HomeViolences sexistes et racistes dans l’enquête : rendre visibles les violences « ordinaires » sur le terrain
*  *  *

Published on Friday, February 13, 2026

Abstract

Le dossier a deux objectifs. Rendre visible les violences qui sont, la plupart du temps, banalisées dans le fil de la recherche car perçues comme anodines, « petites » ou « micro ». Les qualifier d’ordinaires ne vise pas à les minimiser, mais au contraire à les reconnaitre alors même qu’elles sont encore trop souvent jugées peu heuristiques au moment de l’analyse des données. Le second est de documenter la manière dont les violences racistes et sexistes peuvent surgir et se déployer sur des terrains faciles d'accès et non « minés ». La notion de violence est entendue ici comme produit des rapports sociaux et non comme une déviance individuelle.

Announcement

Coordinatrices

  • Camille Gourdeau, socio-anthropologue, post-doctorante de l’ANR CAUSIMMI (LSCP, Université Paris Cité) et affiliée à l’Institut Convergences Migrations
  • Irène-Lucile Hertzog, sociologue, PRAG à l’Université de Caen, laboratoire Cerrev
  • Pauline Seiller, sociologue, maîtresse de conférences à l’Université de Caen, laboratoire ESO

Argumentaire

« Violences ordinaires » : l'expression synthétise deux objectifs du dossier. Le premier cherche à rendre visible les violences qui sont, la plupart du temps, banalisées dans le fil de la recherche parce qu'elles sont perçues comme anodines, « petites » ou « micro ». Les qualifier d’ordinaires ne vise pas à les minimiser, mais au contraire à les reconnaitre alors même qu’elles sont encore trop souvent jugées peu heuristiques au moment de l’analyse des données. Le second est de documenter la manière dont les violences racistes et sexistes peuvent surgir et se déployer sur des terrains faciles d'accès et non « minés ». Ces violences ordinaires sont souvent « mises à l'écart » dans le récit d'enquête (Caveng et Darbus, 2017), invisibilisées ou perçues comme secondaires voire illégitimes sur des terrains peu « sensibles », mais elles ont pourtant des effets concrets sur le déroulement de la recherche et sur le matériau recueilli.

La notion de violence est entendue ici comme produit des rapports sociaux et non comme une déviance individuelle. En effet, si toutes les formes de sexisme ou de racisme ne sont pas des violences en tant que telles (Delage et al., 2025), toute violence raciste ou sexiste est la résultante de rapports sociaux, d'inégalités, de formes de domination. Ainsi, tenir compte des violences sur le terrain permet d'éclairer les rapports sociaux (de race, de genre, de classe) engagés dans la relation d'enquête et dans le milieu enquêté.

Penser la relation d’enquête à l’aune des rapports sociaux

Si les travaux sur les rapports de classe ont été le point de départ de réflexions méthodologiques sur la relation d'enquête, ils se sont concentrés sur l'expression d'une violence quasi exclusivement symbolique. Les travaux sur les rapports de genre ont permis de dépasser cet aspect en intégrant la question des violences sexistes et sexuelles subies par les enquêtrices sur le terrain (Moreno, 1995 ; Cuny, 2020) ou par les enquêtées (Prigent, 2024 ; Boué et al., 2024).

Les expériences de racisme sur le terrain sont moins documentées. Plusieurs travaux francophones ont exploré la place des rapports sociaux de race dans l’enquête (Bédinadé et Mayenga, 2023 :10), sans nécessairement les analyser sous l'angle des violences. Ils analysent les processus de racialisation au cours de l'enquête et notamment les formes d'assignation raciale qui peuvent parfois conduire à la fermeture d'un terrain (Boukir, 2016 ; El Feki, 2023) ou à la disqualification des chercheur.euses (Bouchareb, 2023). La prise en compte des effets des catégorisations ethnoraciales de la blanchité dans la relation d'enquête (Quétu, 2023 ; Quashie, 2020) mérite également être examinée. Les configurations d’enquête et les enjeux institutionnels peuvent aussi conduire des chercheur·euses à exercer des formes de violence et reconduire des rapports de pouvoir sur le terrain que ce dossier peut permettre d’analyser. 

