuvent finir par voir ce ticket comme un rebut potentiel, dont l’accumulation dans l’espace public peut justifier l’abandon au profit de cartes numériques. Le caractère infrastructurel du ticket ne réside manifestement pas dans ses propriétés matérielles, mais dans le répertoire de pratiques où il s’insère. C’est ce qui motive Star et Ruhleder à se demander « quand sommes-nous en présence d’une infrastructure (et non pas qu’est-ce qu’une infrastructure) ? » (Star et Ruhleder [1996] 2010, 117), et à plaider, en empruntant à l’écologie de l’esprit de Bateson (1972), pour une « écologie » des infrastructures.

Dans ce sens, dire qu’un objet ou un dispositif « fait infrastructure » ne vise pas à qualifier une propriété intrinsèque, mais à décrire un contexte d’usage : est infrastructure ce qui est pratiqué comme tel dans un monde donné. Une interface numérique, un document de comptabilité, un plan de ville : ces objets graphiques relèvent de l’infrastructure quand ils se tiennent silencieusement dans l’arrière-plan de leurs milieux respectifs – une borne de consultation, un livret de comptes, un panneau d’affichage touristique. Mais ils peuvent brusquement revenir au premier plan dans certaines situations – une panne, une controverse, une situation d’exposition ou tout autre changement volontaire ou non de contexte… Manifestement, le rôle des objets graphiques comme infrastructures ou comme parties d’une infrastructure donnée ne peut être déterminé qu’à partir de leurs propriétés visuelles et matérielles, bien que celles-ci aient un rôle fondamental à jouer – c’est là tout l’enjeu de cet appel à contributions.

Nous proposons de conserver cette définition ouverte : les infrastructures graphiques sont des dispositifs qui articulent durablement et silencieusement, par des moyens visuels, des échelles de temps, d’espace, et d’organisations sociales différentes (Edwards 2002). Du point de vue individuel, elles rendent perceptibles et actionnables les institutions. Il s’agit par exemple d’étudier la manière dont nous sommes reliés à l’hôpital par une convocation pour une consultation ou un examen, à une banque par une carte bancaire, à un réseau de transport par un plan de métro, ou à un marché par l’affichage d’un prix.

Graphisme des infrastructures / infrastructures graphiques

Nous entendons par objet graphique tout artefact dont le mode d’action repose sur un ensemble de signes qui peuvent être des éléments textuels (manuscrits ou typographiques), des images (figuratives ou non, d’origine photographique, picturale, vectorielle etc.), des symboles (flèches, encadrés, etc.) ou encore des systèmes d’organisation de l’information (tableaux, listes, diagrammes etc.), dont les modalités de production et de diffusion peuvent prendre une forme analogique (formulaires, passeport, diplôme, carte ou bulletin électoral, etc.) ou numérique (plateforme de déclaration des revenus en ligne, services de demandes d’allocations, dossier patient informatisé, etc.).

Nous postulerons, avec d’autres (Denis et al. 2019 ; Star, 1999), que les infrastructures fonctionnent bien souvent grâce à un ensemble de lignes, de grilles, de cases, de tracés, de diagrammes, de polices de caractères, de codes couleur – en somme, de traces. On peut voir ici à l’œuvre une « raison graphique » (Goody [1977] 1979), qui structure la pensée autant que l’action, et qui ne peut être dissociée des instruments matériels qui la rendent possible. Si les infrastructures ont longtemps été analysées comme des systèmes techniques à grande échelle (routes, réseaux, plateformes), certaines d’entre elles revêtent des formes plus discrètes et moins attendues. Comme le souligne Shannon Mattern, les infrastructures « constituent un paysage stratifié qui se prête à l’exploration ; [...] des palimpsestes d’écrits sur les murs des villes, des ruines d’amphithéâtres antiques et d’anciennes bibliothèques » (Mattern, 2017, XV-XVI). Ces quelques exemples relèvent tous du domaine « graphique », dont il est question dans cet appel, formé à partir de graphê, « écriture », non pas au sens d’écriture littéraire mais au sens d’inscription. C’est dans ce sens que l’écriture s’est imposée depuis ses origines au IVe millénaire comme l’une des infrastructures les plus banales autant que nécessaires dans les activités comptables et d’administration des êtres et des choses (Herrenschmidt 2007). Au XXe siècle, « graphique », « graphisme », en vient à désigner cette catégorie de média qui conjugue les textes et les images tout en déployant le potentiel infrastructurel des inscriptions à des échelles jusqu’alors insoupçonnées. Documents, formulaires, plans, schémas, tickets, écrans, affichages, labels, marques… Il suffit de penser à la place que ces objets graphiques ont pris dans nos activités ordinaires et aux services que nous leur demandons de rendre pour entrevoir à quel point ils sont devenus indispensables. Star et Bowker (2002) ont beaucoup insisté sur le lien entre standards et infrastructures. Mais quel domaine n’incarne pas mieux le standard que celui de l’impression ? Du format normalisé DIN A4 au caractère Neue Haas Grotesk, ancêtre de l’Helvetica aussi appelé dans les années 1950 « Standard », le domaine de l’imprimé et des pratiques graphiques est un réservoir de normes techniques, et donc d’infrastructures sur lesquelles reposent nos activités les plus triviales.

