Risques et prises de risque dans les sociétés anciennes
Journée d’étude doctorale et post-doctorale du laboratoire Anhima
Publié le lundi 12 janvier 2026
Résumé
On propose aux jeunes chercheur·e·s d’étudier les risques et prises de risque dans les sociétés anciennes. Sera souligné que la notion de risque, centrale dans les sciences humaines, éclaire aussi les cultures antiques. Les langues grecque et latine offrent divers termes pour penser danger, hasard et épreuve, révélant une conception structurée du risque.
Annonce
Argumentaire
Aujourd’hui, la notion de risque occupe une place centrale dans les sciences humaines, où elle sert à penser les vulnérabilités des sociétés contemporaines face aux menaces globales — qu’elles soient humaines, environnementales, sanitaires, économiques ou technologiques. À ce titre, les sciences géographiques qualifient le risque comme la rencontre d’un aléa et d’une vulnérabilité, et la sociologie notamment comme un « danger probabilisé » (Le Breton 2020). Témoignant de cette centralité au sein des sciences humaines et sociales, l’agrégation de Sciences économiques et sociales proposait aux candidats de réfléchir à l’intitulé « Sociologie du risque » entre 2021 et 2024. La vitalité des recherches les plus récentes à propos du risque, invite les communicants à adopter une approche interdisciplinaire à l’occasion de cette journée d’étude. Le risque est donc toujours lié à des acteurs (sources ou victimes du risque), à des situations et à des dispositifs qui cherchent à le juguler. Dans ces domaines, les historiens ont démontré que la manière dont les sociétés perçoivent, construisent et gèrent le risque est révélatrice de leur culture, de leurs structures sociales et de leurs rapports au monde. Si ces réflexions ont été particulièrement fécondes pour les périodes moderne et contemporaine, elles ont encore peu pénétré le champ de l’histoire ancienne, en raison notamment de la difficulté d’appliquer cette notion contemporaine au sein des sociétés antiques. Pourtant, ces dernières n’étaient pas moins confrontées à des aléas, à des incertitudes, ni dépourvues de stratégies pour tenter de les affronter ou intégrer ces risques dans leurs logiques d’action. La mise en place de dispositifs de régulation ou de protection des risques, qu’ils soient matériels, discursifs ou rituels - les trois catégories se superposant bien souvent - constitue l’un des piliers de la réflexion de la journée.
Il faut donc avant toute chose resémantiser le risque afin d’en définir les contours. Les mots des Anciens offrent plusieurs termes permettant de penser cette notion. En grec, κίνδυνος désigne le danger ou le péril, tandis que le verbe διακινδυνεύω exprime l’acte de s’y exposer, de courir un risque. Le mot συμβεβηκός renvoie, lui, à l’imprévu, au hasard, à l’accidentel. Du côté latin, le terme periculum articule l’idée de danger à celle d’essai ou d’épreuve : on y retrouve l’ambivalence entre menace et opportunité. Les mots alea, accidentia et fors traduisent quant à eux une conception du hasard, de l’événement inattendu, voire du sort. Au-delà de ces quelques pistes, toutes les langues anciennes, de l’akkadien au chinois, en passant par l’avestique, sont conviées pour redéfinir ensemble le risque. Plus largement, la construction lexicale et conceptuelle du risque révèle une pensée du hasard comme phénomène à la fois subi et parfois maîtrisable, que l’on retrouve dans les discours philosophiques, médicaux ou politiques. Loin d’une rationalisation mathématique ou assurantielle comme à l’époque moderne, le risque apparaît néanmoins dans l’Antiquité comme une réalité traversée par des logiques de responsabilité, d’incertitude et d’insécurité.
Afin de structurer les propositions, trois axes de réflexion sont proposés :
Axe 1. Risques environnementaux dans les mondes anciens
En géographie, le risque est la « possibilité qu’un aléa se produise et touche une population vulnérable à cet aléa ». (« Risque », Géoconfluences). Appliquée aux sociétés anciennes, cette définition invite à penser comment les communautés ont pu faire face à des événements naturels menaçants — crues, sécheresses, séismes, éruptions, famines, invasions d’insectes ou maladies — dont les effets étaient amplifiés par leur dépendance aux cycles agricoles et à des infrastructures fragiles. Si les travaux sur les périodes récentes ont mis en évidence l’évolution des perceptions du risque environnemental et les tensions entre progrès technique et catastrophes, une telle perspective peut aussi éclairer l’Antiquité.
La présence de rituels de protection, d’interprétations religieuses ou cosmologiques des phénomènes naturels, tout comme la mise en place de stratégies collectives d’adaptation — telles que l’entretien des réseaux hydrauliques ou la gestion des forêts et des pâturages — montre que les sociétés anciennes avaient développé des formes de résilience spécifiques. En outre, certaines représentations littéraires ou iconographiques de la nature soulignent à la fois sa puissance destructrice et sa place dans l’ordre du monde, ce qui invite à repenser les interactions entre environnement, culture et politique dans une perspective de longue durée. L’objectif est d’explorer comment les variations sociales, économiques, spatiales sont facteurs d’une distribution hétérogène des risques auxquels les individus sont confrontés, au sein d’une diversité de contextes d’exposition.
