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Published on Thursday, March 19, 2026
Abstract
L’expression apparaît comme une question décisive pour la phénoménologie, de Husserl à ses héritiers et à ses hérétiques. Toutefois, l’expression de la phénoménologie a elle-même fait l’objet de critiques majeures, et cela aussi bien au sens du génitif objectif (la phénoménologie comme théorie de l’expression) que du génitif subjectif (la phénoménologie comme mode d’expression). C’est pourquoi nous souhaiterions examiner non seulement la source conceptuelle du problème mais encore ses possibles « dépassements », soit par l’approfondissement de la phénoménologie (notamment à-travers ses développements génératifs), soit par l’exploration de voies qui en signifieraient la sortie ou la transformation.
Announcement
Argumentaire
L’expression relève d’une action difficile à saisir. Sa difficulté tient à sa structure médiatrice : elle renvoie, par correspondance analogique, à un autre que soi, autrement inacessible. Elle constitue l’espace d’ouverture d’une chose vers quelque chose d’autre qu’elle-même. Elle rejoint, en ce sens, l’autre signification de l’action homonyme : faire ressortir ce qui était intérieur. Elle manifeste ainsi ce qui demeurait latent en le transposant dans une forme langagière, corporelle ou symbolique. Elle rend phénomène ce qui était en amont indicible ou invisible. L’expression est enfin dynamisme affectif affectif, esthétique, ainsi que moral puisqu’elle est capable de convoquer la transcendance. Parmi ces différents sens de l’expression, un aspect peut être remarqué plus que les autres : son caractère dual, l’apparition (Erscheinung) médiatrice, qui montre ce qui ne se montre pas « directement » - à laquelle s’ajoute un site « critique », que l’expression connote : l’expression.
L’expression fait alors apparaître ce qui demeurait inapparent, caché, non-dit : le sens, l’idée, le désir, les configurations sociales, les affections qui touchent notre corporéité intérieure. Mais l’expression est surtout, ce qui fait apparaître à partir de ce qui n’est pas ce qui apparaît : le signe, le symbole, la métaphore, le mythe, le poème, l’oeuvre d’art, l’oeuvre d’art, le corps extérieur. Elle est, de ce point de vue, un mouvement centrifuge, productif et créateur, qui engendre dans et par le mouvement même. Le langage expressif est ainsi un langage authentiquement créatif. Dans le langage, l’expression semble écartelée entre deux pôles : le logos et la lexis. Soit elle est rabattue du côté du logos, et donc rapprochée du genre dernier du langage, sa « forme » profonde, ou sa « structure générale » ; soit elle est rabattue du côté de la lexis, et donc rapprochée d’une simple espèce du langage, sa « manière » superficielle, le « style ».
Mais l’expression est plus que le langage : elle commence dans la dynamique de l’apparaître lui-même et se déploie selon des formes multiples. En ce sens, les phénomènes de l’expression ne peuvent être saisis qu’au sein de la diversité maintenue - et toujours fragile - entre ce qui est et ce qui est montré, ou entre ce qui est et ce qui peut être dit. Pour ces raisons, l’expression requiert d’abord une phénoméno-logie. Soit comme un dire des phénomènes (legein ta phainomena), au sens de ce qui se donne à être montré (Heidegger, 1927, §7, [p.27-39], p. 42-50), soit comme la possibilité du dire inscrite dans le « vouloir dire » du vécu (Ricoeur 1986a, p. 69), la phénoménologie a été comprise comme la méthode qui exprime, montre et dit ce qui apparaît.
En un certain sens, c’est Edmund Husserl qui a posé ces problèmes d’une manière dont la radicalité n’a cessé de s’approfondir, de la structure signifiante des Recherches logiques (Hua, XVIII, XIX/1-2) à l’archéologie sémantique de L’Origine de la géométrie (Hua VI). Dans les Recherches logiques (Hua, XVIII, XIX, 1-2), ainsi que dans les approches de la méthode statique de la phénoménologie, l’expression semble relever d’une couche du dire (logos et lexis) superposée à celle de l’expérience. Dans la perspective de la méthode génétique et notamment dans L’Origine de la géométrie (Hua VI), l’expression apparaît, du point de vue de la génèse, comme incarnée dans l’expérience elle-même. Ses « hérésies » ont su, sinon renverser, du moins radicaliser davantage cette perspective.
