Paysages sentinelles et arts du refuge
Sentinel Landscapes and the Arts of Refuge
Published on Monday, February 16, 2026
Abstract
The interdisciplinary research field emerging from ecological humanities depicts a situation in which the ontology of our relationship with nature is being disrupted, altered by the intrusion of new entities and phenomena, and by the resulting change in human modes of perception and action. In particular, the distortions of scale and temporality implied by the notion of the Anthropocene – which are taking shape in the territories of the critical zone –, are eroding our entire relationship with the world. Numerous investigations have thus focused on the now inextricable intertwining of the geological and the historical, the non-human and the human. With regard to the already abundant literature on the Anthropocene, this conference aims to bring together studies, creations, and perspectives around the concept of the “sentinel landscape,” instructing a semiotics of low-noise catastrophe.
Announcement
Contexte
Jouissant d’un grand succès académique, bien que toujours teinté de polémique, depuis une quinzaine d’années, la notion d’Anthropocène s’est imposée comme un « bridging concept » (Brondizio et al. 2016) qui établit des passerelles interdisciplinaires, au-delà de la perspective géologique et surtout stratigraphique (Zalasiewicz et al. 2011), au-delà de la documentation des grands cycles biogéochimiques par les sciences du Système Terre, ou bien des modifications de l’écologie environnementale par les sciences de la biodiversité, des sols et de la géographie… Les sciences humaines ont notamment placé dans le surgissement du concept d’Anthropocène l’espoir de « recadrer la Modernité », ses dualismes, ses oppositions factices et ses effets mortifères sur la condition écologique contemporaine. Ainsi, selon la plupart des auteurs, il faudrait voir dans le chamboulement induit par la notion d’Anthropocène une remise en question de la bifurcation entre sciences de la nature et sciences de l’homme, et l’ouverture à des approches davantage hybrides : l’émergence des humanités environnementales (Larrère 2015), la réinscription des sciences géographiques et historiques dans une géohistoire (Cronon 1991), la cartographie de la pluralité des ontologies ou « cosmophanies » dans le cadre d’une anthropologie de la nature (Viveiros de Castro 2009), la redéfinition des « collectifs » à l’œuvre dans l’action sociale (Latour 2008), l’analyse historique et sociologique de la généalogie du capitalisme (Sloterdijk 2011) ou encore la tentative d’élucidation anthropologique et philosophique du conflit entre les “humains”, toujours attachés au paradigme dualiste, et les “terrestres”, qui assumeraient avec d’autres êtres une co-appartenance à la Terre (Berque 2018)…
Le champ de l’art a contribué à cette recomposition de paradigme, par la valorisation des enquêtes arts-sciences-sociétés, la conduite de processus de création hybrides et la mise en tension d’une esthétique environnementale, ainsi que d’une anthropologie du sensible (Delacourt 2019).
Mise en discussion
Toutefois, la notion de paysage a été à la fois trop et trop peu sollicitée dans cette effervescence théorique. Parce que le paysage engage solidairement nature et société, tant comme concept scientifique que comme catégorie d’action des transformations du territoire, on a considéré souvent que la thématisation de l’Anthropocène, en tant qu’âge de l’artificialisation générale des milieux, rééditait des perspectives depuis longtemps ouvertes par les géographes et les mésologues, voire depuis la naissance-même de ces disciplines. Dans l’histoire de l’art aussi, la notion de « paysage altéré » a une longue carrière, qui remonte sans doute au-delà de la célèbre exposition des New Topographics (New York, 1975) ou du Earth art (Smithson, 1960), amenant à réinterroger jusqu’à la genèse-même du sentiment du sublime (Wat 2017). De ce point de vue, l’émergence de la notion d’Anthropocène aurait donc moins valeur de rupture qu’on ne le pense.
D’un autre côté, le flou qui nimbe la notion de paysage dans diverses langues (anglais, allemand, français, italien, pour ne mentionner que les langues européennes dans lesquelles une théorie du paysage a trouvé une historialité) en ferait un instrument malcommode ou bien trop générique pour avoir un réel intérêt analytique.
Enfin, « landscape » ou « paysage » peuvent être lexicalement très usités dans la littérature actuelle des humanités environnementales sans que l’on prenne pourtant la peine de les (re)définir ; c’est le cas notamment dans les articles et livres d’Anna Tsing. Philippe Descola adopte pour sa part comme préalable à ses analyses de diverses sociétés ethnographiées, “le paysage” comme instrument de représentation naturaliste, par la fenêtre ouverte sur le monde que représente le tableau de la Renaissance, en droite lignée de De Pictura (Alberti 1435) ; et en cela les thèses d’Alain Roger et d’Augustin Berque, sur les critères discriminants de la présence ou pas d’une « civilisation du paysage », sans en discuter les limites.
