AccueilPenser et agir par les mots. Discours des anciens, pratiques des historiens
*  *  *

Publié le lundi 15 décembre 2025

Résumé

Le colloque « Penser et agir par les mots : Discours des Anciens, pratiques des historiens » se veut l’occasion de réaffirmer le potentiel épistémologique des études de vocabulaire ancien à travers un moment de rencontre où les chercheurs – jeunes comme plus expérimentés – pourront échanger tant sur leurs analyses que sur leurs méthodes. L’enjeu est d’ouvrir une réflexion collective sur le vocabulaire comme lieu d’articulation entre discours et pratiques.

Annonce

Argumentaire

Depuis les années 1960 et le linguistic turn, le langage n’est plus considéré seulement comme un outil pour dire la réalité mais comme une condition même de sa connaissance[1]. Les mots ne sauraient être considérés comme de simples instruments descriptifs : désormais médiateurs de toute pensée, de tout savoir et de toute expérience, la langage façonne en retour les manières de percevoir, d’agir et de penser. Cette approche renouvelle les pratiques historiennes : les textes cessent d’être appréhendés comme des reflets neutres d’une réalité préexistante, d’un contexte, mais comme des discours situés, traversés par des représentations, des systèmes de valeurs, d’intentions[2]. Conséquemment, l’attitude de l’historien se doit de dépasser le simple établissement lexicologique. Étudier le vocabulaire revient à explorer les formes par lesquelles les sociétés se représentent leur environnement et agissent sur lui. Le mot devient un lieu où s’articulent pensées, pratiques et normes, donc un moyen privilégié pour interroger la dimension émique de l’activité des Anciens : leur manière de penser le monde dans lequel ils évoluent. Or cela n’est possible qu’à la condition de refuser toute hiérarchisation des mots, d’éviter de les réduire à une qualification statique ou de figer des clivages selon des catégories construites a priori. Un même mot peut être approprié de manière différente selon les acteurs et ainsi produire un « contexte » : d’où la nécessité d’analyser les pratiques politiques, sociales ou culturelles dans les termes qui les ont façonné, sans projeter sur eux des cadres interprétatifs par trop contemporains.

Avec les études d’Alfred Ernout[3], de Pierre Chantraine[4] ou encore d’Émile Benveniste[5], les mots des mondes anciens sont devenus des objets historiques à part entière. Les études sur le vocabulaire grec se démarquent notamment par une diversité précoce, avec une attention portée au vocabulaire médical[6], au vocabulaire du sacrifice[7], ou encore au qualités comme la mètis[8]. Du côté romain, l’étude fondatrice de Joseph Hellegouarc’h[9] a contribué à une certaine focalisation des études de vocabulaire sur le monde politique : on retient ici notamment les travaux sur la notion de res publica[10] et au vocabulaire mobilisé par les acteurs politiques républicains et impériaux[11]. L’attention a donc longtemps été portée à la rhétorique politique et aux relations entre les acteurs. Récemment encore, un numéro thématique de la revue Mots s’est attelé à l’analyse du vocabulaire des institutions romaines au moyen d’une étude des mots du vote et de la candidature politique à Rome[12]. Seules quelques études ponctuelles se sont attachées à analyser des vocabulaires n’ayant pas trait directement à l’activité politique, qu’il s’agisse du vocabulaire lié à la sexualité[13], à l’environnement[14], les relations familiales[15], la mémoire historique[16], le monde urbain[17] ou encore la religion[18]. Pour le monde grec, le monde archaïque a constitué un terrain d’analyses fécond, grâce notamment au corpus homérique : ont été étudiés le vocabulaire architectural[19], les termes du don[20], ceux de la richesse et de la pauvreté[21], du vrai et du faux[22]. Plus récemment encore, c’est l’onomastique divine qui a été analysée sous cet angle lexical, notamment avec le projet ERC MAP coordonné par Corinne Bonnet et la monographie de Michel Mathieu-Colas sur les divinités grecques et romaines[23]. Parmi ces études sur le vocabulaire grec et romain, signalons enfin l’importance des sources épigraphiques et des analyses spécialisées sur les spécificités de l’emploi du vocabulaire dans ces documents[24].