Enfin, si les infrastructures sont transparentes et s’étendent dans le temps et dans l’espace, elles ont aussi une inertie, qui s’illustre par l’exemple bien connu de l’adoption du clavier QWERTY, « utile à l’époque pour éviter que les touches ne se bloquent sur les machines à écrire manuelles ; contre-productif aujourd’hui pour la plupart des gens, car il reporte l’essentiel du travail sur la main gauche, ce qui est pénible pour beaucoup, mais apprécié par les gauchers ; et pourtant si profondément enraciné qu’on ne voit pas comment il pourrait disparaître. » (Star et Bowker 2002, 155 ; David 1985).

Du fond à la figure : un renversement (graphique) infrastructurel

Ces quelques observations nous invitent à concevoir les objets graphiques non comme les compléments décoratifs ou informatifs auxquels les approches esthétiques et historiques les ont souvent réduits, mais comme de véritables composants opérationnels des infrastructures. À cet effet, nous suivons la proposition faite par Bowker (1994) de renversement infrastructurel (infrastructural inversion), qui consiste à déplacer notre attention des activités visibles et permises par l’infrastructure vers les couches profondes et invisibles des infrastructures elles-mêmes. C’est une invitation à considérer que le véritable enjeu est en coulisse, là où des objets qui n’occupent pas le devant de la scène se révèlent bien souvent être les véritables causes de changements profonds. Comme inversion entre figure et fond, le renversement infrastructurel est particulièrement approprié pour étudier les formes graphiques. Il s’agit alors de « regarder ce que nous avons toujours tendance à ne pas voir, […] observer ces objets “graphiques” qui, se soustrayant à notre regard au moment où nous les pratiquons, semblent bien disparaître en se socialisant » (Philizot 2024, 41).

Si les STS figurent en bonne place dans l’étude des infrastructures, cet appel est aussi une invitation à élargir les réponses à des propositions émanant des champs des études visuelles et des medias studies. D’ailleurs, beaucoup d’hypothèses avancées sur les infrastructures font penser aux travaux fondateurs de McLuhan (1964) sur les médias : les changements d’échelle ; l’inversion structurelle du « substrat et de la substance » (Star et Ruhleder 1996, 5) qui fait évidemment penser au renversement mcluhanien entre médium et message ; l’imbrication des infrastructures, qui renvoie à la deuxième loi de McLuhan selon laquelle le contenu d’un médium est toujours un autre médium (McLuhan 1964). Les infrastructures sont des conditions de possibilité autant que des environnements (Edwards 2002), des milieux, et, de toute évidence, des médias, si l’on veut bien entendre cette notion dans le sens élargi que lui ont donné de nombreux travaux depuis les années 1920 jusqu’à nos jours (Heider 1926 ; Postman 1974 ; Siegert 2015 ; Krämer 2015 ; Peters 2015).

Dans cette perspective, on pourra insister sur l’agentivité propre des formes graphiques. Les images, comme l’a rappelé WJT Mitchell, « ne se contentent pas simplement de refléter [...] les valeurs consciemment voulues par leurs auteurs » (Mitchell 2001, 222), elles agissent, elles organisent des pratiques sociales et des régimes de pouvoir, elles sont l’expression d’une agentivité qui repose sur les communautés de pratiques dans lesquelles elles s’inscrivent (Bredekamp [2007] 2015 ; Descola 2021 ; Gell [1998] 2019). Enfin, de nombreuses infrastructures s’appuient sur des images opérationnelles (operational images) – telles que les a décrites Jussi Parikka (2023) à partir de l’expression du cinéaste Harun Farocki – dont la vocation première n’est pas la valeur esthétique, mais la compilation en jeux de données, voire la visualisation, la modélisation et la production de connaissances (Drucker 2014). La dimension graphique des infrastructures engage bel et bien à repenser leur nature : elles sont des dispositifs socio-techniques, à la fois matériels et symboliques, visibles et invisibles, fonctionnels et esthétiques, qu’il est indispensable de considérer comme des objets d’étude à part entière.