Derrida, par exemple, n’aura eu de cesse de contredire la prétention de la phénoménologie à surmonter l’expression, en franchissant l’écart de la médiation qu’elle instaure pour atteindre le non-manifeste de l’apparition. Ainsi, dans La voix et le phénomène, Derrida (1967) s’attaque à Husserl qui, dès les Recherches logiques (Hua XVIII, XIX, 1-2), non seulement distingue l’expression (Ausdruck) de son arrière-garde, la signification (Bedeutung), mais surtout suppose une expression pure, celle du monologue intérieur, qui autoriserait la pleine présence, immédiate, « à soi », de la signification. Or, cette possibilité de l’expression pure est la sauve-garde de la signification (Bedeuntung), c’est-à-dire de l’ « objectivité dans la présence » qui ne serait rien d’autre que le « projet phénoménologique en son essence » (Derrida, 1967, p. 25).
Dans une série de conférences prononcées au Collège philosphique de Jean Wahl, Levinas (2011) s’inscrit en faux contre l’idée que le monologue intérieur présenterait la signification dans sa forme la plus pure. En effet, l’expression vient rompre l’isolement du sujet, troubler l’ordre de son solipsisme en rappelant que le sens s’élabore d’abord dans l’espece créé par l’interlocution. Si le langage se fait volontiers « expression », c’est parce qu’il est avant tout adresse ; le sens se constituant et s’inscrivant dans l’entre-deux des paroles échangées. Il est à noter que si Levinas met en scène son désaccord avec le Husserl des Recherches logiques (Hua, XVIII-XIX, 1-2), en affirmant que « le parallèlisme noèse-noème est troublé dans l’expression » (Levinas, 2009, p. 271), son refus de la dualité pensée/langage et sa réhabilitation de l’expression sont motivées par une intention polémique : il entend ainsi discuter la thèse développée par Heidegger dans un texte intitulé « die Sprache » (Heidegger, 1959). Considérer le langage comme ex-pression revient à l’assujettir à ce qui lui est étranger, à ce qui est pressé, suscité par autre chose que lui-même.
Pour sa part, Merleau-Ponty infléchit progressivement l’orientation de sa phénoménologie vers une phénoménologie de l’expression. Celle-ci s’était d’abord élaborée comme une méthode centrée sur les a priori corporels de la perception (Merleau-Ponty, 1945). A partir des années 1950, toutefois, son projet se déplace vers l’horizon conceptuel de l’expression, déplacement dont témoignent les textes réunis dans Signes (1960). Ce tournant ne consiste pas en un simple élargissement thématique, mais en une transformation de la compréhension même du phénomène. Si la question du langage s’impose d’emblée comme fil conducteur, elle conduit Merleau-Ponty à penser l’unité intrinsèque de la phénoménologie et de l’expressivité : l’expression n’est plus envisagée comme un moment secondaire venant s’ajouter à une expérience déjà constituée, mais comme la dimension au sein de laquelle l’expérience se forme, se déploie et accède à sa visibilité. Dans cette perspective, la parole littéraire est privilégiée parce qu’elle manifeste de manière exemplaire la puissance instituante du langage. C’est pourquoi la radicalité langagière de la parole littéraire ouvre, avec le dernier Merleau-Ponty, vers une véritable phénoménologie de la vie (Merleau-Ponty, 2020).