Si ce dossier se concentre prioritairement sur les rapports sociaux de genre, de racisation et de classe, ceux-ci peuvent être saisis, dans une approche intersectionnelle, au croisement d'autres relations de domination.

Des violences « ordinaires » en terrains « ordinaires »

Les études féministes ont souligné, dès les années 1970, l’importance des violences subies par les femmes dans la famille, au travail, dans la rue. La notion de « violence de genre » s’est ainsi peu à peu institutionnalisée et l’approche du continuum des violences sexistes et sexuelles s’est imposée pour inscrire ces violences dans des rapports de genre (Kelly, 2019 [1987]). Car si les violences qui font « événement » sont rapidement objectivables et, en général, prises en compte par le droit – au moins théoriquement –, il est des violences qui œuvrent à bas bruit sans être prises en compte par les institutions. Prendre en considération pour l’analyse des violences en sciences sociales le banal, le quotidien, le routinier, les « presque rien » ou « c’est pour rire » est central pour comprendre ces violences qui contribuent à créer des climats délétères (Muller et Pérez, 2024). Il s’agit en effet de saisir comment des paroles, des actes, des gestes, des attitudes constituent des « microagressions » racistes (Essed, 1991) ou sexistes qui sont invisibilisées précisément en raison de leur banalité mais qui reflètent et alimentent des violences systémiques. 

La variété des expressions de violence et des terrains où elle se déploie témoigne des difficultés à qualifier la violence, notamment dans le cadre de recherches « portant sur des objets où l'on ne s'attend pas à les voir émerger » (Boué et al., 2024). Nommer ce qui peut être catégorisé comme violence ordinaire dans l’exercice de l’enquête suppose de revenir sur la construction de la limite entre l’acceptable et l’inacceptable dans notre communauté scientifique. En effet, le champ sémantique est toujours un champ de pouvoir où la question de la légitimité de la nomination est régulièrement conflictuelle tant les différent·es acteur·ices en présence peuvent poursuivre des intérêts divergents et disposent des ressources hétérogènes pour dire ce qui peut être reconnu comme « violence ».

Restituer les violences de terrain dans l'espace académique

Quand des violences surviennent sur le terrain, que faire ? Est-il possible d'en parler ? Comment le milieu académique peut recevoir le discours sur ces violences sexistes et racistes ? Quelles sont les conditions qui permettent de nommer ces agressions et de leur donner une place dans l'analyse ? Vers qui se tourner ? S'il est parfois possible de se confier à ses collègues les plus proches, dans quelle mesure les collectifs professionnels (le laboratoire, des groupes de travail, des associations disciplinaires) sont-ils des espaces pour partager ses expériences de terrain et les analyser collectivement ? Plus largement, comment cette réflexion peut-elle être intégrée dans les recherches de terrain et les pratiques académiques (Clair, 2016) ? Les obstacles à l'analyse des violences sur le terrain sont encore nombreux et rares sont les chercheur∙euses qui les rendent visibles dans leur journal de terrain puis dans les analyses et publications (Cuny, 2020 : Magni, 2024). Sur la question des violences sexistes et sexuelles dans l'enquête, des réflexions sont engagées (souvent par des doctorantes) au sein de certains laboratoires ou associations professionnelles[1]. Dans le prolongement de ces initiatives, ce dossier entend contribuer à donner de la visibilité à ces questions et de normaliser la prise en compte des violences sexistes et racistes dans l'analyse scientifique. 

