AccueilMontrer la « réalité » des engagements corporels, affirmer et valoriser la manualité

Montrer la « réalité » des engagements corporels, affirmer et valoriser la manualité

Showing the “reality” of bodily engagements, showcasing manual skills

Enjeux et paradoxes de la captation numérique des pratiques manuelles

Issues and paradoxes of the digital capture of manual work

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Publié le lundi 19 janvier 2026

Résumé

Dans le cadre du projet ANR Me3dAx, nous organisons une journée d’étude visant à interroger comment les technologies numériques contemporains de captation, conservation, modélisation ou diffusion de données numériques peuvent affecter les pratiques dites  « manuelles », c'est-à-dire les pratiques de travail mais aussi de loisir ou semi-loisir nécessitant un engagement corporel.

Annonce

La journée d'étude aura lieu le lundi 30 mars 2026 à l'université Paris 1 - Panthéon Sorbonne

Argumentaire

Au cours de la dernière décennie, la généralisation des dispositifs numériques de captation et d’enregistrement des mouvements ainsi que d’autres variables physiques a progressivement investi le champ des activités dites « manuelles », qu’elles soient artisanales, artistiques ou de loisir. La possibilité de conserver, de visualiser et de faire circuler des traces toujours plus diversifiées des gestes et des engagements corporels dans les processus opératoires, selon des modalités et des supports variés, transforme en profondeur les pratiques ainsi que leurs modes de valorisation sociale et économique. Cette transformation tient non seulement à l’augmentation exponentielle des capacités d’enregistrement (réduction des coûts et des tailles des capteurs et des caméras, diffusion de logiciels de motion capture ou d’édition vidéo grand public), mais aussi à la mutation des formes matérielles de la trace et des possibilités de la diffuser (vidéos sur Youtube ou d’autres plateformes, modélisation 3D, casque de réalité virtuelle…).

La captation numérique véhicule en effet l’idée d’un enregistrement qui ne se limiterait pas à produire une « copie » ou un « modèle », mais restituerait la réalité du geste dans ses dimensions à la fois les plus visibles et les plus imperceptibles. La possibilité d'associer plusieurs dimensions visuelles (courbes, diagrammes, représentations dynamiques…) et/ou d'observer un mouvement sous divers angles confère à ces représentations un statut « d’objectivité », dans le sens où elles n'imposent ni un angle d'observation unique sur le corps ni l’isolement d’une dimension particulière — qu’elle soit biomécanique, sensible, esthétique ou ergonomique (Saraceno, 2024). L’enregistrement numérique devient ainsi un vecteur privilégié de définition et d’appréciation de la « manualité » et de la « corporéité » d’une activité donnée, donnant l’illusion qu’il existerait une réalité intrinsèque, une essence de celle-ci qui la différencierait d’autres pratiques. Ce processus tend à occulter le fait que la manualité d’un métier, d’un savoir-faire ou d’une pratique n’a que peu à voir avec l’usage concret des mains ou même du corps, mais est une construction historiquement et culturellement située (Crawford, 2010 ; Sennett, 2010), indissociable des contextes sociaux qui l’informent et la transforment et auxquels les dispositifs numériques contribuent activement. Ainsi, il convient de désessentialiser les activités « manuelles » pour saisir comment les technologies numériques, au sens large, peuvent affecter les savoir-faire mobilisables ou l’engagement corporel attendu dans ces activités (Gaborieau, 2012).

L’hypothèse ici défendue est que la (dé)monstration de la corporéité (Rosental, 2019) engagée dans une pratique constitue un élément central des reconfigurations contemporaines du rapport social et économique aux activités manuelles. Par « démonstration », nous entendons à la fois l'acte de montrer (rendre visible) et l'acte de prouver (établir une légitimité). Le regain d’intérêt de membres des classes supérieures pour le travail artisanal (Dain, 2024 ; Ocejo, 2017 ; Perrenoud, 2008 ; Dain, 2024), la valorisation économique du singulier et du « fait main » (Jourdain, 2014, voir notamment p. 245-276), l’exploitation touristique du patrimoine dit « immatériel » (Cominelli, 2020), l’émergence d’une économie de « l’enrichissement » reposant notamment sur la patrimonialisation (Boltanski et Esquerre, 2017) ou encore l’essor de pratiques manuelles de loisir (Zabban, 2021) sont autant de phénomènes qui s’inscrivent, d’une manière ou d’une autre, dans une logique de valorisation du sensible, de l’incarné et de l’authentique — dimensions auxquelles la corporéité fournit le support matériel et expressif. Cette valorisation n’est toutefois pas dénuée de tensions, de négociations et de rapports de force. La journée d'étude vise ainsi à interroger les paradoxes, les opportunités et les enjeux politiques de la captation numérique des pratiques manuelles : comment les technologies numériques contribuent-elles simultanément à valoriser, transformer, standardiser et parfois déposséder les praticiens de la maîtrise de leur propre représentation ?