Qui plus est, lorsqu’on se tourne du côté non de la littérature, mais des logiques d’aménagement, le paysage semble pâtir d’un présupposé tenace qui en ferait un concept « rassembleur », porteur d’une identité reconnaissable, capable d’interfacer les cultures professionnelles, sectorielles et politiques… Instrument émoussé, le paysage est dès lors bien davantage invoqué dans les querelles patrimoniales à tonalité conservatrice qu’au niveau des enjeux environnementaux. Les débats autour des mégabassines n’ont par exemple pas intégré la dimension paysagère (Pernet 2024). Certains auteurs diagnostiquant même une inefficace de l’outillage du patrimoine à saisir les mutations écologiques de l’Anthropocène invitent plutôt à se tourner du côté de l’inventaire des « héritages » dont le paysage serait porteur (Tornatore 2024).
Parti-pris
Ce colloque fait au contraire confiance aux vertus du concept de paysage pour éclairer la crise actuelle. Il propose de mettre prioritairement l’accent sur les travaux d’enquête qui traitent de l’entrelacement devenu inextricable du géologique et de l’historique, du non-humain et de l’humain, et qui caractérisent les paysages altérés, les paysages ruinés, les paysages hantés, les paysages limites, les paysages multi-espèces… La traque des fantômes et des monstres de l’Anthropocène ou bien des écologies férales passe par des exercices d’admiration et par une sollicitude constante pour l’habitabilité du sol ou encore pour ce que celui-ci comporte de traces passées d’un enchevêtrement inter-espèces avec lesquelles se raccorder. Cette orientation sur le passé ou la mémoire du territoire procède certes négativement d’une défiance vis-à-vis des futurs modernes qui ont fabriqué l’Anthropocène, mais elle a trait aussi au primat anthropologique des narrations territorialisées sur les « grands récits » de l’Anthropocène. La thèse de l’Anthropocène signifie qu’un changement radical de point de vue est à l’œuvre, au sens où la Modernité rêvait de futur(s), alors qu’avec l’Anthropocène, c’est depuis le futur que nous examinerions le présent, ce qui implique une nécropolitique, c’est-à-dire faire avec les fossiles en suspens que nous sommes et faire avec les fantômes qui hantent nos paysages, apprendre à concilier les vivants et les morts, et apprendre à vivre avec des résurgences.
Nous vivons dans un « monde dans lequel entrent plusieurs mondes », mais aussi, selon l’expression d’Anna Tsing, un monde « moins qu’un et plus que plusieurs » (Tsing 2016). Car en dépit d’une technosphère qui pèse plus lourd que la biosphère (Elhacham et al. 2020) et qui s’étend au-delà de l’atmosphère terrestre (Zalasiewicz et al. 2017), l’homme ne règne pas sur un « vaisseau spatial Terre » (Grevsmühl, 2015). Et cependant, à travers la planète, de nombreuses forces prolifèrent de biologies férales et de chimies incontrôlables autour des patchs d’Holocène, des Arcadies altérées (Duperrex 2018), avec leurs enchevêtrements de vie. Défendre ces patchs, c’est l’objet aujourd’hui de nombre de « soulèvements de la Terre », de débordements de la pluralité des mondes sur l’univocité de l’Un impérialiste et colonial.
Le parti pris sera ici de donner au concept de paysage une place prépondérante dans l’analyse de ces thématiques abordées par les humanités écologiques, afin d’en tracer à nouveaux frais les lignes de force. La notion de « paysage sentinelle » emprunte à l’acception que l’anthropologue Frédéric Keck a donné de la sentinelle dans le cadre de la prévention des zoonoses par des interactions spécifiques entre humains et non-humains, grâce à un dispositif de veille et d’alerte, comme dans le cas de la grippe aviaire et de l’Association des observateurs d’oiseaux de Hong Kong (Keck 2010). Tel le canari dans la mine de charbon, une sentinelle donne l’alerte, elle envoie un signal de reconnaissance lorsqu’il y a un danger. Aujourd’hui que nous vivons divers états avancés de la catastrophe écologique, mais qu’il demeure cependant très difficile d’en fournir des attestations sensibles, il se trouve certains territoires qui sont « mieux équipés » que d’autres pour devenir « sentinelles », nous alerter, et offrir une sémiotique de la catastrophe à bas bruit. Les littoraux ou les paysages de montagne sont par exemple aux avant-postes de ce qui nous arrive, ils encaissent plus que d’autres un certain nombre de heurts climatiques et géophysiques.
