Published on Friday, November 21, 2025
Abstract
Le collectif EPSI (Etude pluridisciplinaire en ingénierie) organise deux journées d’études les 26 et 27 mars 2026 à Lyon sur le thème « Ingénierie et masculinités ». Evènement pluridisciplinaire, ces journées allieront des conférences, des communications de travaux en cours ainsi que des ateliers pour des publics de la recherche comme d’élèves-ingénieur.es ou du monde professionnel.
Announcement
Argumentaire
1) Contexte
L’ingénierie : un monde masculin questionné sur sa faible mixité
L’ingénierie demeure, encore aujourd’hui, un univers occupé historiquement et symboliquement par les hommes. On appelle ici ingénierie l’ensemble des processus et méthodes d’invention de solutions et de coordination technique qui caractérisent l’activité des ingénieurs. L’ouverture en droit des formations réalisée au cours du XXe siècle - l’école Polytechnique n’ouvre son concours aux femmes qu’en 1972 - n’a pas suffi à changer les choses. La présence encore très rare des femmes dans les écoles dans les années 1980 apparaît comme un problème public aux yeux de différents acteurs sociaux (mouvements féministes, syndicats, pouvoirs publics, ainsi que les entreprises faisant face à une pénurie de main d’œuvre). Les travaux de Danièle Kergoat (1978, 1998) ont mis en évidence les mécanismes de ségrégation verticale et horizontale qui structurent le monde du travail industriel et technique. Julia Evetts au Royaume Uni (1996) souligne le rôle des normes sociales et des structures organisationnelles genrées dans la reproduction de ces inégalités. En France, Catherine Marry (2004) a mis en évidence le rôle de la socialisation familiale et scolaire dans les parcours d’études. Isabelle Collet met même en évidence des secteurs où on assiste à une décroissance des effectifs féminins (Collet, 2011). En réponse à ces constats, de nombreux dispositifs ont été mis en place depuis la fin des années 2000 (mentorat, bourses, lutte contre les stéréotypes à l’école, valorisation de « rôles modèles » féminin). Cependant, les effets restent modestes : la part des femmes en ingénierie plafonne depuis des années, loin de la parité (cf. différents rapports CGE ; Melot et al. 2025).
Vers une prise en compte des normes implicites de genre
Ces premières études plutôt quantitatives sur les relations entre ingénierie et genre ont eu le mérite de rendre visibles les inégalités d’accès au métier et de mixité dans la formation. Dans cette optique, on cherche en fait à rendre les femmes égales aux hommes, reproduisant implicitement l’idée d’un masculin comme « genre neutre ». Un second ensemble de recherches s’est davantage préoccupé de la diversité et des expériences vécues par les femmes dans ces environnements, comme les injonctions contradictoires à être compétentes à la manière des hommes sans perdre leur « féminité » (Briquet, 2019). Les recherches récentes (Dupuy et Sarfati, 2024 ; Flécher, 2025) montrent que ces tensions se doublent souvent de violences sexistes et sexuelles et de résistances masculines concrètes, révélant les dimensions culturelles et symboliques profondes du problème : un héritage militaire et élitiste, une culture de l’entre soi, un certain conservatisme.
Rencontre entre sociologie des techniques et études de genre
En parallèle, des chercheuses féministes et sociologues des techniques (Chabaud-Rychter et Gadrey 2002, Akrich 1987, Cockburn 1981) ont proposé de repenser la technique elle-même comme un espace social genré. Loin d’être neutres, les objets techniques produisent et naturalisent des rapports de pouvoir, participant à la construction d’un ordre social masculinisé. Ainsi, la critique féministe des techniques rejoint la critique de genre : comprendre les inégalités dans l’ingénierie, c’est aussi interroger les normes implicites qui façonnent à la fois les outils, les organisations et les identités professionnelles. Comme le précise Judy Wajcman (2004), si le genre façonne les technologies, les technologies participent en retour à construire les identités de genre.
2) Problématique
Dans le contexte des Gender Studies, la sociologue australienne Raewyn Connell (1985) a développé la notion de masculinité, qu’elle définit comme une norme à performer prise dans des configurations de pratiques de genre. Ce concept nous paraît heuristique pour reconsidérer les barrières et les difficultés rencontrées par les femmes dans le monde très masculin de l’ingénierie notamment parce que, pour Connell (2024, p.27), la division des genres ne peut s’expliquer sans se pencher sur la division du travail. Cette notion permet d’aller au-delà d’une dichotomie des rapports de genre (homme/femme, masculin/féminin) en questionnant les rapports de pouvoir entre les hommes. En effet les masculinités sont multiples. Elles peuvent être hégémoniques, complices, subordonnées ou marginalisées (Connell, 1995/2014). Plus récemment, Haude Rivoal souligne le caractère dynamique de la masculinité qui renvoie, selon elle, à une « dimension relationnelle, en lien avec la classe sociale, l’appartenance ethnique, mais surtout en lien avec le genre féminin » (Rivoal, 2017, p.151). D’autres recherches étoffent cette typologie et proposent d’autres notions : masculinité mascarade (Ghorbanzadeh, 2024), pétromasculinité, hyper masculinité, pseudo masculinité...
