De la sociomatérialité critique à la critique de la matière : quelles postures en communication organisationnelle ?
93e congrès de l'ACFAS
Publié le lundi 29 décembre 2025
Résumé
Ce colloque porte sur les approches sociomatérielles en communication des organisations et pose la question suivante : quelle(s) matérialité(s) pour une communication organisationnelle critique ? Il invite à remettre en discussion les approches critiques de la sociomatérialité en questionnant les matérialités dont il est question, mais aussi la manière dont ces approches peuvent aider à remettre le capitalisme au centre de la réflexion et de l’analyse des organisations.
Annonce
14-15 mai 2026 (sur place et en ligne sur demande) – Trois-Rivières, Québec, Canada Section 400 - Sciences sociales – Numéro d’activité : 454
Direction scientifique
Sophie Del Fa, Olivia De Briey, Hugo Thirard, UCLouvain, Belgique
Argumentaire
Ce colloque porte sur les approches sociomatérielles en communication des organisations et pose la question suivante : quelle(s) matérialité(s) pour une communication organisationnelle critique ? Le terme de matérialité apparaît dans les approches critiques traditionnelles (plutôt marxistes) dans un sens très différent de celui qui lui est conféré par la théorie de l’acteur-réseau par exemple (Latour, 1994). Le terme de sociomatérialité, quant à lui, a au moins deux sens différents, associés soit à Leonardi (2013) soit à Orlikowski (2007) qui, elle, puise dans le nouveau matérialisme féministe de Karen Barad (2003). Ces approches développent des dimensions critiques différentes qui amènent parfois à des confusions quant à la définition de la matière qui est pourtant au centre des réflexions. De Moura et De Souza Bispo (2020) rappellent pour leur part que la sociomatérialité en études organisationnelles (EO) approfondit les connaissances des phénomènes organisationnels. De plus, la communication organisationnelle (CO) s’est emparée de cette épistémologie pour penser la constitution des organisations (Ashcraft et al., 2009; Cooren, 2020) notamment à travers l’agentivité des nonhumains (Bencherki, 2016, 2018) et les degrés de matérialisation de diverses entités à ontologie variable qui font émerger de l’organisation (Cooren, 2020). Les approches sociomatérielles se sont donc montrées particulièrement pertinentes pour prendre en compte des éléments invisibilisés et pour déconstruire les binarités (Cooren, 2020; Moura & Bispo, 2020), mais ont eu tendance à être dépolitisées et notamment en communication des organisations où les potentialités critiques de ces approches ont été évacuées. Ainsi, à la suite de plusieurs tentatives (cf. Aradau & Blanke, 2015; Hung, 2024; Kuhn et al., 2017; Mumby, 2019) ce colloque propose de réfléchir à la place de la critique dans la sociomatérialité en particulier en remettant à leur juste place les processus capitalistes dans les réflexions.
La problématique soulève la difficulté de saisir de manière critique la « matière » dans les approches sociomatérielles en communication des organisations. Cette dernière, en tant que discipline étudiant les organisations au cœur même du système capitaliste se doit de réfléchir à ces processus (Del Fa & Kärreman, 2022; Parker, 2014). Le colloque invite donc à remettre en discussion les approches critiques de la sociomatérialité en questionnant les matérialités dont il est question, mais aussi la manière dont ces approches peuvent aider à remettre le capitalisme au centre de la réflexion et de l’analyse des organisations. Plus généralement, le colloque vise à créer un espace de discussion afin d’actualiser la sociomatérialité en communication des organisations en rassemblant des spécialistes qui mobilisent les approches sociomatérielles dans une perspective critique allant du matérialisme historique de Marx au féminisme contemporain (Calas & Smircich, 2003) et traitant à la fois des processus organisationnels que des technologies. Les discussions porteront sur les enjeux de ces approches pour penser différents types d’organisations et les relations de pouvoir hégémoniques qui les traversent, soit en façonnant et renforçant le capitalisme, soit en entrant en résistance avec lui. Trois axes sont proposés pour aborder ces questions et pour évaluer les propositions. Ces trois axes vise à englober différentes sphères organisationnelles et différentes méthodologies à mobiliser dans le cadre du sujet traité.