Dans la foulée de ces différents travaux, le colloque « Penser et agir par les mots : Discours des Anciens, pratiques des historiens » se veut l’occasion de réaffirmer le potentiel épistémologique des études de vocabulaire ancien à travers un moment de rencontre où les chercheurs – jeunes comme plus expérimentés – pourront échanger tant sur leurs analyses que sur leurs méthodes. L’enjeu est d’ouvrir une réflexion collective sur le vocabulaire comme lieu d’articulation entre discours et pratiques. En plaçant les mots au centre de l’enquête historique, nous souhaitons contribuer à une histoire qui assume pleinement que le réel dont elle traite est construit, négocié et interprété par le langage. Nous invitons donc tous les chercheurs spécialistes des populations de la Méditerranée ancienne – au-delà des seuls mondes grec et romain – à présenter leurs réflexions sur les vocabulaires propres à leurs aires d’expertises. Toujours en regard de l’historiographie, l’autre principal objectif de ce colloque est de placer l’accent sur les aspects les moins étudiés des vocabulaires anciens, d’abord en se détachant d’une perspective atomiste de l’analyse de vocabulaire mais également en évitant tout excès de focalisation sur le vocabulaire des institutions politiques ou les enjeux de traduction. La langue étant en effet un système, le rôle des mots dans l’activité quotidienne de ces populations ne peut se comprendre qu’à l’aune des liens qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Aussi, au-delà même du sens des mots et de leur traduction, c’est leur utilisation dans des contextes pratiques qui retient notre attention. Les sources présentent en effet en de nombreuses occasions des discours construits sur les enjeux sémantiques induits par des variations de vocabulaire. Ainsi lorsqu’Hérodote narre un voyage de Solon chez le roi Crésus, il place dans la bouche du législateur un discours où les variations de vocabulaire sur le bonheur (ὄλβιος, εὐτυχία, εὐδαιµονίᾱ) lui permettent de développer un discours sur ce qu’il considère comme le véritable bonheur humain[25].

Ces différents objectifs s’incarnent en trois axes dans lesquels peuvent s’inscrire les propositions de communication et de poster :

Axe – 1 Le vocabulaire en discours

À l’image de l’exemple d’Hérodote, relève de cet axe toute communication qui se propose d’étudier la mobilisation d’un vocabulaire précis dans le contexte d’un discours donné, quelles que soient sa nature et les sources mobilisées pour le transmettre. L’enjeu est ici d’appréhender l’idée de choix qui précède à toute utilisation d’un vocabulaire précis, jamais mobilisé innocemment : quels mots ou champs lexicaux encore non ou peu examinés peuvent être soumis à l’attention des historiens, et à quelles échelles d’analyse doivent-ils être étudiés (œuvre, auteur, période de temps) ? Certains mots sont-ils plus particulièrement mobilisés par un auteur, et pourquoi ? On pourra également s’interroger, à l’inverse, sur l’absence du vocabulaire chez un auteur : pourquoi ne jamais mobiliser un mot pourtant connu et utilisé à son époque ? On s’intéressera également à la réception de ce vocabulaire : y a-t-il un public cible d’un champ lexical précis ? Ce public est-il réceptif à l’utilisation de ces mots ?

Axe 2 – Champ lexical et études des pratiques

S’inscrivent dans cet axe toutes les communications qui se proposent d’analyser les rapports entre un champ lexical et les représentations émiques attachées à telle ou telle pratique ancienne. Comment se structure le champ lexical concerné ? Quel lien entre cette structure et des catégories émiques de faire et de penser ? Se superpose une seconde interrogation : comment un même terme devient-il l’enjeu de luttes d’interprétation ? Quels acteurs s’en emparent, le transforment ou le détournent ? Il s’agit d’étudier les tensions sémantiques comme révélatrices d’enjeux et de débats.

Axe 3 – Le vocabulaire à travers le temps

Appartiennent à cet axe toutes les communications qui se concentrent sur la réception du vocabulaire antique et son influence sur les études des historiens. Comme montré récemment[26], les réutilisations postérieures d’un mot antique influencent les perceptions et les analyses que les historiens peuvent faire d’un champ lexical précis : au-delà de la difficulté de confrontation entre émique et étique s’ajoutent ainsi les interférences lexicales de ces emplois plus tardifs. On s’interrogera donc sur les distorsions entre le vocabulaire antique et sa mobilisation dans des contextes plus contemporains, tout en interrogeant les opportunités qu’elles créent pour l’historien. Face à ces problématiques, l’historien doit repasser par une analyse directe des documents anciens : quelle méthode mettre en place ? On s’intéressera ici aux pratiques et aux méthodes développées par les historiens pour traiter un cas précis : à quelles difficultés fait-on face, quels moyens techniques peuvent être mis en œuvre ?