Cette journée entend explorer la manière dont différents supports numériques (enregistrements, réseaux sociaux, plateformes …) peuvent contribuer à la mise en lumière du travail corporel, voire sa mise en scène, et ce faisant, à sa valorisation. Il s’agira plus particulièrement d’interroger la manière dont les solutions pour capter, modéliser et visualiser le corps en activité (capteurs, caméras, logiciels de traitement et de modélisation, casques de réalité virtuelle, plateformes en ligne…) sont à la fois influencées par des instances de valorisation socio‑économique de la manualité (labélisations, institutions et programmes de patrimonialisation, marché de la formation), et contribuent à produire ces instances. En lien avec cette question, la journée visera également à interroger les conceptions du « bon » geste, du travail « bien fait » ou plus largement de « bons » usages du corps qui sous-tendent ces captations ou sont véhiculées par ces représentations du corps en activité. Il s'agira aussi d'explorer les stratégies de réappropriation, de résistance ou de détournement critique que les praticiens mettent en place face à ces technologies.

Nous proposons d’aborder ce questionnement général à travers trois axes articulés selon différents niveaux d’analyse : du plus fin, centré sur les transformations à l’échelle de la formation des gestes et des processus opératoires ; au niveau intermédiaire, portant sur les rapports professionnels et les écologies de travail ; jusqu’à une perspective plus macrosociale, qui s’intéresse aux instances, aux circuits et aux régimes de valorisation socio-économique.

1) La manualité de la captation

Le premier axe pourrait partir d’un paradoxe : la mobilisation d’instruments numériques pour enregistrer et rendre visible le corps en activité est susceptible d’affecter le geste qu’on entend capter, par la simple introduction d’un « observateur virtuel » (Buob, 2017). Plus largement, captation et représentation numériques pourraient entraîner un réagencement global des chaînes opératoires, modifiant en profondeur la place des gestes et des engagements corporels. À cet égard, les nouveaux dispositifs destinés à voir et à faire voir la présence du corps dans les activités manuelles — caméras de suivi de mouvement, capteurs inertiels, scanners 3D, ou encore outils de réalité augmentée — engendrent l’émergence de compétences techniques spécifiques chez les praticiens. Ces dispositifs supposent alors, paradoxalement, des formes d’engagement physique et gestuel inédites, souvent éloignées de celles qu’ils cherchent précisément à valoriser. Ainsi, l’artisan filmé dans son atelier ajuste ses gestes pour rester dans le champ de la caméra ; le bricoleur réalisant un tutoriel doit synchroniser son geste à sa parole et aux cadrages (Licoppe et Lindwall, 2025). Les solutions numériques impliquent également des réagencements spatiaux et temporels : les lieux de travail sont adaptés à la présence d’appareillages techniques, les séquences d’action sont fragmentées ou répétées pour être enregistrées, les rythmes corporels se transforment en réponse aux contraintes de la captation (Arnaud, Saraceno, 2025).

2) Les nouveaux métiers de la manualité captée

Dans la continuité de ce réagencement opératoire, il est également possible d'observer une transformation profonde des écologies professionnelles, touchant à la fois les métiers « manuels » et ceux des experts chargés de produire, stocker et diffuser les traces du corps au travail. La diffusion de ces technologies s'inscrit en effet dans une longue histoire de l'enregistrement graphique des gestes, sous-tendue par des objectifs de transmission, de documentation, d'exposition ou d'analyse. Au cours de cette histoire, des spécialistes de la restitution graphique du geste ont émergé (ethnographes, conservateurs de musés, vidéastes, photographes, dessinateurs techniques…), chacun étant susceptible de proposer un cadrage propre de l’expertise manuelle qu’il met en image ou en scène (Moreno, 2022) Les tutoriels vidéo produits par des artisans-créateurs de contenu, les jumeaux numériques conçus pour la formation industrielle, ou les données issues de capteurs prolongent cette histoire qui relie manuels techniques, muséologie et promotion industrielle ou commerciale (Nardone et Radkta, 2019 ; Sanna, 2025).​