Axe 2. Risques, individus et sécurité
Dans le cadre d’une sociologie des problèmes publics (e.g. Neveu 2015), on peut aussi s’interroger sur la construction sociale du risque, et sur les acteurs qui produisent des récits dentifiant certains éléments (phénomènes naturels, individus, groupes, occasions) comme représentant un risque et souhaitant instituer des dispositifs pour les juguler. En effet, les sociétés anciennes ont été exposées à des formes de risques sociaux et politiques variés : staseis, guerres, révoltes, banditisme, instabilité institutionnelle, tensions sociales ou religieuses. Ces troubles posaient la question du maintien de l’ordre, de la sécurité collective et des mécanismes de contrôle ou de répression. À Rome, par exemple, la mise en place de magistratures spécifiques — telles que le praefectus urbi — reflète la nécessité d’une gestion proactive des risques urbains. Dans d’autres contextes, ce sont les milices civiques, les garnisons ou les dispositifs de surveillance qui incarnent la réponse institutionnelle au désordre potentiel. L’analyse des dispositifs de prévention, de contrôle et de répression permet de mieux comprendre les formes de vulnérabilité collective, mais aussi les tensions entre autorité et autonomie, ordre imposé et désobéissance.
La réflexion antique sur le désordre va au-delà de l’administration : des philosophes comme Platon ou Xénophon ont interrogé les causes morales et politiques du trouble social et mis en avant des figures sociales perçues comme « à risque » pour la communauté (étrangers, mendiants, marginaux, etc.). Ainsi, la question des individus perçus comme « à risque » est primordiale et il est nécessaire de tracer les contours de ces figures. Les acteurs du risque sont donc multiples : individus exposés aux risques, considérés comme porteur ou source de risque par d’autres, et enfin régulateurs du risque. Une attention particulière sera portée à la fluidité et aux recoupements potentiels entre ces catégories. Il est impératif de souligner la variabilité significative des perceptions et des capacités de gestion du risque parmi les acteurs concernés, cette hétérogénéité étant modulée par des facteurs sociodémographiques et socio-économiques tels que le statut social, le niveau économique, le genre et l’âge. Une analyse approfondie nécessite la contextualisation de ces variables en fonction des expositions spécifiques au risque.
Axe 3. Prises de risques et stratégies individuelles
Le risque dans les sociétés anciennes ne se limitait pas à un événement subi par les individus ou les collectifs : il pouvait aussi être envisagé comme une opportunité, et ainsi être activement recherché dans le cadre d’une stratégie, exploitée au fond comme un pari. Dans le domaine politique, par exemple, se porter candidat à une magistrature, investir des sommes considérables dans des campagnes électorales, ou défier un adversaire au forum, impliquait une prise de risque calculée, pouvant conduire à la ruine ou à la gloire. Le recours à l’endettement dans la carrière des élites romaines, tout comme les pratiques électorales controversées de la fin de la République, témoignent de la place du risque dans la conquête du pouvoir.
Dans le domaine économique également, certains choix commerciaux — par exemple l’achat de produits en grande quantité et l’engagement dans des entreprises maritimes — révélaient une gestion du risque intégrée au calcul de profit, souvent encadrée juridiquement. En politique, la prise de risque au moyen de l’endettement est un moyen de se rapprocher de positions de pouvoir inaccessibles. Sur un plan plus symbolique, la prise de risque pouvait aussi être valorisée : dans certains récits philosophiques ou traditionnels, elle devient l’expression de la vertu, du courage ou de la quête de vérité. Ce dernier axe invite donc à penser le risque comme un outil d’agentivité individuelle, inscrit dans des logiques sociales, économiques ou culturelles où incertitude et réussite sont indissociables.
Modalités de soumission
La journée des doctorant·es vise à réunir les doctorant·es et post-doctorant·e·s en Sciences Humaines de différentes institutions et laboratoires. Tout doctorant·e (et post-doctorant·e) souhaitant présenter ses idées et ses travaux autour des thématiques proposés est invité·e à soumettre un résumé de sa présentation, titre inclus (300 mots maximum hors bibliographie), à l’adresse suivante : jedanhima2026@gmail.com,
avant le 14 janvier 2026.
Les participations prendront la forme d’une communication orale de 20 minutes suivie de 10 minutes de discussions. Merci de préciser vos noms et prénoms, statut et organisme de rattachement. Les propositions de communications doivent être envoyées sous forme de pièce jointe (format .docx ou .doc uniquement) par courriel avec pour objet « JED 2026 - Risques ».
