Ce que les IA (dé)font de la géographie : nouveaux modes de production de données et rapport au savoir
Revue « Géographie et cultures »
Published on Tuesday, February 17, 2026
Abstract
Depuis plusieurs années, la revue Géographie et cultures accompagne les transformations de la géographie contemporaine, qu’il s’agisse de ses objets, de ses méthodes ou de ses modalités de transmission des savoirs. Dans le prolongement de ces réflexions, le comité de rédaction souhaite consacrer un numéro thématique aux usages, discours et controverses suscités par la diffusion récente dans le monde universitaire des intelligences artificielles (IA), et en particulier des IA dites « génératives ». Ce faisant, il s’agit d’alimenter les réflexions aux usages et non-usages des Intelligences Artificielles dans la production et la diffusion de la connaissance géographique.
Announcement
Argumentaire
Depuis plusieurs années, la revue Géographie et cultures accompagne les transformations de la géographie contemporaine, qu’il s’agisse de ses objets, de ses méthodes ou de ses modalités de transmission des savoirs. Dans le prolongement de ces réflexions, le comité de rédaction souhaite consacrer un numéro thématique aux usages, discours et controverses suscités par la diffusion récente dans le monde universitaire des intelligences artificielles (IA), et en particulier des IA dites « génératives »[1]. Ce faisant, il s’agit d’alimenter les réflexions aux usages et non-usages des Intelligences Artificielles dans la production et la diffusion de la connaissance géographique[2].
L’IA est, ici, considérée comme un fait disciplinaire qui affecte les pratiques et sous-cultures méthodologiques, pédagogiques et épistémologiques de la géographie. Son irruption dans l’enseignement supérieur et la recherche, accélérée depuis la fin de l’année 2022 avec la mise à disposition auprès du grand public de la version 3.5 de ChatGPT, concerne désormais l’ensemble de la communauté universitaire. En géographie comme dans les disciplines voisines (aménagement, urbanisme), les IA peuvent être mobilisées pour des usages variés : recherche bibliographique, traitement et production de données, aide à l’écriture scientifique, préparation des enseignements ou des exercices académiques etc. Dans le même temps, ces outils suscitent déjà de vives interrogations quant à leurs effets épistémologiques, pédagogiques, éthiques, environnementaux et politiques (Janowicz et al., 2022 ; Rakuasa, 2023 ; Wilby, Esson, 2024 ; Atelier ECOPOL, 2025). Citons rapidement le caractère énergivore de cette industrie, la pression accrue sur les matières premières pour ouvrir de nouveaux data centers, les menaces sur l’existence de certains emplois, les détournements pénalement répréhensibles, mais aussi, dans le champ académique, la diffusion d’informations erronées et l’encouragement à des modes de transmission ou d’acquisition des savoirs « par délégation ». Certaines propositions d’articles, de résumés que ce soit pour des appels à communication ou des revues scientifiques, attestent déjà d’un usage croissant également du côté des enseignant·es-chercheur·es. Une étude récente menée sur un corpus d’environ 400 000 articles de géographie publiés entre 1990 et 2023, estimait à environ 8 % la part des publications s’appuyant sur l’usage d’une IA, en particulier aux Etats-Unis et en Chine (Chenjin et al., 2026).
En bref, les universités et la communauté des géographes n’échappent pas à l’essor des IA, comme le rappelait l’an passé un éditorial de la revue Cybergeo (Kosmopoulos, 2025). Ce numéro thématique ne vise donc pas à analyser les effets des IA sur les espaces — question déjà bien investie (voir par exemple Kitchin, 2022 ; Cellard, Marquet, 2025) — mais plutôt à interroger ce que les IA font à la géographie en tant que discipline, pratique savante et activité pédagogique. Il s’agit d’examiner comment ces dispositifs sociotechniques reconfigurent - ou non - nos manières de produire des savoirs géographiques, d’enseigner, d’évaluer, de faire du terrain, d’écrire, de construire des collectifs de travail etc. Comment l’IA reconfigure-t-elle le temps de la recherche, les hiérarchies de compétences et, plus largement, redéfinit les critères de ce qu’est un « bon » travail scientifique ? Dans une perspective résolument réflexive, ce numéro entend dépasser les oppositions parfois caricaturales entre adhésion technophile et rejet principiel (Bakis, 2008 ; Morozov, 2013). Il invite à documenter, analyser et discuter les usages ordinaires, les résistances, les ajustements et les dilemmes éthiques auxquels sont confronté·es les géographes aujourd’hui, que ce soit par retours d’expérience ou positionnements, dans la recherche mais aussi dans l’enseignement.