Axe 1 : Capitalisme de plateforme et capitalisme algorithmique : la sociomatérialité du numérique
Si la plateformisation renvoie en premier lieu à l’hégémonie de modèles infrastructurels qui cloisonnent la circulation des contenus et les interactions sociales (Helmond, 2015), les plateformes elles-mêmes sont, pour leur part, des entités plurielles, complexes, hiérarchiques et interconnectées (Van Dijck, 2021). Dans ce premier axe, il s’agira donc d’interroger la matérialité des API, des pipelines de données, des outils de modération interne et des algorithmes des plateformes, sans les dissocier des situations concrètes ni des acteur·ices (pratiques, normes, significations, résistances). Autrement dit, nous proposons d’analyser les plateformes dans une perspective sociomatérielle et critique, en mettant au jour les logiques capitalistes qui s’y inscrivent et les formes concrètes que prend l’exploitation sur et dans ces dispositifs. En outre, les principales plateformes structurent désormais des secteurs clés de la vie sociale (Van Dijck et al., 2018), alors même que ces infrastructures sont indissociables de modèles économiques fondés sur la captation de l’attention et l’accumulation de données à des fins de valorisation économique (Srnicek, 2017). De même, si les algorithmes sont d’abord des processus techniques, la perspective sociomatérielle invite à questionner le pouvoir algorithmique comme un effet relationnel et non comme une propriété intrinsèque de l’algorithme (Beer, 2016). Pourtant une approche uniquement focalisée sur l’exploitation économique ne semble plus suffire. D’autres travaux mettant en exergue comment l’exploitation économique (de classe) et l’oppression (patriarcale et raciste) s’entremêlent dans le capitalisme numérique (Fuchs, 2018).
Axe 2 : « Être contre et ne pas être comme » : matérialiser les luttes et les marges
Cet axe vise à réfléchir à la constitution matérielle de formes organisationnelles moins étudiées en communication des organisations et notamment l’ensemble des organisations qui se situent dans le champ très large des « organisations alternatives » (Del Fa & Vásquez, 2019; Dorion, 2017; Parker et al., 2014; Vijay et al., 2025) et/ou de résistances (Del Fa et al., 2022). Nous encourageons ainsi les propositions qui questionnent la fabrique de l’alternative comme un processus de différantiation marqué par une oscillation entre « être contre et ne pas être comme » l’ordre dominant (Del Fa & Vásquez, 2019) ou comme un processus performatif et réflexif d’exclusions et d’altérations permanentes (Dorion, 2017) qui se matérialise à travers les corps, les espaces et les objets (Vijay et al., 2025). Une attention particulière est portée aux contextes des marges et des luttes dans lesquels l’organisation est amenée à changer de forme (shape-shifting) pour survivre (Cruz & Sodeke, 2020). Cela invite à identifier les formes et les mouvements qui constituent les luttes et ainsi se focaliser sur les figures, les êtres, les images et les symboles qui produisent ces espaces. Cet axe accueillera des contributions empiriques et/ou théoriques qui questionnent de manière originale ces espaces en marge et en lutte.
Axe 3 : La sociomatérialité affective : Affects, corporalité(s) et approches sensibles.
