Argumentaire
Au cours de la dernière décennie, les pays occidentaux et leurs politiques publiques ont fait preuve d’une volonté croissante de s’attaquer aux problèmes d’inégalités et de discrimination. Cependant, les inégalités entre les différents groupes persistent et de nouvelles formes d’inégalités apparaissent, telles les fractures numériques ou les nouvelles manifestations d’exclusion et d’exploitation sociales.
La perspective relationnelle considère le monde sous l’angle des relations entre les entités plutôt que rester centré sur les entités elles-mêmes. Les personnes, les institutions, les sociétés, les entreprises et les groupes sociaux interagissent et entretiennent des relations de manière évolutive. Le développement, l’orientation et la structuration de ces relations en réseaux nous en disent plus que l’étude de ces entités isolées.
L’analyse des réseaux sociaux s’est développée notamment dans le sillage des travaux de l’école de Chicago. Elle cherche à identifier et à interpréter les relations entre les personnes au sein de leurs entourages.
Elle s’applique aussi maintenant aux liens entre des textes, des objets, des lieux, des entreprises, des comptes numériques, etc. Peu de choses dans la vie sociale échappent à une perspective de réseau. Les dernières décennies ont offert de nombreuses applications de l’analyse des réseaux sociaux, dans la plupart des disciplines des sciences exactes et des sciences humaines.
Les données de réseaux sont composées de deux éléments de base : les nœuds et les liens. Ces nœuds peuvent être des personnes (nœuds) offrant du soutien (liens), des scientifiques (nœuds) publiant ensemble (liens), des adolescents (nœuds) se liant d’amitié (liens) à l’école ou des blogs (nœuds) et leurs références croisées (liens). Les nœuds peuvent également être des institutions ayant des activités communes ou entretenant des échanges sociaux, comme lorsque des hôpitaux (nœud) orientent un patient (lien) vers un autre service de santé. L’analyse des réseaux sociaux est une perspective sur les mondes sociaux : les acteurs sont interdépendants, leurs liens sont des canaux d’échange de ressources, leurs relations sont structurées et non aléatoires, et le réseau fournit des contraintes et des ressources aux acteurs (Wasserman et Faust, 1994). Elle ne s’oppose pas aux autres perspectives, ne prétend pas s’affanchir des dimensions institutionnelles, organisationnelles ou collectives. Elle les complète plutôt, ne constitue pas une science « en soi ». Nous incluons donc les recherches dont l’analyse de réseaux ne constitue qu’une partie.
Dans cet appel à articles, nous proposons de rassembler des textes qui appliquent l’analyse des réseaux sociaux à la question des inégalités, pour examiner en quoi cette approche peut permettre de contribuer à la somme de travaux réalisés sur cette question en y portant peut-être un nouveau regard. Comme Charles Tilly l’a fait remarquer, la sociologie doit passer de l’analyse des inégalités contractuelles à l’examen des inégalités de contact : « ce sont les liens, et non les essences, qui fournissent les bases d’une inégalité durable » (1998). Un « Manifeste pour une sociologie relationnelle » (Emirbayer, 1997) a appelé à un déplacement de la sociologie des « entités » vers les relations. L’analyse des réseaux sociaux offre un point de vue précieux pour réaliser ce changement de perspective sur les inégalités sociales.
Si l’on a pu croire que les réseaux personnels pouvaient remédier en partie aux inégalités, en tissant des liens transversaux aux groupes sociaux, classes sociales et territoires, de fait tous les travaux concluent plutôt à un prolongement des inégalités dans la taille, la composition et la structure des réseaux personnels en fonction de l’origine sociale et du niveau de diplôme. En effet, les contacts sociaux sont structurés socialement, y compris par des effets de contextes, de normes, de préférence. Ainsi, même au sein de groupes informels, l’émergence de relations est plus probable entre individus similaires sur certains points, ce que l’on appelle l’« homophilie ». Ce mécanisme s’applique certainement à la classe sociale, mais aussi à l’appartenance ethnique, au sexe, à l’âge, etc., et il contribue à perpétuer les inégalités. Le chevauchement des différentes dimensions d’homophilie constitue une ligne de recherche prometteuse pour les sociologues qui s’intéressent à l’intersectionnalité, dans une perspective transactionnelle et dynamique
De même, les informations, les transactions et les ressources ne sont pas distribuées de manière aléatoire au sein du réseau, mais accessibles plus efficacement via certains segments d’individus plus ou moins connectés. Ainsi, la structure d’ensemble du réseau (plus ou moins dense, centré sur un ou des individus, ou formé de composantes isolées…) compte aussi beaucoup, de même que la position des individus (ou textes, entreprises, lieux, etc) dans cette structure. La densité des connexions entre les membres du réseau et la force de leurs liens peut renforcer l’homogénéité et constituer une contrainte cohésive, alors que des liens plus périphériques et peu connectés aux autres peuvent offrir davantage d’alternatives.