Sans s’y limiter, les textes pourront traiter des thèmes et enjeux suivants :
Place des IA dans la recherche géographique
Que change l’utilisation des IA dans nos manières de faire de la recherche, de produire de la donnée ou de la connaissance ? N’assistons-nous pas avec l’IA à la reconfiguration de l’expertise spatiale ? (Huang et al., 2022) ? Qui est expert quand le modèle « voit » à notre place, phénomène appelé « proxy knowledge » que l’on peut traduire par « connaissance par délégation » (Guérillot, 2025), qui se traduit par le fait de laisser le soin aux IA d’analyser des données et d’en tirer des conclusions ? Et comment s’assurer de la véracité des réponses fournies ? Comment vérifier que les IA ne se contentent pas d’être des « perroquets stochastiques » (Bender et al., 2021), c’est-à-dire des amplificateurs de fausses informations ou d’informations biaisées ? Se pose également la question de la frontière de la production scientifique, voire de son dépassement par des « fake geographies » (Romano, 2025), mais aussi des inégalités d’accès à l’IA. Par ailleurs, si l’usage des IA semble d’ores et déjà admis dans certains champs de la discipline qui entretiennent une proximité forte et ancienne avec des outils numériques ou des méthodes d’enquête qui les mobilisent (géomatique, jumeaux numériques, big data, etc.), c’est sans doute moins le cas dans d’autres sous-champs. En cela, la manière dont les IA arrivent à la géographie serait révélatrice de sous-cultures disciplinaires variées (Janowicz, 2020). Dans cette perspective, contributeurs et contributrices seront invité·es à dialoguer sur les apports et limites des IA en géographie.
Un nouvel outil parmi d’autres ?
L’adoption par la communauté scientifique des IA est rapide et suscite de vives inquiétudes. Ce n’est pourtant pas la première rupture technologique à laquelle la géographie est confrontée. En quoi l’IA prolonge-t-elle ou radicalise-t-elle des transformations antérieures (quantification, SIG, télédétection, plateformes numériques) ? Il sera, en effet, intéressant ici de situer l’irruption des IA dans les disciplines de l’espace (géographie, aménagement, urbanisme, environnement) par rapport aux débats et/ou controverses ayant déjà eu lieu. Par exemple : le développement des outils statistiques et des approches quantitatives, le passage de la cartographie papier à la cartographie numérique, la généralisation des applications numériques type Géoportail, Google Street View, l’accessibilité à des données environnementales et topographiques à haute résolution etc. ; autant d’outils ou méthodes d’enquête qui ont bouleversé nos manières de pratiquer le terrain et/ou de produire de la donnée (Lavallin, Downs, 2020). Resituer l’irruption des IA dans cette histoire disciplinaire permettra peut-être de « refroidir » le débat sur l’adoption ou l’opposition à l’usage des IA aujourd’hui, et de l’inscrire dans une réflexion plus épistémologique, fondamentale ou historique.
Place des IA dans l’enseignement supérieur
Au moment où les établissements universitaires se dotent de chartes visant à encadrer l’usage des IA par les étudiant·es, des retours d’expérience ou des résultats d’enquête seront appréciés. Il sera également intéressant de savoir comment les collègues géographes parlent des IA avec leurs publics, si des enseignements les intègrent déjà et, lorsque c’est le cas, sous quelle forme et conditions. La difficulté de vérification des « devoirs à la maison » interroge également l’évolution des modalités d’évaluation de l’acquisition des connaissances. Dans le même ordre d’idée, tout indique que les autorités des universités ont pris les devants en offrant aux enseignant·es des séminaires sur la façon de faire ou de refaire son cours grâce à l’Intelligence artificielle (Scheider et al., 2023). On pourra aussi réfléchir à la place des IA dans les universités notamment au regard de la plateformisation de l’enseignement supérieur (ParcourSup, MonMaster etc.) et de sa gouvernance algorithmique (y compris tri et sélection), que les procédures actuelles rendent possible (Bouchet et al., 2016 ; Frouillou, 2016), sans avoir attendu ChatGPT, Grok ou Emmy. En filigrane de ces trois ordres d’action et de réflexion, se pose la question de la standardisation du savoir géographique, à l’échelle nationale, mais aussi internationale, due à des réticences plus ou moins fortes à faire usage des IA d’une communauté scientifique, d’un sous-champ disciplinaire à l’autre.
Positions personnelles et collectives, entre pragmatisme et éthique
On l’a dit, les critiques sont aujourd’hui très vives quant à la généralisation des IA : les phénomènes hallucinatoires et les approximations (pour ne pas dire inventions) de réponse sont clairement documentés, de même que l’impact environnemental et le caractère particulièrement énergivore des IA (Trystram et al., 2025). Compte tenu de la difficulté actuelle à cadrer les usages des IA, les géographes sont parfois pris entre des positions individuelles (qui peuvent être partagées au sein de collectifs : équipes de recherche, comités de rédaction, département, UFR etc.), et le pragmatisme auquel pousse l’usage généralisé des IA. C’est d’ailleurs pour cela que Wilby et Esson (2023) encouragent à ouvrir la discussion avec les publics étudiants en les invitant à faire usage d’esprit critique, à défaut d’interdire et surtout pouvoir vérifier systématiquement ce qui a été réalisé ou non grâce à une IA. Les contributeurs et contributrices sont appelé·es à documenter ces difficultés et ces débats. Quelles résistances, contournements ou refus collectifs émergent ?