Ce troisième axe réunira des contributions qui enrichissent les travaux qui s’intéressent aux dimensions matérielles des affects (Bencherki, 2017; Bencherki et al., 2024; Brummans et al., 2024) et la manière dont ces derniers s’incarnent au sein des organisations, mais aussi sur les terrains et les méthodologies mobilisées. Si la CCO a largement démontré l’agentivité des textes et des objets dans les processus organisationnels (Cooren, 2020; Bencherki, 2016), nous proposons ici d’étendre cette réflexion à la performativité des corps et des affects dans ces mêmes processus. Nous encourageons les contributions qui interrogent la manière dont les logiques capitalistes s’inscrivent dans la vulnérabilité des corps (Butler, 2004) et comment les affects circulent et s’attachent aux objets et aux espaces pour stabiliser ou contester l’ordre établi (Ahmed, 2004). Cette approche vise à (re)politiser les études organisationnelles en questionnant notamment le « partage du sensible » (Rancière, 2000) : quels corps et quelles voix sont rendus perceptibles ou invisibilisés dans les processus organisants (Ashcraft, 2020) ? Enfin, face à ces enjeux, quelles approches méthodologiques sensibles (Pink, 2015) permettent de saisir ces matérialités ?
Pour chacun des axes, nous encourageons les propositions théoriques et/ou empiriques qui s’appuient sur des méthodologies qualitatives d’inspiration ethnographique. Celles-ci aborderont, sans s’y limiter, les questions suivantes :
- Comment remettre la critique au centre des approches sociomatérielles en communication des organisations ?
- En quoi la matérialité des infrastructures techniques et le fonctionnement des algorithmes sontils des témoins ou des indices de la mise au travail des individus sur les plateformes ?
- En quoi la sociomatérialité (en ce compris les algorithmes, les métriques, les règles d’usage et de pratiques des acteur·ices) permet-elle de repenser plus globalement le capitalisme de plateforme ?
- Comment les catégories utilisées pour penser l’exploitation économique des plateformes doivent-elles être revisitées pour tenir compte des dimensions patriarcales et racistes qui structurent l’activité en ligne ?
- Quelles méthodologies permettent de saisir les mécanismes de domination à l’œuvre dans les organisations que ce soient les plateformes numériques, les organisations alternatives ou bien des organisations plus « traditionnelles » ?
- Quelles résistances sont possibles pour les acteur·ices concerné·es ? Et comment s’incarnentelles ?
- Comment les organisations alternatives et/ou les mouvements de lutte matérialisent-ils leurs pratiques de résistances ? Contre et/ou différemment de quoi ?
- Comment peut-on saisir « la matière » des luttes au sein d’organisations non traditionnelles ? Qu’est-ce que cette matière englobe en termes de pratiques, de processus, de tensions, etc. ?
- Qu’est-ce qu’une perspective des luttes et des marges peut-elle apporter à la sociomatérialité ? Et comment s’articulent-elles l’une et l’autre ?
- Quels rôles jouent les corps, les affects et leurs vulnérabilités dans la stabilisation ou la contestation des processus organisationnels ?
- Comment renouveler les méthodologies afin de saisir au plus proche des acteur·ices les dimensions invisibilisées qui « font de l’organisation » ?
Modalités de contribution
Les propositions sont à soumettre via ce formulaire
La date limite de réception des propositions est fixée au vendredi 13 février 2026 à minuit.
Les propositions doivent comprendre :
- Un titre de 180 caractères maximum, espaces compris
- 5 mots-clés
- Un résumé de 1500 caractères, espaces compris
- Une bibliographie
- La mention de l’axe dans lequel elle s’inscrit
- Les courriels et affiliations de toustes les auteur·ices
- Les modalités de votre participation : en présentiel ou en ligne
Comité scientifique
- Sophie Del Fa, UCLouvain, Belgique
- Olivia De Briey, UCLouvain, Belgique
- Hugo Thirard, UCLouvain, Belgique
- Tiffany Andry, ULB, Belgique
- Consuelo Vásquez , UQAM, Québec
- Nicolas Bencherki, TELUQ, Québec
- Viviane Sergi, UQAM, Québec
- Thomas Maxwell, UQAM, Québec
Bibliographie
Aradau, C., & Blanke, T. (2015). The (Big) Data-security assemblage : Knowledge and critique. Big Data & Society, 2(2), 2053951715609066. https://doi.org/10.1177/2053951715609066
Ashcraft, K. L., Kuhn, T. R., & Cooren, F. (2009). 1 Constitutional Amendments:“Materializing” Organizational Communication. Academy of Management annals, 3(1), 1‑64.