Ces axes n’épuisent évidemment pas toutes les possibilités d’analyses et à ce titre nous invitons les chercheurs dont les communications ne s’y inscrivent pas pleinement à nous soumettre leurs propositions. Par ailleurs nous acceptons également les propositions de posters émanant des plus jeunes chercheurs (masterants de deuxième année et doctorants de première année).

Modalités de soumission

Les propositions de communication comme de poster (3500 signes maximum) sont à envoyer à l’adresse suivante : vocabulairesanciens@gmail.com,

avant le 15 février 2026.

Les communications pourront être présentées en anglais, allemand, français, italien.

Informations utiles

  • L’événement aura lieu les 18-19 juin 2026.
  • La restauration sera assurée, et les frais de déplacement et d’hébergement pourront être en partie financés par l’organisation.

Comité scientifique

  • Francesca Prescendi (EPHE)
  • Antoine Jacquet (Collège de France)
  • Louis Autin (Sorbonne-Université)
  • Brigitte Lion (Panthéon-Sorbonne Université)

Comité d’organisation

  • Marie Turpin (Université Paris-Cité – AnHiMA)
  • Gregory Spadacini (Panthéon-Sorbonne Université – AnHiMA)
  • Adrien Coignoux (AnHiMA)

Notes

[1] La paternité de la formule revient à G. BERGMANN, The Metaphysics of Logical Positivism, New York, Longmans, 1967 [1954]. Il l’emploie pour qualifier l’orientation du travail du philosophe allemand L. Wittgenstein (p. 30-31). Toutefois, la formule est popularisée plus tardivement par R. ROTRY, The Linguistic Turn : Recent Essays in Philosophical Method, Chicago-Londres, University of Chicago Press, 1967.

[2] En ce sens, nous rejoignons les conclusions des travaux de Cl. Moatti sur la nécessité de ne pas disjoindre sens et contexte et de dépasser les acquis de l’École de Cambridge – à titre d’illustration : J. G. A. POCOCK, The Machiavellian Moment, Princeton, Princeton University Press, 1975 et Q. SKINNER, Reason and Rhetoric in the Philosophy of Hobbes, New York, Cambridge University Press, 1996.

[3] Aspects du vocabulaire latin (Etudes et commentaires, XVIII), Paris, Klincksieck, 1954.

[4] Etudes sur le vocabulaire grec, Paris, Klincksieck, 1956.

[5] Le vocabulaire des institutions indo-européennes. I : économie, parenté, société ; II : pouvoir, droit, religion, Paris, Les éditions de Minuit, 1969.

[6] N. VAN BROCK, Recherches sur le vocabulaire médical du grec ancien : soins et guérison, Paris, Klincksieck, 1961.

[7] J. CASABONA, Recherches sur le vocabulaire des sacrifices en grec : des origines à la fin de l’époque classique, thèse de doctorat en lettres classiques, Université de Paris, 1964.

[8] M. DETIENNE & J.-P. VERNANT, Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Paris, Flammarion, 1974.

[9] Le vocabulaire latin des relations et des partis politiques sous la République, Paris, Belles Lettres, 1963.

[10] Voir notamment les travaux d’E. LYASSE (« Les notions de res publica et de ciuitas dans la pensée romaine de la cité et de l’empire », Latomus, 66, 2007, p. 580-605 ; « L’utilisation des termes res publica dans le quotidien institutionnel des cités. Vocabulaire politique romain et réalités locales », in C. Berrendonner, M. Cébeillac-Gervasoni, L. Lamoine (dir.), Le quotidien municipal dans l’Occident romain, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2008, p. 187-202), de Th. LANFRANCHI (« La République romaine était-elle une république ? », Anabases, 25, 2017, p. 137-160) ou encore de C. MOATTI (Res Publica. Histoire romaine de la chose publique, Paris, Fayard, 2018).