Ces pratiques numériques de captation créent une fissure au sein même des métiers manuels, hiérarchisant les artisans selon leur capacité à médiatiser leur savoir-faire. Elles transforment surtout les rôles de ceux impliqués dans la documentation, interprétation et médiation du geste. Là où le conservateur du patrimoine exerçait traditionnellement une autorité sur la sélection et la valorisation des savoir-faire, le créateur de contenus — équipé d'outils de captation et de diffusion — redéfinit désormais les critères de ce qui est montré, archivé ou patrimonialisé. De nouvelles professions apparaissent — designers graphiques, ingénieurs en capture de mouvement, experts en visualisation ou médiateurs numériques — qui redistribuent les compétences et les hiérarchies au sein des écosystèmes professionnels de formation et de patrimonialisation, reléguant progressivement le conservateur institutionnel à négocier sa légitimité auprès de créateurs dotés d'une plus grande capacité de visibilité et d'influence (Ballarini et Delestage, 2023). Parallèlement, les acteurs numériques (plateformes, entreprises de logiciels…) imposent leurs formats, leurs algorithmes de recommandation, leurs critères de monétisation. Susceptibles d’affecter la diversité et la qualité des contenus produits (Berman et Katona, 2020), ces algorithmes deviennent de facto des « curateurs » invisibles de ce qui mérite d'être vu et valorisé.

3) Les valeurs de la manualité captée

La journée se propose enfin d'interroger les nouvelles hiérarchies morales et esthétiques que ces dispositifs engendrent dans la définition même de l’activité « manuelle ». L'exposition numérique de certaines dimensions de la « manualité » — ses variabilités, ses constantes, ses continuités — s'accompagne inévitablement de l'occultation ou de l'euphémisation d'autres aspects, moins visibles ou moins valorisables. Cette question du cadrage, constante dans l'histoire de l'enregistrement, se complexifie avec le numérique. Tout dispositif produit des effets de fixation et de standardisation, mais le numérique prétend, par sa granularité et sa flexibilité, atténuer ces contraintes, tout en imposant des formats et des traductions techniques demeurant souvent opaques, caractérisés par un fort effet de « boîte noire ».​

Cette opacité technique n'est pas neutre : elle redéfinit progressivement les critères selon lesquels on juge, valorise et hiérarchise les savoir-faire. En effet, la diffusion de ces instruments d'enregistrement déplace significativement les hiérarchies de valeurs entre patrimonialisation, conservation et innovation, instituant de nouveaux critères de légitimité du geste et d'authenticité du faire. Ces dispositifs se présentent comme outils de conservation de savoir-faire ancestraux, menacés par le vieillissement des praticiens qui les détiennent, mais ils produisent paradoxalement des enregistrements décontextualisés et formellement « désincarnés ». Au-delà des cadrages opérés, ce sont alors les contraintes techniques à la captation et la restitution de tout ce qui « fait » un geste qu’il convient alors d’interroger : les mouvements, mais aussi les ressentis, les ajustements du geste à la situation concrète, ses infimes variations dans la manière de tenir un outil, de contracter un muscle, d’appliquer une pression plus ou moins grande… autant de dimensions corporelles que les instruments techniques peuvent ne pas parvenir à capter ou à représenter. Simultanément, ces technologies particularisent une dimension performative ou expressive de la gestuelle, distincte de sa dimension strictement technico-productive, participant ainsi à la fixation et à la réinvention de la tradition.

Ces reconfigurations des valeurs et des représentations du geste trouvent par ailleurs un prolongement économique dans de nouveaux circuits marchands. Les dispositifs de traçabilité numérique — tels que la blockchain ou les QR codes — instaurent de nouveaux agencements marchands et systèmes de certification, associant la vente d’un artefact matériel à la mise en visibilité des savoir-faire qui l’ont produit. La médiation culturelle numérique, pour sa part, valorise les gestes anciens comme objets touristiques et culturels, parfois en tension avec les engagements corporels concrets et contemporains des praticiens (Moreno, 2022).

Finalement, cette journée vise à rassembler des recherches qui, sous des perspectives variées, interrogent l’articulation entre captation, corporéité et reconfiguration socio-économique des activités dites « manuelles ». Qu’il s’agisse de filmer des gestes artisanaux pour les mettre en scène sur les réseaux sociaux ou permettre leur apprentissage via des tutoriels, d’utiliser la capture de mouvement pour concevoir des outils de formation, d’exploiter la simulation 3D pour valoriser ou conserver des savoir-faire, ou de mobiliser des technologies numériques d’assistance dans les environnements de travail, il est question d’explorer comment l’élargissement technique des capacités de captation de l’engagement corporel au sein des processus de production s’articule aux transformations socio-économiques des pratiques manuelles. Ces transformations engagent de nouvelles modalités de mise en scène, de valorisation, de transmission, de circulation, d’évaluation et de commercialisation du corps en activité.

Modalités de soumission

Les propositions de communication sont à envoyer avant le 6 février 2026 à l'adresse suivante : antoine.dain@gmail.com

Elles comporteront un titre, un court résumé (5 000 signes max) ainsi que le statut et le rattachement institutionnel des auteur·ices.

