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Faire des sciences sociales sous pression(s)

Injonctions, intermédiations et appropriations des politiques de la recherche

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Published on Monday, March 16, 2026

Abstract

Depuis 20 ans, les réformes successives des politiques scientifiques ont abouti à des transformations profondes du champ scientifique qui sont étudiées par des travaux récents. Dans cette journée d’étude du 27 mars 2026, organisée par des chercheur·ses du lab d’OpenEdition et de l’axe 6 de Mesopolhis, nous choisissons de réfléchir plus précisément d’une part aux dispositifs de régulation politique et bureaucratique du champ scientifique qu’il s’agisse d’injonctions, d’incitations, d’évaluations, de redéfinition des normes et de l’excellence professionnelles, de recommandations, de sanctions, de valorisation, d’« effet de mode », etc. D’autre part, nous nous intéressons aux effets de ces dispositifs sur le travail et les trajectoires scientifiques ainsi que sur les savoirs produits.

Announcement

Argumentaire

Depuis 20 ans, les réformes successives des politiques scientifiques ont abouti à des transformations profondes du champ scientifique. Les travaux traitant de l’hétéronomisation de la recherche et des atteintes aux libertés académiques tiennent compte de ce contexte de transformation (Frangville et al., 2021 ; RogueESR, 2021, Aldrin et al., 2022 ; Gautier et Zancarini-Fournel, 2022, Cultures & conflits, 2025). Dans Gouverner la science. Anatomie d’une réforme (2004-2020), les sociologues Joël Laillier et Christian Topalov (2022) mettent notamment en lumière, en France, la professionnalisation des carrières de pilotage de la recherche scientifique ainsi que la mise en concurrence des universités à l’aune de logiques nationales d’évaluation. Cependant, ces transformations, pour beaucoup issues du nouveau management public, ne sont pas propres à l’Enseignement supérieur et la recherche (ESR) français (Musselin, 2021). En effet, l’actualité aux Etats-Unis montre comment ces instruments de pilotage favorisent une soumission parfois brutale de la recherche à des logiques politiques (Fernandez et Hutchens, 2025). La régulation et l’encadrement de l’activité scientifique prennent ainsi des formes bureaucratiques, juridiques et managériales diverses (financement par projet, loi de réforme, agences de financement, organismes d’évaluation, infrastructures de recherches comme HAL, Progedo ou OpenEdition) qui reconfigurent les relations et les pratiques dans le champ scientifique.

Partant de ce constat, des recherches empiriques en sociologie des sciences se portent à nouveaux frais sur des objets relatifs à ces politiques publiques (Bérard et Roger, 2015). On voit ainsi se multiplier des travaux qui portent sur les transformations récentes du champ scientifique. Ces analyses interrogent par exemple : les mots d’ordre sur l’interdisciplinarité en France et les “compromis voire les compromissions proprement épistémologiques” qui en découlent (Lagier, 2025), la mise à l’agenda de la “liberté académique” par des acteurs variés (universitaires, acteurs politiques, collectifs militants, journalistes) (Boncourt, 2024), la résistance aux politiques de régulation de l’éthique en sociologie depuis quinze ans (Dingwall et Vassy, 2025) et aux procédures judiciaires (Laurens, 2022), la gestion différenciée des enjeux de méconduites scientifiques au sein des universités (Boncourt, Mirman et Michalon, 2025), la négociation des autorisations avec le Fonctionnaire Sécurité Défense (FSD) pour les terrains sensibles (Duclos, 2023), les effets cumulés des régulations de l’éthique, de “l’intégrité” et de “la science ouverte” (Siméant-Germanos, 2022), les incitations au partage des données de la recherche en tension avec des normes professionnelles concurrentes et les infrastructures dédiées (Levain et al., 2023 ; Zurbach, 2024), les indicateurs de pilotage des universités reproduisant les hiérarchies de légitimité entre disciplines (Rowell, 2022), ou bien encore l’inclusion “participative” de la société (Lefevre et al., 2026).