Un corpus d’infrastructures graphiques

Afin d’ancrer la réflexion, nous proposons un corpus indicatif d’infrastructures dans lesquelles les objets graphiques jouent un rôle central. Ces exemples ne constituent pas une liste close mais visent à donner un aperçu de la variété des situations dans lesquelles l’infrastructure emprunte des médiations graphiques pour exister et se rendre opératoire. On peut penser, dans le domaine de la banque et de l’assurance, aux billets, cartes bancaires, chèques, contrats ou encore aux interfaces de guichets automatiques et de gestion en ligne. Dans le cadre des services publics locaux, comme la mairie, apparaissent formulaires d’accès à des services, documents d’identité, plans locaux d’urbanisme ou logos institutionnels. Les ministères, écoles et universités mobilisent tout un ensemble de documents graphiques – diplômes, emplois du temps, formulaires d’inscription, plateformes numériques – qui rendent tangible et opératoire l’existence de l’institution. Dans le domaine de la santé, on peut évoquer les dossiers patients, les courriers, les plannings, ou encore les interfaces de nombreux dispositifs numériques comme les bornes d’accueil. Du côté de l’industrie et de l’énergie, des infrastructures comme une centrale nucléaire sont inséparables de leurs plans d’accès, procédures graphiques de travail et systèmes numériques de contrôle. Les infrastructures de transport – gares, métros, réseaux routiers – reposent sur des signalétiques, panneaux d’affichage, plans et interfaces d’aiguillage. Dans le champ de la justice, les procès-verbaux, registres, notes de greffiers, schémas de preuves visuelles et documents de procédure constituent des médiations graphiques essentielles. On peut encore mentionner le rôle des objets graphiques dans les marchés alimentaires (emballages, factures, affichage des prix), les médias (chartes graphiques du journal télévisé, bulletins météo), ou encore le service postal, dont les timbres, étiquettes d’affranchissement et emballages matérialisent et rendent perceptible et opérable l’institution postale elle-même.

Cette liste témoigne de la diversité des contextes où opèrent les infrastructures graphiques, et nous proposons ci-dessous trois axes thématiques permettant d’aborder l’étude de ces objets graphiques. Ces catégories ne s’excluent pas les unes les autres : elles permettent de penser les infrastructures graphiques selon plusieurs régimes simultanés, et invitent les contributions à jouer des comparaisons entre contextes pour montrer comment un même type d’objet peut basculer d’une fonction à une autre selon la configuration dans laquelle il s’inscrit.

Axes thématiques

1) Objets graphiques et infrastructures bricolées

Dans ce premier axe, nous attendons des études de cas montrant comment les objets graphiques soutiennent le fonctionnement des infrastructures par la ruse, la réparation ou l’invention locale.

À côté des normes et des standards, une large part des infrastructures se maintient grâce à des pratiques de bricolage : gabarits retouchés, fiches annotées, listes intercalaires, affichages improvisés. Ces ajustements locaux compensent rigidités logicielles et procédures génériques (Star et Ruhleder 1996 ; Nardi et O’Day 1999). Les études du travail montrent combien une multitude de micro-opérations – surligner, épingler, perforer, recopier – permettent de faire tenir une organisation donnée. Dans ces organisations, le « bon fonctionnement » tient souvent à ces écrits de l’action (Borzeix et Fraenkel 2001 ; Fraenkel 2018). Ce bricolage n’est pas l’exception : il est la condition de soutenabilité des infrastructures. Quelles pratiques et supports graphiques s’offrent ainsi à celles et ceux dont la tâche est d’« articuler » (Strauss 1985) des choses et des personnes ensemble ? A quoi s’opposent ces formes de bricolage ?

2) Les objets graphiques comme outils de scalabilité

Dans ce deuxième axe, nous sollicitons des propositions analysant comment les objets graphiques fabriquent l’échelle – du bulletin scolaire aux statistiques publiques, des check-lists médicales aux tableaux de bord numériques – et comment ces dispositifs redistribuent pouvoirs et responsabilités.