Trois axes de réponse à cet appel à contributions sont proposés :

Le premier portera sur l’accès au terrain et le déroulement de l’enquête. Comment les chercheur·euses « composent » face à des violences racistes et sexistes, violences qui sont produites par les institutions ou qui se déploient dans des prises de contact avec les groupes étudiés ou dans les relations individuelles avec les enquêté·es : comment faire quand elles empêchent la recherche ? Quelles adaptations des protocoles d’enquête cela implique-t-il ?  Qu’est-ce que ça implique en termes de travail émotionnel ?

Un deuxième axe portera sur la manière dont ces violences ordinaires sur le terrain peuvent être intégrées dans l’analyse. Les modalités d’enquête constituent souvent en elles-mêmes des matériaux précieux pour comprendre le monde étudié, et ce même quand l’espace n’était pas initialement perçu comme dangereux ou délicat pour l’enquêteur·trice. Comment les violences qui surgissent dans l’enquête se transforment-elles en véritable objet d’analyse ?  

Enfin, les contributions pourront s’intégrer dans un troisième axe relatif aux conditions de possibilité d’expression de ces violences de terrain dans l’espace académique. Des propositions témoignant de leur mise en visibilité et d’outils collectifs pour y faire face, plus ou moins institutionnalisés, permettraient d’éclairer l’évolution de nos pratiques de recherche, d’enseignement ou d’accompagnement à la socialisation professionnelle des doctorant·es, en tenant compte de la variété des contextes institutionnels (dans leur dimension internationale par exemple) et disciplinaires.

Modalités de soumission

Des contributions d’anthropologues, de sociologues et des disciplines connexes (science politique, histoire, géographie) sont attendues pour ce numéro. Les communications devront s'inscrire dans une perspective qui tient compte de l'articulation des rapports sociaux de sexe, de classe et de race et préciser les dispositifs méthodologiques mobilisés.

Les propositions d’articles de 600 à 1000 mots, suivies d’une courte bibliographie, sont à soumettre avant le 1er avril 2026 aux adresses suivantes : redactionrsa@uclouvain.be ; camillegourdeau@gmail.com ; irene-lucile.hertzog@unicaen.fr ; pauline.seiller@unicaen.fr.

Ces propositions seront accompagnées d’une notice biographique des auteur.es, incluant leur statut, rattachement institutionnel et courriel. 

Les résultats de la sélection sur résumés seront communiqués le 15 avril 2026 .

Les articles définitifs seront attendus pour le 30 juin 2026.

Les consignes de rédaction des articles sont consultables sur le site de la revue (https://journals.openedition.org/rsa/139) et seront reprécisées spécifiquement aux intéressé.e.s le 15 avril 2026.

Procédure de sélection et d’évaluation des contributions 

La procédure est organisée en deux temps.

1° Sélection des propositions de contributions sur base des résumés envoyés.

2°Les articles retenus seront évalués selon une procédure en double aveugle. Avant leur envoi aux auteurices, les évaluations sont examinées par la coordinatrice du dossier en collaboration avec le comité de rédaction de RS&A afin d’apporter les éventuelles nuances/précisions utiles.

Bibliographie

Bédinadé D. et E. Mayenga, 2023, « Les conditions raciales de l'enquête en sciences sociales », Marronnages, vol.2, n°1, pp. 8-15.

Bouchareb R., 2023, « Tenter d'atténuer la distance raciale lors des interactions d’enquête : viabilité et limites d'une stratégie d'appariement racial », Marronnages, vol.2, n°1, pp.16-36.

Boué M., P. Mullner, L. Thizy et L. Wicky, 2024 (dir.), Dossier thématique « Pratiquer l’éthique en terrains sensibles », Socio-logos [En ligne], 20 |, mis en ligne le 17 avril 2024, consulté le 16 septembre 2025.

Boukir K., 2016, « Les Maghrébins seront Maltais. L'ethnographe à la merci de ses "origines" », Tracés. Revue de Sciences Humaines [En ligne], n° 30. 