La conviction que porte ce colloque est que le paysage, bien loin d’être un objet de pure théorie esthétique, est devenu un opérateur clé pour une compréhension problématisée de l’espace contemporain et des crises qui le traversent (Besse 2018). Ce colloque se déroulant quarante ans après les fines analyses d’Ulrich Beck dans La société du risque, nous aimerions signifier que les aléas et catastrophes sont plus que jamais au centre des questions sociales, alors que la « modernité réflexive » ou « démocratie technique » est essorée, épuisée et inefficiente, tant comme schème d’instruction des événements que comme dispositif de traduction politique et réglementaire. Aussi, il s’agit moins de s’appesantir sur ce constat assez largement partagé, que de proposer une nouvelle grille générale de lecture de la crise de l’habitabilité terrestre à partir d’une perspective anthropologique qui se placerait au voisinage des sciences de la zone critique (Gaillardet 2022), des STS, de l’histoire environnementale, de la philosophie pragmatique, des sciences et de l’esthétique du paysage et de l’art contemporain.
Visées
À travers la notion de paysage sentinelle, qui fait fond sur la question de l’intensification des régimes de sensibilité (Debaise 2015), il s’agit ainsi de faire justice, du côté chorographique, aux « incommensurables » (Houdart 2015) dont les solutions de continuité marquent l’écoumène moderne, et du côté politique et existentiel, aux altervies (Murphy 2017) et stratégies habitantes ou « ethnométhodes » qui chorégraphient l’habitabilité des territoires altérés (Gramaglia 2023). Mais quels refuges imaginer lorsque les conditions d’occupation du territoire sont devenues cela-même qui favorise l’éclosion de nouveaux aléas, d’autant plus amplifiés qu’ils s’originent, dans le même temps qu’ils les minent, au sein de nos infrastructures et milieux artefactuels de vie ? L’architecture et le paysage, dans le sens qu’ils sont des disciplines de l’aménagement, ne peuvent faire l’économie d’une description honnête et franche des tensions entre protection et exposition au risque, entre repli sur le présent de la consommation individuelle et ouverture sur les potentiels du temps collectif (Daniel-Lacombe 2023).
Quant aux sciences du paysage, lieu d’enquêtes et d’expérimentations sur les artefacts interfacés entre les sociétés humaines et les dynamiques du vivant situées (Brinckerhoff Jackson 1984), elles donnent un foisonnement nécessaire à l’éthique du lien à la terre, et aux interactions entre les espèces dans leurs stratégies d’alliances avec le milieu ambiant. Les Landscapes studies se placent en champ central dans la grille que nous proposons d’articuler, par leur caractère profondément relationnel, dans leur rapport au terrain. La notion temporelle qu’elles supposent nous ramènent jusqu’aux paysages archéologiques (Rostain 2024) dont les restes sont autant d’indices pour se projeter sur le potentiel d’un monde en phase avec son environnement. Ces héritages sont porteurs d’agentivité (Hutton 2020) y compris en prospective et projection, où une poétique du geste territorialisé (Denarnaud 2018) articule les matérialités et les milieux.
Axes suggérés
- Épistémologie du paysage sentinelle comme concept opératoire et intégrateur
- Renouvellement d’approche des aléas et risques au prisme du paysage
- Pratiques de réparation, résilience, politiques du refuge
- Usages de l’enquête transdisciplinaire arts-sciences-société, arts de la description, apports des arts aux humanités écologiques
- Organisation et critères de participation
Modalités de soumission
Les personnes souhaitant participer au colloque devront soumettre
avant le 15 avril 2026,
un résumé en français ou en anglais de 2000 à 3000 signes de leur proposition de communication (espaces compris) s’inscrivant dans l’une des quatre thématiques susdites.
Une courte bio-bibliographie accompagne l’envoi. La sélection finale, effectuée parmi les propositions déposées, sera décidée par les membres du comité scientifique et du comité d’organisation pour le 30 juin 2026.
Les autrices et auteurs dont les propositions seront retenues pour les conférences devront envoyer un article de 30.000 signes (soit 5000 mots, ou 12 pages) en français avant le 15 octobre 2026 (un cadrage sera transmis). Il constituera une trame pour une présentation qui durera 30 minutes et sera suivie de 20 minutes de discussion.
Les autrices et auteurs dont les propositions seront retenues pour les tables rondes devront envoyer un article de 10.000 signes (soit 1200 mots, ou 6 pages) en français avant le 15 octobre 2026 (un cadrage sera transmis).
La revue La Pensée écologique, partenaire de ce colloque, publiera un numéro retenant, après expertise, certaines des contributions du colloque. D’autres diffusions sont à l’étude.
Le colloque se déroulera dans les locaux de l’Institut Méditerranéen de la Ville et des Territoires (IMVT, Marseille), les 10, 11 et 12 décembre 2026. Les présentations seront en français pour la majorité d’entre-elles. Le colloque sera combiné à un programme cinématographique proposé par le festival Image de Ville et à une visite de site dans la Zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer.