Ces questions d’homophilie, de diffusion, de sélection et d’influence, à l’échelle des nœuds et des liens, montrent clairement leurs effets sur l’accès aux biens socialement valorisés.
Les analyses de réseaux permettent aussi décrire les nombreuses transactions sociales qui façonnent les organisations, mettant en lumière une distribution plus complexe et nuancée du pouvoir qui dépasse les catégories formelles et les hiérarchies auxquelles les individus sont référés. Par exemple, pour comprendre les disparités entre les hommes et les femmes dans les postes de direction, il faut analyser les dynamiques relationnelles dans l’entreprise, y compris les structures de pouvoir, les pratiques d’embauche biaisées et la nature des relations entre hommes et femmes.
Les méthodes de mesure et d’analyse des réseaux ont parfois été considérées comme primant sur la « profondeur » et la dimension culturelle du social. Or, les relations et les transactions entre les personnes sont chargées de sens et ne peuvent se limiter à la position structurelle d’un individu dans un réseau. L’anthropologie peut ici utilement compléter la dimension sociologique de cette perspective. Les liens sociaux sont associés à des normes et des attentes (Fuhse, 2009), qui sont intersubjectives, mais également contextualisées. Par exemple, une relation homme-femme n’a pas la même signification selon les entourages considérés. Inversement, les réseaux peuvent également interagir avec les catégories qui les composent. Dans une telle perspective, la valeur d’une catégorie dépend du réseau dans lequel elle circule.
Enfin, les liens sociaux sont dynamiques et la recherche sur les relations et les réseaux personnels comme organisationnels indique qu’une part importante des membres disparaît, réapparaît, les liens émergent, se dissolvent, se connectent, se transforment, et le réseau est renouvelé en permanence. L’ethnographie et la recherche qualitative sont alors nécessaires pour étudier le contenu des échanges sociaux et les raisons pour lesquelles certains liens sont plus stables que d’autres.
Ce numéro de la revue est consacré à des articles montrant comment les réseaux sociaux et les relations sociales peuvent améliorer notre compréhension des mécanismes à l’origine des inégalités sociales. Nous accueillons avec intérêt les articles de conception quantitative ou qualitative qui contribuent à l’analyse des inégalités relationnelles dans différents domaines tels que l’éducation, la santé, le travail, la science, les organisations, la famille, l’orientation sexuelle, l’ethnicité et la migration, les médias, la culture, etc. Ces analyses peuvent s’appuyer sur différentes méthodes, telles l’approche par réseaux complets ou réseaux personnels. Les questions peuvent porter sur l’effet des réseaux sociaux sur les comportements micro ou macroéconomiques, sur la constitution des groupes d’intérêt, sur les déterminants des inégalités en termes de structure ou de composition des réseaux, sur l’évolution des réseaux sociaux dans le temps, sur la manière dont les différents niveaux de réseaux interagissent les uns avec les autres, sur ce qui influe sur l’accès aux opportunités sociales et économiques, etc. Les études qualitatives explorant les mécanismes sociaux à l’origine de l’inclusion ou de l’exclusion dans les réseaux sont également les bienvenues.