Paul Ricoeur radicalise la place et le rôle de l’expression dans la phénoménologie. Ainsi dans « Phénoménologie et herméneutique : en venant de Husserl... », il affirme qu’il est nécessaire à la phénoménologie de concevoir sa méthode comme une explicitation (Auslegung) dans la mesure où, depuis Husserl, elle se fonde sur la coïncidence de l’évidence et de l’explicitation (Ricoeur, 1986a, p. 72). Le principe herméneutique qui oriente sa phénoménologie le conduit à confronter celle-ci à d’autres courants de pensée. S’agissant de l’expression, il convient de souligner le dialogue qu’il a établi avec la philosophie analytique dans sa réflexion sur la métaphore (Ricoeur, 1975). La fonction poétique de l’expression y est ainsi abordée, à l’aide des outils de la philosophie analytique, à partir de sa structure linguistique, laquelle laisse entrevoir des implications ontologiques. C’est toutefois dans Soi-même comme un autre (Ricoeur, 1990) que Ricoeur explicite la structure langagière de l’existence humaine et de la vie en communauté, donnant ainsi à l’expression toute son importance philosophique. Dans son cas, s’exprimer n’est plus pensé comme la simple transposition extérieure d’un idem préexistant, mais bien plutôt comme la manière, toujours nouvelle, pour le soi de constituer son ipséité dans et par le travail de l’altérité.
Au-delà du thème de l’expression pris en vue par la phénoménologie, nous sommes également intéressés par la critique qui a été faite de l’expression de la phénoménologie elle-même. Rudolf Carnap, par exemple, reproche aux métaphysiciens tels que Heidegger de ne proposer que des simili-énoncés. Selon Carnap, la phénoménologie n’est pas capable d’énoncer des propositions vraies portant sur des états de choses existants, mais seulement de décrire ce qui est concrètement vécu. On pourrait ainsi dire des phénoménologues ce qu’il affirme des métaphysiciens : il ne s’agirait que de « musiciens sans talent musical » (Carnap, 1931, p. 177).
Cette critique s’atteste au-délà de l’expression de (et dans) la phénoménologie, au sens des génitifs subjectif et objectif, l’expression reste un sujet ouvert et crucial dans de nombreux courants de pensée ainsi que dans d’autres domaines. Toute perspective qui s’intéresse à l’expression au-delà de la tradition phénoménologique sera accueillie ici avec enthousiasme. Par exemple, du point de vue de la philosophie sociale, pouvoir s’exprimer est le signe d’un pouvoir symbolique dont la privation est produite par toutes les formes d’exclusion. Plus généralement, l’expression nous oblige soit à quitter la phénoménologie, soit à en explorer les dépassements génératifs par la philosophie en général.En effet, la métaphore, l’image et le mythe sont, depuis les origines grecques de la philosophie, des moyens d’expression philosophique par excellence.
Axes
Nous serions ravi.e.s de recevoir des propositions qui traitent, sans que cette liste ne soit exclusive, les thèmes suivants :
- métaphore, image, mythe, symbole,
- l’imagination poétique,
- le corps et les signes,
- l’oeuvre d’art,
- parole et langage,
- inclusion et exclusion
- Nous souhaitons faire dialogue des propositions avec des perspectives disciplinaires et méthodologiques variées, notamment - sans que ce soit exclusif :
- la phénoménologie et ses « hérésies »,
- herméneutique et structuralisme,
- les critiques de l’expression phénoménologique,
- études littéraires,
- études théologiques,
- philosophie analytique,
- sémiologie et perspectives interdisciplinaires,
- philosophie sociale et politique
Modalités d’envoi des propositions et calendrier
Les propositions de communication, en français ou en anglais, de 500 mots minimum et de 800 mots maximum, accompagnées d’un titre et d’une brève biographie de l’intervenant.e, sont à envoyer avant le 15 avril 2026. Les propositions doivent être soumises au format Word ou PDF et présentées de manière anonymisée. La notice biographique de l’intervenant.e doit figurer dans le corps du mail.
Les interventions, en français ou en anglais, seront d’une durée de 30 minutes, suivies de 20 minutes de questions.
Les réponses seront communiquées le 30 avril 2026.
