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Penser le comparatisme vernaculaire

La comparaison au-delà de la raison scientifique

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Publié le lundi 02 février 2026

Résumé

S’écartant de tout implicite qui ferait de la comparaison le monopole des spécialistes des sciences sociales, les journées d’étude « Penser le comparatisme vernaculaire » des 25 et 26 mars 2026, organisées à l’université Libre de Bruxelles (Belgique) ont pour objectif de  mettre au centre de la réflexion les usages émiques de la raison comparative.

Annonce

25-26 mars 2026, ULB (Belgique)

Organisation

Elisabeth Miljkovic, doctorante au Centre de recherches internationales, Sciences Po, et chercheuse visiteuse au CEVIPOL, ULB ; Lucas Puygrenier, postdoctorant FRS-FNRS au Centre de Théorie Politique, ULB.

Avec l’appui scientifique de Martin Delexihe, chargé de cours, Directeur du Centre de Théorie Politique, ULB.

Argumentaire

Les sciences politique et sociales ont amplement discuté de la comparaison par les chercheurs et chercheuses, au moins depuis les travaux pionniers de Max Weber. Elles ont ainsi discuté les usages et mésusages du raisonnement contrefactuel (Vigour, 2016), de la sélection des cas (Lipjhart, 1971), et débattu des supposés que recouvre la construction de la comparaison - effet de Galton, “étirement conceptuel”, etc (Caramani, 2017). Cette “comparatologie” a cependant peu discuté des usages profanes de la comparaison : la manière dont les acteurices comparent ou refusent de comparer eux-mêmes des objets, des politiques publiques, des pratiques ou des situations pour les rendre intelligibles, s'accommoder de leur vécu, préciser leurs représentations ou justifier leurs actions. Elle n’a guère pensé non plus la façon dont les pratiques ordinaires de la comparaison influent sur la construction des cadres comparatifs des chercheuses et chercheurs. 

S’écartant de tout implicite qui ferait de la comparaison le monopole des spécialistes des sciences sociales, les journées d’études “Penser le comparatisme vernaculaire” des 25 et 26 mars 2026, organisées à l’Université Libre de Bruxelles (Belgique) ont pour objectif de  mettre au centre de la réflexion les usages émiques de la raison comparative.

Les contributions pourront s’appuyer sur une diversité de matériaux, sources et types d’enquête qui éclairent les rapports ordinaires à la comparaison et les effets de consonance et dissonance entre les comparaisons des acteurices et celles des chercheurses. Elles pourront provenir de différents domaines des sciences sociales et politique, comme l’étude des politiques publiques et de la construction des catégories sociales, les travaux sur la socialisation et les appartenances, la sociologie politique de l’international, la sociologie des mobilisations, ou la formation des idées politiques.

Dans l’esprit d’un approfondissement des “comparaisons par le bas” (Bayart, 2008 ; Baczko, Gayer et Massicard, 2023), elles pourront s’articuler autour de l’un des deux axes suivants :

Les rapports ordinaires à la comparaison des acteurices.

Cet axe s’intéresse aux fonctions de la (non) comparaison du point de vue des acteurices. On peut notamment en identifier quatre :

1/ La comparaison comme instrument de banalisation.

Les acteurices utilisent stratégiquement des référentiels pour insister sur le caractère banal et ordinaire de leur situation ou des politiques qu’ils mettent en oeuvre. L’on s’intéressera en particulier aux tentatives audacieuses de banalisation, à l’instar des très fortuné·es étudié·es par Rachel Sherman (2017) qui se présentent comme appartenant à la “classe moyenne” en se comparant à plus riches qu’elles et eux. Comment la comparaison peut-elle servir à euphémiser des réalités sociales et politiques, par la sélection soit de cas analogues, soit de cas réputés très différents ?

2/ La comparaison comme stratégie prescriptive

On peut penser à la diffusion des pratiques de benchmarking dans la conception de l’action publique et le rôle de l’identification de modèles à imiter dans les pratiques des acteurs de la transformation de l’Etat (Dumoulin et Saurugger, 2010). A l'échelle des individus, souligner une communauté de destin, d’expérience, de trajectoire ou de valeurs peut permettre de formuler ou susciter un sentiment d’appartenance commune. Par l’identification à d’autres, les comparaisons émiques permettent une communalisation (Weber, 1971), traçant des frontières subjectives vécues et présentées comme objectives et prescriptives de conduite. Elle peut, dans une perspective dialogique, relever de ce “boundary work” (Lamont, 2009), destiné à créer un “nous” différent d’un “eux” (Hoggart, 1957 ; Schwartz, 2009). On portera une attention particulière aux usages stratégiques de ces procédés de communalisation, par exemple dans un contexte d’entreprenariat de cause.