Modalités de contribution
Les critères d’acceptation des articles sont les suivants : la constitution de données adaptées aux analyses de réseaux (identification précise de nœuds et de liens) afin d’analyser les mécanismes et les logiques de perpétuation, de renforcement ou de limitation des inégalités. La revue s’adresse à un large public de sociologues et d’anthropologues, aussi nous privilégierons les articles qui permettront de dépasser le cercle des spécialistes en analyses de réseaux et rendront accessibles à tous.tes l’explication, l’argumentation et les résultats obtenus par les méthodes de recueil et de mesure des données de réseaux.
Les articles compteront entre 55000 et 65000 signes, espaces compris.
Les auteurs veilleront à accompagner leur article d’un résumé de +/- 1500 signes espaces compris.
Les articles, en anglais ou en français, doivent être envoyés pour le 2 mars 2026 à redactionrsa@uclouvain.be.
Coordinateur : Vincent Lorant (UCLouvain) et Claire Bidart (CNRS-LEST)
Processus d’évaluation des articles
Les articles seront évalués selon une procédure en double aveugle. Avant leur envoi aux auteurices, les évaluations sont examinées par la coordinatrice du dossier en collaboration avec le comité de rédaction de RS&A afin d’apporter les éventuelles nuances/précisions utiles.
A propos de la revue Recherches sociologiques et anthropologiques
Recherches sociologiques a été créée en 1970 par Pierre de Bie, Clio Presvelou et Claire Leplae, professeur·es à l’Université de Louvain (Belgique). En 2005, consacrant un rapprochement avec l’anthropologie, la revue devient Recherches sociologiques et anthropologiques (RS&A). Elle publie les résultats de travaux portant sur des thématiques variées (éducation, urbain et rural, religion, politiques sociales, famille…), des cadres théoriques et des approches méthodologiques. Ancrée dans la sociologie et l’anthropologie, elle est ouverte aux disciplines connexes : science politique, histoire, philosophie, socio-économie, psychosociologie. RS&A est une publication internationale de référence dans l’espace sociologique d’expression française. Elle accepte cependant de publier des articles en anglais. La revue est intégralement et gratuitement accessible en ligne. https://journals.openedition.org/rsa/
Références
EMIRBAYER, M. 1997. Manifesto for a relational sociology. American Journal of Sociology, 103, 281-317.
FUHSE, J. A. 2009. The Meaning Structure of Social Networks. Sociological Theory, 27, 51-73.
TILLY, C. 1998. Durable inequality, Berkeley, University of California Press.
WASSERMAN, S. & FAUST, K. 1994. Social network analysis : methods and applications, Cambridge ; New York, Cambridge University Press.
Argument
These issues of homophily, diffusion, selection, and influence, at the level of both nodes and ties, clearly demonstrate their effects on access to socially valued goods. Network analysis also enables the description of the many social transactions that shape organizations, highlighting complex and nuanced distributions of power that go beyond formal categories and hierarchical positions. For example, understanding disparities between men and women in leadership positions requires an analysis of relational dynamics within organizations, including power structures, biased hiring practices, and the nature of relationships between men and women.
Methods for measuring and analyzing networks have sometimes been criticized for prioritizing technical sophistication over the cultural and interpretive depth of social life. Yet relationships and transactions are imbued with meaning and cannot be reduced to an individual’s structural position within a network. Anthropology can usefully complement the sociological dimension of this perspective. Social ties are associated with norms and expectations (Fuhse, 2009), which are intersubjective and context-dependent. For instance, a man–woman relationship does not carry the same meaning across different social circles. Conversely, networks also interact with the categories that compose them, and from this perspective, the value of a category depends on the network in which it circulates.
Finally, social ties are dynamic. Research on personal and organizational relationships shows that a significant proportion of actors disappear and reappear over time ; ties emerge, dissolve, reconnect, and transform ; and networks are continuously renewed. Ethnography and qualitative research are therefore essential for studying the content of social exchanges and understanding why some ties are more stable than others.
Submission guidelines
Articles should be between 55,000 and 65,000 characters (including spaces). Authors should include an abstract of approximately 1,500 characters (including spaces) with their submission.
Articles, in English or French, must be submitted by March 2, 2026 to redactionrsa@uclouvain.be.
Article selection process
Articles will be evaluated using a double-blind review process. Before being sent to the authors, reviews are examined by the issue coordinator in collaboration with the RS&A editorial board in order to provide any useful clarifications or additional details.