Le colloque se tiendra les 03 et 04 juillet 2026 à l’ENS (45 rue d’Ulm, Paris). Il aura lieu exclusivement en présentiel.
Pour l’envoi des propositions ou toute question complémentaire, vous pouvez écrire à expression.phenomenologie@gmail.com
En cas d’acceptation de votre proposition, nous vous enverrons immédiatement une lettre d’invitation au colloque afin de soutenir votre demande de financement auprès de votre institution.
Comité d'organisation
- Luz ASCARATE, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne/ Université de Poitiers
- Tristan BARBEROUSSE, Ecole Normale Supérieure Ulm
- Camille BULTEZ, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, CESPRA (Centre des Savoirs sur le Politique- Recherches et Analyses
Références
Carnap, Rudolf (1931). « Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage » (1931), dans Soulez Antonia (dir.), Manifeste du Cercle de Vienne et autre écrits, 1985, Paris, PUF.
Derrida, Jacques (1967). La voix et le phénomène, Paris, PUF, 2025.
Heidegger, Martin (1927). Être et temps, trad. Emmanuel Martineau, éditions numérique hors-commerce, 1985.
Heidegger, Martin (1959). Acheminement vers la parole, trad. Jean Beaufret, Wolfgang Brokmeier, François Fédier, Gallimard, Paris, 1976.
Husserl, Edmund (1954). Hua VI : Die Krisis der europäischen Wissenschaften und die transzendentale Phänomenologie, éd. Walter Biemel, La Haye, Martinus Nijhoff.
Husserl, Edmund (1975). Hua XVIII : Logische Untersuchungen. Erster Band : Prolegomena zur reinen Logik. Text der 1. und 2. Auflage, éd. Elmar Holenstein, La Haye, Martinus Nijhoff.
Husserl Edmund (1984). Hua XIX : Logische Untersuchungen. Zweiter Band : Untersuchungen zur Phänomenologie und Theorie der Erkenntnis, éd. Ursula Panzer, La Haye, Martinus Nijhoff.
Levinas, Emmanuel (2009). Oeuvres, tome 1. Carnets de captivité, éd. Rodolphe Calin et Catherine Chalier.
Levinas, Emmanuel (2011). Oeuvres, tome 2. Parole et silence et autre conférences inédites, éd. Rodolphe Calin et Catherine Chalier.
Merleau-Ponty, Maurice (1945). Phénoménologie de la percepetion, Paris, Gallimard.
Merleau-Ponty, Maurice (1960). Signes, Paris, Gallimard.
Merleau-Ponty, Maurice (2020). Le problème de la parole. Cours au Collège de France. Notes 1953-1954, éd. Emmanuel de Saint-Aubert et Stefan Kristensen.
Ricoeur, Paul (1986a). « Méthode et tâches de la phénoménologie de la volonté », A l’école de la phénoménologie, Paris, Vrin, 2004.
Ricoeur, Paul (1986b). Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II, Paris, Seuil.
Ricoeur, Paul (1975). La Métaphore vive, Paris, Seuil.
Ricoeur, Paul (1990). Soi-même comme un autre, Paris, Seuil.
Subjects
- Language (Main category)
- Mind and language > Thought > Philosophy
- Mind and language > Language > Literature
- Zones and regions > Europe > France
- Zones and regions > Europe > Germanic world
Places
- 45 rue d'Ulm
Paris, France (75)
Event attendance modalities
Full on-site event
Date(s)
- Wednesday, April 15, 2026
Keywords
- langage, médiation, métaphore, signe, signification, sens, image, symbole, poétique
Contact(s)
- Luz Ascarate
courriel : luz [dot] ascarate89 [at] gmail [dot] com
Information source
- Camille Bultez
courriel : cbultez [at] yahoo [dot] com
License
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To cite this announcement
« L'expression et ses phénomènes », Conference, symposium, Calenda, Published on Thursday, March 19, 2026, https://doi.org/10.58079/15wo3