Un retour sera ensuite fait au plus vite aux auteur·ices des propositions retenues.

L'équipe d'organisation

Marco Saraceno, Martine Cotten et Antoine Dain

Bibliographie

Arnaud D. et Saraceno M. (2025), « Qui regarde la traduction métrique du geste ? », Socio-anthropologie, n°51, p. 189-194.

Ballarini, M. et Delestage, C.-A. (2023), « Dissonance des objectifs dans la chaîne de production des œuvres patrimoniales en réalité virtuelle. Trouver le compromis entre transmission des savoirs et expériences émotionnelles », Réseaux, n°242, p. 163-202.

Berman, R., & Katona, Z. (2020), « Curation algorithms and filter bubbles in social networks », Marketing Science, vol. 39/2, p. 296-316.

Boltanski, L. et Esquerre, A. (2017), Enrichissement. Une critique de la marchandise, Paris, Gallimard.

Buob, B. (2017), « Ce que la caméra peut faire (dire) aux techniques : la médiation cinématographique et le destinataire (trouble) du geste », Images du travail, travail des images, n° 3.

Cominelli, F. (2020), « Patrimoine culturel immatériel : paradigmes économiques, débats et perspectives », dans J. Csergo, C. Hottin, et P. Schmit (dir.), Le patrimoine culturel immatériel au seuil des sciences sociales, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme

Crawford, M. B. (2010), Éloge du carburateur : essai sur le sens et la valeur du travail, Paris, La Découverte.

Dain, A. (2024), « Des professions dans l’ascenseur social ? Reconversions et requalifications dans l’artisanat », Sociologie du travail, vol. 66/3.

Gaborieau, D. (2012), « “Le nez dans le micro”. Répercussions du travail sous commande vocale dans les entrepôts de la grande distribution alimentaire », La nouvelle revue du travail, n°1.

Jourdain, A. (2014), Du cœur à l'ouvrage : Les artisans d'art en France, Paris, Belin.

Licoppe, C. et Lindwall, O. (2025), « Les tutoriels vidéo comme rencontre avec une “machine commentatrice”. Vers une approche interactionnelle des tutoriels de bricolage », Réseaux, n°252, p. 215-248.

Moreno, I. (2022), « Exposition et mise en visibilité des gestes techniques. Le cas du savoir-faire artisanal du marbre à Tinos », Ethnologie française, vol. 52/1, p. 37-50.

Ocejo, R. E. (2017), Masters of craft: Old jobs in the new urban economy, Princeton (NJ), Princeton University Press.

Perrenoud, M. (2008), « Les artisans de la “gentrification rurale” : trois manières d'être maçon dans les Hautes-Corbières », Sociétés contemporaines, n°71, p. 95-115.

Radtka C. et Nardone R. (2019), « Le cinématographe pour l’industrie et dans les entreprises (1890- 1990) », Cahiers d’histoire du Cnam, vol.12.

Rosental C. (2019), La société de démonstration, Vulaines-sur-Seine, éditions du Croquant.

Sanna (2025), « Les secrets dévoilés des verriers : savoirs, gestes et mesures dans les manuels techniques de verrerie du XIXe siècle », Socio-anthropologie, 51, p.37-54.

Saraceno M. (2024), « De l’usine intégrée au Jumeau Numérique : socio-histoire des prospectives françaises de l’industrie du futur (1980-2020) », Sociologie du travail, vol. 66/4

Sennett, R. (2010), Ce que sait la main : la culture de l'artisanat, Paris, Albin Michel.

Zabban, V. (2021), « Internet et l’honneur des tricoteuses : valorisation sociale et marchande d’une pratique féminine », dans O. Beraud Martin et É. Dagiral, Les liens sociaux numériques, p. 217-234, Paris, Armand Colin.

Lieux

  • Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
    Paris, France (75)

Format de l'événement

Événement uniquement sur site


Dates

  • vendredi 06 février 2026

Mots-clés

  • technologie numérique, activité manuelle, activité physique, engagement corporel, travail, loisir, captation, modélisation, diffusion

Contacts

  • Marco Saraceno
    courriel : marco [dot] saraceno [at] univ-paris1 [dot] fr

Source de l'information

  • Antoine Dain
    courriel : antoine [dot] dain [at] gmail [dot] com

Licence

CC-BY-4.0 Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la Creative Commons - Attribution 4.0 International - CC BY 4.0.

Pour citer cette annonce

Marco Saraceno, Antoine Dain, « Montrer la « réalité » des engagements corporels, affirmer et valoriser la manualité », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 19 janvier 2026, https://doi.org/10.58079/15iuj

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