Les résumés seront adressés conjointement aux directeurs du colloque : e.denarnaud@ecole-paysage.fr & matthieu.duperrex@marseille.archi.fr
Calendrier
- 15 janvier 2026 : diffusion de l’appel à communications
- 15 avril 2026 : réception des résumés
- 30 juin 2026 : sélection de la liste des participants
- 15 octobre 2026 : remise des articles complets
- Octobre-novembre : circulation des textes et préparation des sessions
- 10, 11 et 12 décembre 2026 : colloque à l’IMVT, Marseille
Comité d’organisation
- Manon Anne, ENSP
- Clotilde Berrou, ENSA-Marseille
- Elise Chatillon, ENSP-Marseille
- Cécile Dauchez, ENSP-Marseille
- Eugénie Denarnaud, ENSP-Marseille
- Sophie Dulau, ENSP
- Matthieu Duperrex, ENSA•Marseille
- Brigitte Febvre, ENSP-Marseille
- Muriel Girard, ENSA•Marseille
- Cécile Herrmann, ENSA•Marseille
- Felix Lacoin, ENSP
- Marie-Laure Lambert, IUAR
- Mathieu Leborgne, ENSP-Marseille
- Fanny Le Goc, ENSA•Marseille
- Audrey Le Hénaff, ENSA•Marseille
- Delphine Monrozies, ENSA•Marseille
- Ken Novellas, IUAR
- Caroline Pialat, ENSP-Marseille
- Joëlle Zask, Centre Norbert Elias
Conseil scientifique
- Tiphaine Abenia (Université libre de Bruxelles)
- Frédérique Aït-Touati (CNRS)
- Jordi Ballesta (ENSA Marseille)
- Jean-Marc Besse (EHESS)
- Sophie Bonin (ENSP Versailles)
- Hervé Brunon (CNRS Centre André Chastel)
- Jennifer Buyck (Université Eiffel)
- Pierre Chabard (ENSA Paris La Villette)
- Armelle Choplin (Université de Genève)
- Geremia Cometti (Institut d’ethnologie de Strasbourg)
- Didier Debaise (Université libre de Bruxelles)
- Eugénie Denarnaud (ENSP Marseille)
- Matthieu Duperrex (ENSA Marseille)
- Claire Dutrait (AMU)
- Marie-Luce Gélard (Université Paris Cité)
- Muriel Girard (ENSA Marseille)
- Christelle Gramaglia (INRAE)
- Xavier Guillot (ENSA Marseille)
- Sophie Houdart (CNRS)
- Frédéric Keck (CNRS)
- Sonia Keravel (ENSP Versailles)
- Marie-Laure Lambert (IUAR)
- Fabien Léaustic (École des Mines)
- Federico Lopez Silvestre (Université de Saint Jacques de Compostelle)
- Marielle Macé (EHESS)
- Frédérique Mocquet (ENSA Paris Est)
- Patrick Moquay (ENSP Versailles)
- Ken Novellas (IUAR)
- Alexis Pernet (ENSP Versailles)
- Perig Pitrou (CNRS)
- Grégory Quenet (Université UVSQ Paris Saclay)
- Bénédicte Ramade (Université de Montréal)
- Stéphen Rostain (CNRS)
- Anne Sgard (Université de Genève)
- Philippe Simay (ENSA Paris-Belleville)
- Maria Stavrinaki (Université de Lausanne)
- Émilie Stoll (CNRS)
- Pieter Uyttenhove (Université de Gand)
- Sarah Vanuxem (Université de Nice)
- Nans Voron (Columbia University)
- Joëlle Zask (Centre Norbert Elias)
Subjects
- Geography (Main category)
- Society > Ethnology, anthropology > Cultural anthropology
- Periods > Modern > Twenty-first century
- Periods > Modern > Prospective
- Society > Geography > Nature, landscape and environment
Places
- IMVT - 2 place Jules Guesde
Marseille, France (13003)
Event attendance modalities
Full on-site event
Date(s)
- Wednesday, April 15, 2026
Keywords
- paysage, anthropocène, fragilité, risques et aléas, architecture
Contact(s)
- Matthieu Duperrex
courriel : matthieu [dot] duperrex [at] marseille [dot] archi [dot] fr - Eugénie Denarnaud
courriel : e [dot] denarnaud [at] ecole-paysage [dot] fr
Reference Urls
Information source
- Matthieu Duperrex
courriel : matthieu [dot] duperrex [at] marseille [dot] archi [dot] fr
License
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To cite this announcement
« Paysages sentinelles et arts du refuge », Call for papers, Calenda, Published on Monday, February 16, 2026, https://doi.org/10.58079/15p0v