Ces entrées ne sont bien entendu pas exhaustives et le comité de rédaction considèrera avec intérêt toute autre proposition en rapport avec ce numéro thématique, dans le domaine de la géographie, de l’aménagement et de l’urbanisme. S’agissant de ces derniers, la question de la gouvernance et du pouvoir se pose avec acuité.
Le comité de rédaction pourra même garantir l’anonymisation des articles si les auteur·es redoutent d’être stigmatisés parce qu’elles et ils utilisent déjà régulièrement les IA… ou l’inverse.
Modalités de contribution et d’évaluation
Les articles (entre 35 000 et 50 000 signes maximum, bibliographie incluse) sont à soumettre à la rédaction de la revue Géographie et cultures : gc@openedition.org au plus tard le 10 septembre 2026.
Les instructions aux auteur.e.s sont disponibles en ligne : http://gc.revues.org/605
Les articles seront évalués en double aveugle.
Références
ATELIER ECOPOL 2025, Face à l’IA générative, l’objection de conscience, ATelier d’ÉCOlogie POLitique. [En ligne] : https://doi.org/10.58079/1591s (consulté le 8 janvier 2026).
BAKIS Henry 2008, « Mettre les TIC au service du développement durable… », Netcom, vol. 22, n° 3-4.
BENDER, Emily, MCMILLAN-MAJOR, Angelina, GEBRU, Timnit and Shmargaret SHMITCHEL 2021, « On the Dangers of Stochastic Parrots : Can Language Models Be Too Big ? », Proceedings of the 2021 ACM Conference on Fairness, Accountability, and Transparency. [En ligne] : https://dl.acm.org/doi/epdf/10.1145/3442188.3445922
BOUCHET, Thomas, CARNINO, Guillaume et François JARRIGE 2016, « L’Université face au déferlement numérique », Variations, n° 19.
CELLARD Loup et Clément MARQUET 2025, « Matérialités environnementales du numérique », RESET, n° 15.
CHENJIN An, JIANGHAO Wang and Zhou CHENGHU 2026, « The evolution and current landscape of AI in geographical research : A large-scale systematic review », Geography and Sustainability. [En ligne] : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2666683925001312
FROUILLOU Laïla 2016, « Admission post-bac : un ’libre choix’ sous contrainte algorithmique. Justice spatiale/Spatial justice, Liberté, Egalité, Computer, 10. [En ligne] : http://www.jssj.org/article/admission-post-bac-un-libre-choix-sous-contrainte-algorithmique/
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[En ligne] : https://www.researchgate.net/publication/350355371_Geospatial_Artificial_ Intelligence_ GeoAI
GUERILLOT, Dominique 2025, Artificial Intelligence Proxy Models : Applications in Geosciences, Springer Nature, 51 p.
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WILBY, Robert. L. and James ESSON 2024, « AI literacy in geographic education and research : Capabilities, caveats, and criticality », The Geographical Journal, vol. 190, n° 1.
[1] Voir récemment les n° 111 et 112 sur les Cultures populaires ; n° 119 de 2021 sur l’École dehors ; n° 122, La géographie culturelle aujourd’hui ; n° 125-126 sur Les enseignements et les pédagogies de la géographie dans le supérieur. On renverra également au n° 89-90 de 2014 sur l’Ego-géographie.
[2] Par souci de simplicité, nous utiliserons dans ce texte l’expression au pluriel d’intelligences artificielles (ou IA) pour désigner autant les « intelligences artificielles génératives », basées sur les grands modèles de langage (LLM), et capables de générer du texte, de l’image ou du son, que les intelligences artificielles plus anciennes dédiées à l’automatisation de certaines tâches (via des algorithmes notamment), plutôt qu’à la production de contenus inédits.
Subjects
- Geography (Main category)
- Mind and language > Information > Information sciences
- Mind and language > Education > Educational sciences
- Society > Urban studies
Date(s)
- Thursday, September 10, 2026
Attached files
Keywords
- intelligence artificielle, IA, intelligence artificielle générative, recherche, méthode, pratique savante, pédagogie
Contact(s)
- Emmanuelle Dedenon
courriel : emmanuelle [dot] dedenon [at] cnrs [dot] fr
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« Ce que les IA (dé)font de la géographie : nouveaux modes de production de données et rapport au savoir », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, February 17, 2026, https://doi.org/10.58079/15pbj