Dans cette perspective, les travaux de Wendy Faulkner montrent que l’identité d’ingénieur techniciste s’appuie sur une masculinité s’affirmant par la technique et le « business » (Faulkner, 2007). La pratique de la technique (« écrou et boulon »), le sentiment de puissance et de plaisir généré par cette pratique (Faulkner, 2000) caractérise cette forme de masculinité liée à la technique. Quant à la dimension « business », elle s’appuie sur la relation d’autorité avec les individus via le management et les aspects commerciaux liées à la gestion de l’entreprise. Ces deux types d’identités professionnelles renvoient à des formes de masculinités hégémoniques dans l’ingénierie. Elles se structurent dans l’environnement de travail via une culture, des pratiques et des normes implicites afin que les individus tendent vers ces masculinités hégémoniques (ex : des conversations dominées par les centres d’intérêts des hommes, une culture hétéronormative, des réseaux organisationnels puissants portés par les hommes). Ces éléments rendent ces espaces non-accueillants pour les femmes ingénieur·e·s (Faulkner, 2009). En somme, ces formes de masculinités hégémoniques créent une dualité pour les individus. La technique, l’ingénierie et l’expertise technique sont assimilés à la masculinité tandis que le social et les approches plus horizontales du management (ex : les compétences interpersonnelles et la relation client) sont reliés à la féminité. Selon Wendy Faulkner, ces masculinités hégémoniques masquent l’hétérogénéité des pratiques réelles et la pluralité des identités professionnelles dans l’ingénierie.
3) Appel à contributions
Dans le cadre de cette journée d’étude, on cherche à comprendre les masculinités en actes et les processus de construction des normes sous-jacentes dans le domaine de l’ingénierie. Cette norme n’est pas seulement présente dans le monde du travail à proprement parler mais commence dès la formation, notamment dans les écoles d’ingénieur·es. Ces espaces révèlent toutefois de fortes disparités entre les écoles « de la grande porte », particulièrement sélectives et souvent généralistes et les écoles « de la petite porte » où les formations sont plus spécialisées (Lemaître, 2003). Depuis les années 90, le développement des formations sous statut d’apprenti dans les écoles contribue à élargir la base sociale de recrutement des ingénieurs, sans toutefois modifier la hiérarchie de prestige des diplômes. Cette voie pourrait même conduire à des « stigmates » que les jeunes ingénieurs cherchent à dissimuler et dont les implications en termes d’identité professionnelle sur le long terme restent à analyser (Debuchy, 2017, 2022). On peut dès lors s’interroger sur les spécificités en termes de secteurs, de territoires et de cultures d’école qui peuvent façonner des masculinités et renforcer des espaces qui de type « Boys Club » (Delvaux, 2019).
La production des masculinités « ingénieures » dans les formations et les métiers mobilisent des structurations des savoirs et des pratiques de l’ingénierie, des constructions épistémologiques ainsi que des cultures techniques idéologiquement genrées. Mais l’ingénierie n’est pas faite que d’ingénieurs, il semble donc important de ne pas faire l’impasse sur les normes masculines qui ont cours plus largement dans les milieux scientifiques, techniques et industriels, c’est-à-dire parmi les ouvriers, opérateurs, techniciens, agents de maîtrise, cadres technico-commerciaux, chercheurs en sciences de l’ingénieur ou encore directeurs techniques. Du maniement de la technique chez le technicien ou l’artisan à la relative absence de mouvement de l’ingénieur assis devant son ordinateur, le rapport au corps constitue un impensé fréquent chez les cadres (Rasera et Renahy, 2013). En complément il semble intéressant d’étudier l’ingénierie dans son rapport au risque qui met en tension des formes de domination et de vulnérabilité (Tronto, 2012). Cette question du risque renvoie à des liens anciens entre virilité et masculinité. En effet, on observe un écart manifeste entre des virilités populaires construites autour de la prise de risque et l’identité de l’ingénieur dont une prérogative majeure consiste à gérer les risques (Rivoal, 2017).
On souhaite également comprendre comment les masculinités sont performées par les technologies dans différents domaines. Par exemple, la pétromasculinité identifiée par Cara New Dagget (2023) incarne les caractéristiques sexistes et viriles du domaine des énergies fossiles dans une version caricaturale de la masculinité hégémonique. Cela invite à déplacer le regard croisant technologie et masculinités vers d’autres domaines, comme le numérique et ses « tech-bros », ou dans les systèmes techniques alternatifs (low tech, fab lab), afin de montrer en quoi ils sont porteurs de visions politiques éventuellement masculinistes. On pourra s’intéresser aussi à la façon dont s’expriment (ou non) dans les espaces professionnels ou dans les formations des masculinités différentes, non hégémoniques (gays, trans, non binaires...) (Faulkner, 2009 ; Colmellere, 2017).