Les objets graphiques rendent praticables les changements d’échelle : ils agrègent le local, standardisent le singulier, condensent la dispersion. Formulaires, grilles, listes et tableaux de bord opèrent des passages du cas à la série, du site à la métrique, de l’événement au KPI. Les formats font circuler des unités comparables (Gitelman 2014), les catalogues et fichiers « verticalisent » l’information (Krajewski 2023 ; Robertson 2021), et la classification « fait monde » (Leigh Star et Bowker 2000). Ces pratiques de mise à l’échelle sont politiques : elles permettent de sélectionner ce qui compte, de synthétiser, d’agréger, de faire circuler (Winner 1980 ; Larkin 2013). Ainsi, comment un objet graphique se fait-il outil pour zoomer ou décentrer ? Que se passe-t-il lorsque l’agrégation / la standardisation n’est pas possible ? Existe-t-il un mouvement inverse qui adapte la norme aux standards locaux et comme cela se manifeste-t-il ?

3) Des objets graphiques contre l’infrastructure

Enfin, ce troisième axe appelle des propositions explorant les usages contestataires ou déviants des objets graphiques : cartographies alternatives, hack de formulaires, pratiques d’annotation collective, archives militantes qui s’opposent aux standards imposés.

Les mêmes formes graphiques peuvent servir de contre-infrastructure : listes secrètes, contre-cartographies, ratures sur documents normés. Ici, l’objet graphique perturbe les chaînes d’enrôlement, introduit du « grain » dans les flux ou recompose la visibilité (Leibovici 2020). Les politiques matérielles du document opèrent par surcharge, retard, substitution, reformatage – autant de micro-sabotages ou de re-designs situés. Ces mises en échec rendent l’infrastructure à nouveau visible (Star 1999) et réouvrent la discussion sur les formes supposées « naturelles » qui permettent de faire tenir des choses ensemble. Quelles formes prennent ces infrastructures graphiques « parasites » ? Inventent-elles de nouvelles manières de faire infrastructure / système ? Des nouveaux modes de fonctionnement ? Quel est leur impact sur le fonctionnement des infrastructures ? La pratique est-elle individuelle et ponctuelle ou organisée et systématique ?

Modalités de soumission

Les propositions de contributions attendues ne devront pas excéder 3000 signes. Ces propositions prennent la forme d’études de cas autour d’objets graphiques et s’inscrivent dans les réflexions portées par l’un des trois axes de cet appel à contributions.

Les propositions venant de différents champs de recherches et d’approches interdisciplinaires sont les bienvenues, tant qu’elles prennent un ou plusieurs objets graphiques comme objet d’étude.

Les propositions de contributions sont à envoyer à : f.f.maurel@gmail.com ; philizot@unistra.fr et louisewambergue@gmail.com,

avant le 19 décembre 2025.

Les articles finalisés ne devront pas excéder 40 000 signes (bibliographie comprise).

Calendrier

  • Date limite de réception des propositions : 19 décembre 2025
  • Validation des propositions : 16 janvier 2026
  • Réception des contributions sélectionnées : 26 juin 2026

Coordination et proposition scientifique

  • Fanny Maurel
  • Louise Wambergue
  • Vivien Philizot

Bibliographie

Bateson, Gregory. 1972. Steps to an Ecology of Mind. San Francisco : Chandler.

Blauvelt, Andrew. (1994) 2012. « The Particular Problem of Graphic Design (History) ». In Graphic Design : History in the Writing (1983–2011), édité par Sara De Bondt et Catherine De Smet. Londres : Occasional Papers.

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Winner, Langdon. 1980. « Do Artifacts Have Politics ? » Daedalus 109 (1) : 121-36.


Date(s)

  • Friday, January 09, 2026

Keywords

  • infrastructure, graphisme, objet graphique, documents, STS, design graphique, media

Contact(s)

  • Vivien Philizot
    courriel : philizot [at] unistra [dot] fr
  • Fanny Maurel
    courriel : f [dot] f [dot] maurel [at] gmail [dot] com

Information source

  • Louise Wambergue-Gouble
    courriel : wambergue [at] unistra [dot] fr

License

CC-BY-4.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons - Attribution 4.0 International - CC BY 4.0 .

To cite this announcement

Vivien Philizot, Fanny Maurel, Louise Wambergue-Gouble, « Infrastructures graphiques », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, November 18, 2025, https://doi.org/10.58079/155sw

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