Les communications pourront faire l’objet d’une publication. Pour celles et ceux qui ne pourraient être présents à la journée, nous accueillons également vos propositions, qui pourront éventuellement être jointes à la publication.
Comité organisateur
- Julien Monzat (Université Paris-Cité/ Université Paris Nanterre), Camille
- Prieur (EPHE-PSL / Université de Fribourg), Sébastien Wallerand (EPHE-PSL / Université Bordeaux-Montaigne)
Bibliographie
1.BERNSTEIN, Peter L., Plus fort que les dieux : la remarquable histoire du risque. Paris, 2020.
2.BRÉLAZ, Cédric, La sécurité publique en Asie Mineure sous le Principat (Iᵉʳ – IIIᵉ siècles apr. J.-C.). Bâle, 2005.
3.CORNU, Pierre et FRIOUX, Stéphane, Les natures de la République. Une histoire environnementale de la France, 1870
1940. Paris, 2020.
4.CRONON, William, Nature et récits. Essais d’histoire environnementale. Paris, 2016.
5.CRONON, William, Changes in the Land: Indians, Colonists, and the Ecology of New England. New York, 1983.
6.CRONON, William, Nature’s Metropolis: Chicago and the Great West. New York, 1991.
7.DOUGLAS, Mary, Risk and culture, An Essay on the Selection of Technological and Environmental Dangers. Berkeley, 1983.
8.DUCREY, Philippe (dir.), Sécurité collective et ordre public dans les sociétés anciennes. Genève, 2007.
9.FRESSOZ, Jean-Baptiste, La nature en révolution : une histoire environnementale de la France, 1780-1870 (vol. 1). Paris, 2025.
10.FRESSOZ, Jean-Baptiste, L’Apocalypse joyeuse : une histoire du risque technologique. Paris, 2012.
11. GREY, Cam, Living with risk in the late Roman world. Critical studies in risk and disaster. Philadelphian 2025.
12.HOLLARD, Virginie, « Corruption et élections à la fin de la République et au début du Principat. Le risque d’endettement dans la construction d’une carrière politique », dans KEFALLONITIS, Stavroula (dir.), Dette et politique. Besançon, 2022, pp. 109-126.
13.IZDEBSKI, Adam (dir.), « Histoire environnementale (Antiquité-Moyen Âge) », Annales, vol 77, n°1, 2022.
14.JAKAB, Éva, Risikomanagement beim Weinkauf. Periculum und Praxis im Imperium Romanum. Munich, 2009.
15.JOUANNA, Jacques, LECLANT, Jean et ZINK, Michel (dir.), L’homme face aux calamités naturelles dans l’Antiquité et au Moyen Âge. Paris, 2006.
16.LE BRETON, David. Sociologie du risque. Paris, 2017.
17.MÉNARD, Hélène, Maintenir l’ordre à Rome (IIᵉ – IVᵉ siècles apr. J.-C.). Paris, 2004.
18.NEVEU, Érik, Sociologie politique des problèmes publics. Paris, 2015.
19.POIRIER, L’Antiquité en détresse, Catastrophes et épidémies dans le monde gréco-romain. Paris, 2021.
20.PONTIER, Pierre, Trouble et ordre chez Platon et Xénophon. Paris, 2006.
21.PRADIER, Pierre-Charles, « I. Histoire du risque », dans La notion de risque en économie, Paris, 2006, pp. 8-15.
22.RONIN, Marguerite, « Le monde romain et l’histoire environnementale : perspectives et enjeux face à une crise écologique globale », Les Cahiers de Framespa, 40, 2022.
23.RUCINSKI, Sebastian, Praefectus urbi : le gardien de l’ordre public à Rome sous le Haut-Empire romain, Paris, 2009.
24.SALVIAT, Jacqueline, « Καλὸς γὰρ ὁ κίνδυνος : Risque et mythe dans le Phédon », Revue des Études Grecques, 1965, 78, pp. 23-39.
25.France Culture, Crises et résilience urbaine durant l’Antiquité, Intervenants : GONZALEZ VILLAESCUSA, Ricardo, RONIN, Marguerite et PARETIAS, Jonas. 2024.
Catégories
- Préhistoire et Antiquité (Catégorie principale)
Lieux
- Institut Nationale d'Histoire de l'Art - 2 rue Vivienne
Paris, France (75)
Format de l'événement
Événement uniquement sur site
Dates
- mercredi 14 janvier 2026
Mots-clés
- histoire ancienne, risque, danger, stratégie
Contacts
- de la journée d'étude Equipe organisatrice
courriel : jedanhima2026 [at] gmail [dot] com
Source de l'information
- Julien Monzat
courriel : julienmonzat1 [at] gmail [dot] com
Licence
Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la Creative Commons CC0 1.0 Universel.
Pour citer cette annonce
« Risques et prises de risque dans les sociétés anciennes », Journée d'étude, Calenda, Publié le lundi 12 janvier 2026, https://doi.org/10.58079/15hes