Caveng R. et F. Darbus (dir.), 2017, « Mise à l’écart et embarras dans l’enquête en sciences sociales », Revue d'anthropologie des connaissances, [En ligne], n° 11-4, mis en ligne le 01 décembre 2017, consulté le 27 août 2025.

Clair I., 2016, « Faire du terrain en féministe », Actes de la recherche en sciences sociales, n°213(3), pp.66-83.

Cuny C., 2020, « Violences sexuelles sur un terrain d’enquête », Nouvelles Questions Féministes, n°39(2), pp.90-106.

Delage, P., É. Fourment, M. Giacinti, T. Lejbowicz et A. Perraudin, 2025, « Violences de genre à l’encontre des groupes minorisés : catégories, démarches », Terrains & travaux, n° 46(1), pp. 5-28.

El Feki I., 2023, « Vous êtes musulmane et vous travaillez sur la radicalisation ? Il n'y a pas un problème ? Quand la religiosité visible interroge la radicalisation », Marronnages, vol. 2, n°1, pp. 53-72.

Essed P., 1991, Understanding everyday racism: An interdisciplinary theory, Newbury Park et Londres, Sage.

Janin P., Marie A., 2003, « Violences ordinaires, violences enracinées, violences matricielles », Politique Africaine, n° 91, pp. 5-12.

Kelly L., Traduit de l’anglais par Tillous, M., 2019, « Le continuum de la violence sexuelle », Cahiers du Genre, n° 66(1), pp. 17-36.

Magni G., 2024, « Mener une recherche sur les violences de genre en tant que jeune chercheuse : prise de conscience des rapports de genre et du rôle des émotions à l’œuvre sur le terrain d’enquête », Revue pluridisciplinaire d’éducation par et pour les doctorant·es, n° 1(3), pp. 69-81.

Muller L. et J.-M. Pérez, J.-M, 2024, Comprendre les micro-violences en éducation. Un impensé de l'institution scolaire, Nîmes, Champ social.

Prigent P.G., 2024, « Écouter et comprendre les femmes victimes de violence conjugale : décentrement, éthique et stratégie d’adaptation », Socio-logos [En ligne], n° 20, mis en ligne le 17 avril 2024, consulté le 26 août 2025.

Quashie H., 2020, « Quand enquêter rime avec racialité. Revisiter les migrations du "Nord" vers le "Sud" et la production sociale des catégorisations arabe, noire et blanche à travers la réflexivité », Cahiers de l’Urmis [En ligne], n° 19, mis en ligne le 20 novembre 2020, consulté le 26 août 2025.

Quétu, Z., 2023, « Faire du terrain en femme riche et métisse au Burundi. Rapports de pouvoir, relations d’enquête et réajustement méthodologique », Cahiers d'études africaines, 250(2), pp.  219-238.

Note

[1] Voir cette brochure visant à informer à propos des violences sexuelles sur le terrain : livret-vss-sur-le-terrain-numerique_1747985538240-pdf On peut aussi signaler ce collectif qui s’empare de ces questions : BADASSES – Blog d’Auto-Défense contre les Agressions Sexistes et Sexuelles dans l’Enquête en Sciences sociales.

Subjects


Date(s)

  • Wednesday, April 01, 2026

Keywords

  • violence, sexisme, racisme, classe, banalisation, invisibilisation, approche intersectionnelle, relation de domination

Contact(s)

  • Daniel Rochat
    courriel : redactionrsa [at] uclouvain [dot] be

Information source

  • Daniel Rochat
    courriel : redactionrsa [at] uclouvain [dot] be

License

CC-BY-4.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons - Attribution 4.0 International - CC BY 4.0 .

To cite this announcement

Camille Gourdeau, Irène-Lucile Hertzog, Pauline Seiller, « Violences sexistes et racistes dans l’enquête : rendre visibles les violences « ordinaires » sur le terrain », Call for papers, Calenda, Published on Friday, February 13, 2026, https://doi.org/10.58079/15ove

Archive this announcement

  • Google Agenda
  • iCal
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search