Barad, K. (2003). Posthumanist Performativity : Toward an Understanding of How Matter Comes to Matter. Signs: Journal of Women in Culture and Society, 28(3), 801‑831. https://doi.org/10.1086/345321
Bencherki, N. (2016). Action and Agency. The International Encyclopedia of Communication Theory and Philosophy, 1‑13. https://doi.org/10.1002/9781118766804.wbiect030
Bencherki, N. (2017). A pre-individual perspective to organizational action. Ephemera Theory and politics in organization, 17(4), 777‑799.
Bencherki, N. (2018). Écrire les objets/laisser les objets s’écrire. Revue internationale de psychosociologie et de gestion des comportements organisationnels, XXIV(57), 133‑152.
Bencherki, N., Brummans, B. H. J. M., & Vézy, C. (2024). Agency Without Agents : Affective Forces, Communicative Events, and Organizational Becomings. Organization Studies, 45(9), 1349‑1372. https://doi.org/10.1177/01708406241266310
Brummans, B. H., Taylor, A., & Sivunen, A. (Éds.). (2024). Analysis of sociomateriality and affect in qualitative organizational communication research. Sage Publications Ltd.
Calas, M., & Smircich, L. (2003). Introduction : Spirituality , management and organization. Organization, 10(2).
Cooren, F. (2020). Beyond Entanglement : (Socio-) Materiality and Organization Studies. Organization Theory, 1(3), 1‑24. https://doi.org/10.1177/2631787720954444
Cruz, J. M., & Sodeke, C. U. (2020). Debunking Eurocentrism in Organizational Communication Theory : Marginality and Liquidities in Postcolonial Contexts.
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Del Fa, S., Boivin, G., Boily, A.-S., & Leclair, È. (2022). Thinking communicatively and relationally about practices of resistances. Journal of Resistance Studies, 8(2).
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Del Fa, S., & Vásquez, C. (2019). Existing through differantiation : A Derridean approach to alternative organizations. M@n@gement, 22(4).
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Hung, K.-H. (2024). Artificial intelligence as planetary assemblages of coloniality : The new power architecture driving a tiered global data economy. Big Data & Society, 11(4), https://doi.org/10.1177/20539517241289443
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Moura, E. O. de, & Bispo, M. de S. (2020). Sociomateriality : Theories, methodology, and practice. Canadian Journal of Administrative Sciences / Revue Canadienne Des Sciences de l’Administration, 37(3), 350‑365. https://doi.org/10.1002/cjas.1548
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Parker, M., Cheney, G., Fournier, V., & Land, C. (2014). The Routledge companion to alternative organization. Routledge.
Vijay, D., Berkowitz, H., Huybrechts, B., Audebrand, L. K., Barros, M., & Fotaki, M. (2025). Another World Is Possible—It Is Already Here : A Review and Research Agenda on Alternative Organizing. Academy of Management Annals, annals.2024.0102. https://doi.org/10.5465/annals.2024.0102
Catégories
Lieux
- Trois-Rivières, Canada
Format de l'événement
Événement hybride sur site et en ligne
Dates
- vendredi 13 février 2026
Fichiers attachés
Mots-clés
- sociomatérialité
Source de l'information
- Sophie Del Fa
courriel : sophie [dot] delfa [at] uclouvain [dot] be
Licence
Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la Creative Commons CC0 1.0 Universel.
Pour citer cette annonce
« De la sociomatérialité critique à la critique de la matière : quelles postures en communication organisationnelle ? », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 29 décembre 2025, https://doi.org/10.58079/15f4r