3/ La comparaison comme opération de singularisation. Ici, on entend les tentatives des acteurices de souligner le caractère unique, original, de leur expérience, action ou d’une politique qu’iels subissent ou mettent en œuvre. On peut penser, à la suite des travaux sur la distinction (Bourdieu, 1979 ; Lahire, 2016), aux efforts individuels destinés à dresser un portrait mélioratif de soi ou d’une situation en présentant des contre-exemples ou en se différenciant des pratiques des autres ou, dans le cas des justifications de l’action publique, aux tentations de décideurs de légitimer une action en mobilisant le registre de l’exceptionnalité et de l’inédit (Bigo, 2007). Comment les pratiques de la comparaison peuvent-elle servir des tentatives émiques d’établir des classements favorables aux acteurices ? Et comment ces stratégies peuvent-elle être mises en cause et disputées par des stratégies comparatives adverses, qui contestent le bien-fondé de ces mêmes classements ?

4 / Les refus de comparaison

 Aspect précocement identifié par la psychologie sociale, les individus font varier le champ de la comparaison (“the range of comparison”) à travers lequel ils et elles jaugent leurs aptitudes ou leurs opinions (Festinger, 1954). L’on s’attachera ainsi à explorer les omissions comparatives, soit la façon dont les acteurs font varier le périmètre de leurs propres comparaisons et posent des supposés d’incommensurabilité entre différentes situations ou actions publiques, en s’empêchant de les considérer ensemble. Que nous disent les mises hors comparaison du rapport des acteurices aux notions de justice et d’injustice, à la capacité de vivre dans des mondes politiques inégalitaires ? Comment les silences comparatifs permettent-ils également de s’accommoder de son rôle social ou politique et de pérenniser l’ordre social ?

Les effets de la comparaison vernaculaire sur les cadres d’analyse des chercheuses et chercheurs.

  • Cet axe s’intéresse à la manière dont les comparaisons formulées par les acteurices vont modeler, bouleverser ou confirmer les cadres comparatifs savants. Il vise notamment à identifier des outils méthodologiques pour la construction alerte du terrain et de l’objet d’enquête. On pourra notamment les penser à partir de trois situations d’enquête :

1 / La comparaison émique peut ainsi mener à un enclicage analytique (Olivier de Sardan, 1995).

Quand elle représente un outil stratégique pour les acteurices dans leur relation à l’enquêteurice, le chercheur ou la chercheuse peut peiner à se détacher des cadres d’analyse suggérés par les acteurices. On s’intéressera particulièrement aux efforts réflexifs et aux stratégies d’enquête ayant permis d’identifier, équilibrer et conceptualiser un tel enclicage. Comment repérer et analyser l’usage stratégique de la comparaison vernaculaire ? Que nous dit cet usage de la relation d’enquête qui s’instaure sur le terrain et des formes de résistances, d’acquiescements ou de dissonances qui se nouent dans des relations d’enquête ou dans l’exploitation d’un corpus ? Et qu’est-ce que la perturbation éventuelle des termes de la comparaison vernaculaire par l’enquêteurice peut avoir d’heuristique dans la récolte des données ?

2 / A l’inverse, elle peut aussi relever d’un outil de co-production des savoirs sur soi pour les enquêté·es.

Alors que de nombreuses traditions comparatistes conçoivent la comparaison comme un domaine réservé à la pensée savante, qui doit se garder d’être contaminée par les réflexions des acteurices enquêté·es, on proposera une réflexion sur ce que les chercheurs et chercheuses doivent aux enquêté·es dans la fabrication de leurs cadres comparatifs. Comment les acteurices forment-iels des alliances mutuellement utiles avec les chercheurses, par exemple dans le souci de voir fidèlement comprise leur expérience sociale ? Comment les acteurices peuvent-iels se saisir de l’enquête comme d’un outil de connaissance de soi, en adoptant peut-être de nouveaux regards comparatistes proposés par les chercheurses ? Quelles configurations d’enquête permettent ou ne permettent pas ce type de relation d’enquête ? 

3 / Enfin, selon le modèle d’une double herméneutique des savoirs (Giddens, 1982), on pourra réfléchir plus spécifiquement à la comparaison comme objet de négociation entre chercheurses et acteurices.