[11] G. ACHARD, Pratique rhétorique et idéologie politique dans les discours « optimates » de Cicéron, Leyde, Brill, 1981 ; M. A. ROBB., Beyond populares and optimates. Political Language in the Late Republic, Stuttgart, F. Steiner, 2010 ; I. COGITORE, Le doux nom de liberté : histoire d’une idée politique dans la Rome antique, Bordeaux, Ausonius, 2011 ; V. ARENA, Libertas and the Practice of Politics in the Late Roman Republic, Cambridge, University Press, 2012.

[12] L. AUTIN, V. HOLLARD, R. MELTZ, V. BONNET (dir.), « Les mots du vote de la Rome antique à la Révolution française. Sens et significations, traductions, réappropriations », Mots. Les langages du politique, 132, 2023.

[13] J. N. ADAMS, The Latin Sexual Vocabulary, London, Duckworth, 1982.

[14] M. CHASSIGNET, « Le vocabulaire des marais et marécages dans l’historiographie latine de la République romaine et du principat », Riparia, 5, 2019, p. 119-138.

[15] P. ARNAUD, « Le vocabulaire romain de l’affection dans les sphères du public et du privé aux trois premiers siècles de l’ère chrétienne », Noesis (16), 2010, p. 27-38.

[16] P. M. MARTIN, « Raconter le passé le plus lointain de Rome – le vocabulaire de la mémoire histoire chez Tite-Live », Vita Latina, 201, 2021, p. 95-119.

[17] L. LOPEZ-RABATEL, V. MATHE, J. C. MORETTI (dir.), Dire la ville en grec aux époques antique et byzantine. Actes du colloque de Créteil 10-11 juin 2016, Lyon, MOM Éditions, 2020.

[18] H. FUGIER, Recherches sur l’expression du sacré dans la langue latine, Paris, Belles Lettres, 1963 ; R. SCHILLING, « L’originalité du vocabulaire religieux latin », Revue belge de Philologie et d’Histoire (49-1), 1971, p. 31-54 ; M. DE SOUZA, La question de la tripartition des catégories du droit divin dans l’Antiquité romaine, Saint-Etienne, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2004.

[19] S. ROUGIER-BLANC, Les maisons homériques : vocabulaire architectural et sémantique du bâti, Paris, De Boccard, 2005.

[20] E. SCHEID-TISSINIER, Les usages du don chez Homère : vocabulaire et pratiques, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1994.

[21] S. COIN-LONGERAY, Poésie de la richesse et de la pauvreté : étude du vocabulaire de la richesse et de la pauvreté dans la poésie grecque antique, d’Homère à Aristophane, Saint-Etienne, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2014.

[22] J.-P. LEVET, Le vrai et le faux dans la pensée grecque archaïque, Paris, Les Belles Lettres, 1976.

[23] Lexique des divinités grecques et romaines, Paris, Belles Lettres, 2024.

[24] Par exemple : C. BERRENDONNER, M. CÉBEILLAC-GERVASONI, L. LAMOINE (dir.), Le quotidien municipal dans l’Occident romain, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2008 ; M. BILE, R. HODOT, « Dialecte et lexique », Verbum, 10, 1987, p. 239-252 ; G. GENEVROIS, Le vocabulaire institutionnel crétois d’après les inscriptions, VIIe-IIe s. av. J.-C. : étude philologique et dialectologique, Genève, Droz, 2017 ; M. C. HELLMANN, Recherches sur le vocabulaire de l’architecture grecque, d’après les inscriptions de Délos, Athènes – Paris, École française d’Athènes – De Boccard, 1992.

[25] Histoires, I, 30-33.

[26] L. AUTIN et al., op. cit., 2023.

Catégories

Lieux

  • Campus des Grands Moulins
    Paris, France (75)

Format de l'événement

Événement uniquement en ligne


Dates

  • dimanche 15 février 2026

Mots-clés

  • analyse lexicale, pratique sociale, langage et connaissance

Contacts

  • Marie TURPIN
    courriel : marieturpin [at] outlook [dot] fr

Source de l'information

  • Marie TURPIN
    courriel : marieturpin [at] outlook [dot] fr

Licence

CC0-1.0 Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la Creative Commons CC0 1.0 Universel.

Pour citer cette annonce

« Penser et agir par les mots. Discours des anciens, pratiques des historiens », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 15 décembre 2025, https://doi.org/10.58079/15clc

Archiver cette annonce

  • Google Agenda
  • iCal
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search