On peut chercher à articuler ces différentes approches avec le prisme de l’intersectionnalité, croisant les identités de genre, de classe, de territoire, déjà repérées dans le monde de l’ingénierie. Au-delà, d’autres angles de l’approche intersectionnelle des masculinités, en tant qu’analyse des combinaisons de diverses discriminations (Crenshaw, 2023), comme la race sociale, l’orientation sexuelle, le handicap peuvent nous aider à situer les masculinités ingénieures dans une co-production avec d’autres structures sociales. Ces pistes d’études peuvent se développer dans le milieu du travail ou bien en dehors du travail de l’ingénieur, en relation avec des sphères comme le sport, la sexualité, la conjugalité, l’engagement politique.
Modalités de soumission
Les journées d’étude se tiendront les 26 et 27 mars 2026 à Lyon.
Les propositions de communication, au format PDF de 4000 signes (espaces compris, hors bibliographie), devront préciser les questions de recherche, le cadre théorique, la méthodologie et les résultats éventuels.
Le document devra également mentionner les noms, prénoms et affiliation(s) de le·a (les) auteur·ice(s), 5 mots clés et une adresse mail de contact.
Les propositions de communication sont attendues avant le vendredi 19 décembre 2025 au plus tard.
La réponse du comité scientifique sera communiquée sous un mois.
Elles sont à envoyer à l’adresse mail suivante : collectif_epsi@protonmail.com
La sélection des communications par le comité scientifique privilégiera la cohérence thématique et la pertinence du cadre théorique mobilisé en lien avec le concept de masculinité. Les doctorant·e·s et jeunes chercheur·se·s en sciences sociales sont encouragés en particulier à soumettre des propositions de communication. Une prise en charge du déplacement est envisageable en fonction des besoins.
Comité d’organisation
- Christelle Didier, MCF en sciences de l’éducation et de la formation, CIREL, Université de Lille
- Marie-Pierre Escudié, docteure en science politique, enseignante, INSA Lyon, Centre des Humanités/Institut Gaston Berger
- Emilien Jacob, MCF en sciences de l’éducation et de la formation, CIRNEF, Université de Caen Normandie
- Hugo Paris, conseiller pédagogique et enseignant-chercheur en sciences de l’éducation, EPITA, ADEF, Aix-Marseille Université
Comité scientifique
- Clémence Abry-Durand, chargée de mission égalité de genre, INSA Lyon, Institut Gaston Berger Cynthia Colmellere, MCF-HDR en sociologie, IDHES, CentraleSupélec - ENS Paris-Saclay
- Christelle Didier, sociologue, MCF en sciences de l’éducation et de la formation, CIREL, Université de Lille
- Marie-Pierre Escudié, docteure en science politique, enseignante, INSA Lyon, Centre des Humanités/Institut Gaston Berger
- Marie-Carmen Garcia, sociologue, PU en Sciences et techniques des activités physiques et sportives, L-ViS, Université Claude Bernard Lyon 1
- Emilien Jacob, MCF en sciences de l’éducation et de la formation, CIRNEF, Université de Caen Normandie
- Hugo Paris, conseiller pédagogique et enseignant-chercheur en sciences de l’éducation, EPITA, ADEF, Aix-Marseille Université
- Haude Rivoal, docteure en sociologie, chargée d’études au sein de la direction « Observation et Évaluation » de France Compétences, CNAM-CEET
- Pauline Seiller, MCF en sociologie, ESO, Université de Caen Normandie
Références bibliographiques
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Wajcman, Judy. (2004), TechnoFeminism, Polity Press
Subjects
- Sociology (Main category)
- Society > Political studies > Political science
- Society > Sociology > Gender studies
- Society > Science studies > Sociology of science
- Mind and language > Education > Educational sciences
- Society > Economics > Labour, employment
- Society > History > Women's history
- Society > History > Labour history
Places
- INSA Lyon Campus LyonTech-La Doua 20 avenue Albert Einstein
Villeurbanne, France (69)
Event attendance modalities
Full on-site event
Date(s)
- Friday, December 19, 2025
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Keywords
- ingénierie, masculinité, ingénieur, représentation, genre, ethos
Contact(s)
- Marie-Pierre ESCUDIE
courriel : marie-pierre [dot] escudie [at] insa-lyon [dot] fr
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- Marie-Pierre ESCUDIE
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To cite this announcement
« Ingénierie et masculinités », Call for papers, Calenda, Published on Friday, November 21, 2025, https://doi.org/10.58079/156n5