 Il s’agit ici de s’interroger sur la possibilité de retours critiques de la part d’enquêté·es qui débouteraient les comparaisons construites par le ou la chercheuse. Que se passe-t-il quand les acteurices rejettent catégoriquement les cadres comparatifs d’une enquête ? Est-ce la raison émique ou la raison scientifique qui doit primer ? Quelles caractéristiques sociales des acteurices et relations de pouvoir peuvent peser sur cet arbitrage ? Quels enjeux éthiques et épistémologiques soulève cette remise en question ? Peut-elle ouvrir un espace de négociation heuristique pour la recherche ? Quels enseignements méthodologiques peut-on tirer de ces réflexions, par exemple concernant le choix entre une approche inductive, attentive aux référentiels des acteurices pour construire ses cadres d’analyse, et une approche plus déductive, qui partirait des cadres élaborés préalablement par la ou le chercheur pour considérer les attitudes qu’ils suscitent auprès des enquêté·es ?

Modalités de contribution

Les résumés sont à envoyer le 17 février 2026 au plus tard aux adresses suivantes : lucas.puygrenier@ulb.be et elisabeth.miljkovic@sciencespo.fr

Ils devront, dans une limite de 500 mots, présenter une problématique, les matériaux mobilisés, les premiers résultats, ainsi que l’axe ou les axes d’inscription de la communication envisagée, et souligner comment la question du comparatisme vernaculaire s’est manifestée dans leurs recherches. Merci d’indiquer également l’affiliation universitaire de la ou du contributeur.

Les contributeurices retenu·es seront informé·es le 20 février, et pourront bénéficier d’une prise en charge du transport et de l’hébergement (une nuitée, sous réserve des fonds disponibles). Il leur sera demandé de soumettre un papier court en amont des journées d’études.

Une publication collective pourra être envisagée à l’issue des travaux.

Bibliographie du texte

  • Baczko, Adam, Laurent Gayer, et Élise Massicard, “La monographie comparative: embrasser la tension entre singularité et universalité”, Critique internationale, vol. 100, n°3, 2023, p. 101-117.

  • Bayart, Jean-François, “Comparing from below - Comparer par le bas”, Sociétés politiques comparées, 2008, n°1, p.1-25.

  • Bigo, Didier, “Exception et Ban : À Propos de l’«État d’exception»”, Erytheis, 2, 2007, 115-45.

  • Bourdieu, Pierre, La Distinction. Critique sociale du jugement, Editions de Minuit, 1979.

  • Caramani, Danièle, (Dir.), Comparative politics, Oxford University Press, 2017.

  • Dumoulin, Laurence, et Sabine Saurugger, “Les policy transfer studies : analyse critique et perspectives”, Critique internationale, vol. 48, n°3, 2010, p. 9-24.

  • Festinger, Leon, “A theory of social comparison processes”, Human relations, vol. 7, n°2, 1954, p. 117-140.

  • Giddens, Anthony, "Hermeneutics and social theory”, in Profiles and critiques in social theory, Palgrave Macmillan, 1982, p. 1-17.

  • Hoggart, Richard, The uses of literacy, Chatto and Windus, 1957.

  • Lahire, Bernard, La culture des individus : Dissonances culturelles et distinction de soi, La Découverte, 2016.

  • Lamont, Michèle, The dignity of working men: Morality and the boundaries of race, class, and immigration, Harvard University Press, 2009.

  • Lijphart, Arend, “Comparative Politics and the Comparative Method”,  American Political Science Review, vol. 65, n°3, 1971, p.682-693.

  • Olivier de Sardan, Jean-Pierre, “La politique du terrain. Sur la production des données en anthropologie”, Enquête, no 1, 1995, p. 71-109.

  • Schwartz, Olivier, “Vivons-nous encore dans une société de classes ?”, La Vie des idées, 2009.

  • Sherman, Rachel, Uneasy street: The anxieties of affluence, Princeton University Press, 2017.

  • Weber, Max, Economie et société, Plon, 1971.

Lieux

  • Université Libre de Bruxelles
    Bruxelles, Belgique (75010)

Format de l'événement

Événement uniquement sur site


Dates

  • mardi 17 février 2026

Mots-clés

  • comparatisme, catégorie émique, acteur, vision du monde

Contacts

  • Lucas Puygrenier
    courriel : lucas [dot] puygrenier [at] ulb [dot] be
  • Elisabeth Miljkovic
    courriel : elisabeth [dot] miljkovic [at] sciencespo [dot] fr

Source de l'information

  • Lucas Puygrenier
    courriel : lucas [dot] puygrenier [at] ulb [dot] be

Licence

CC0-1.0 Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la Creative Commons CC0 1.0 Universel.

Pour citer cette annonce

« Penser le comparatisme vernaculaire », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 02 février 2026, https://doi.org/10.58079/15lmz

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