La variété des dispositifs de gouvernement du champ scientifique, plus ou moins subis, plus ou moins exogènes, s’étend au-delà des enjeux traités par les travaux précédemment cités, citons : les injonctions à l’utilité policy-oriented, à la vulgarisation, les orientations (financières, politiques) des agendas scientifiques (vers la sécurité, la déradicalisation, la désinformation, le religieux), etc. Tous produisent des effets sur les trajectoires et les carrières des scientifiques (Hermanowicz, 2007 ; 2009) ainsi que sur les mécanismes de reproduction des inégalités et des formes de domination dans la science, étudiés depuis longtemps (Bourdieu, 1984 ; Merton, 1968). Les propriétés sociologiques des chercheur·ses peuvent être analysées pour saisir comment elles et ils internalisent la contrainte, se l’approprient, s’en accommodent dans la souffrance (Le Lay, 2012), “bifurquent” (Bontems et Gingras, 2007), traversent un scandale (Ragouet, 2014) ou composent avec les rapports de domination du champ (Renisio, 2015).

Nous choisissons de réfléchir plus précisément d’une part aux dispositifs de régulation politique et bureaucratique du champ scientifique qu’il s’agisse d’injonctions, d’incitations, évaluations, redéfinition des normes et de l’excellence professionnelles, recommandations, sanctions, valorisation, « effet de mode », etc. D’autre part, nous nous intéressons aux effets de ces dispositifs sur le travail et les trajectoires scientifiques ainsi que sur les savoirs produits. Comment les chercheur·ses négocient-ils et elles leur rapport à ces dispositifs et aux contraintes (ou ressources) qu’ils génèrent ? Que font-ils réellement à l’activité de recherche ? Soumission, accompagnement, appropriation, négociation, détournement, évitement, résistances constituent autant de logiques à analyser.

Cette journée d’étude portera tantôt sur les normes professionnelles et les formes de contraintes produites par des politiques publiques relatives à l’ESR et qui pèsent sur le champ scientifique, tantôt sur les effets de ces politiques publiques de l’ESR sur les savoirs produits, les activités et les carrières scientifiques.

Programme

8H30 Accueil

9H00-9H15 Introduction

  • Yves Mirman, AMU, OpenEdition Lab et MESOPOLHIS
  • Simon Dumas Primbault, CNRS, OpenEdition Lab

9H15-10H00 Séance inaugurale

  • Christèle Lagier, Université d’Avignon, JPEG : “Se perdre ou se trouver ? Ce que l’interdisciplinarité fait aux pratiques scientifiques”

10H00-10H30 Pause

10H30-12H00 Axe 1 : Injonctions scientifiques et définition des agendas de recherche

  • Philippe Aldrin, Sciences Po Aix, MESOPOLHIS et Sandrine Roginsky, UC Louvain, LASCO : “Ce qu’est et ce que fait au concret la mise en politiques de la recherche. Le cas de l’UE”
  • Antoine Hardy, CESSP : “Vers une autocontrainte climatique ? L’écologisation de la recherche publique en France”

Présidence de séance : Loïc Le Pape, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, CESSP

Discussion collective

12H00-13H30 Déjeuner

13H30-13H50 Injonctions scientifiques et définition des agendas de recherche (suite)

  • Dorota Dakowska, Sciences Po Aix, MESOPOLHIS : “L’injonction à « l’excellence » scientifique résiste-t-elle au tournant illiberal ? Ce que nous enseigne le cas polonais”

13H50-14H40 Axe 2 : Intermédiaires et instruments de l’action publique dans l’ESR

  • Simon Dumas Primbault, CNRS, OpenEdition Lab : “L’infrastructure comme instrument de mise en œuvre des politiques publiques d’accès ouvert. Le cas d’OpenEdition”
  • Hélène Seiler-Juilleret, CNRS, OpenEdition Lab et CESSP : “Expertises et périmètres professionnels chez les éditeur·ices du public. Rapports de force et luttes de juridiction avec les professionnel·les de la recherche et de l’enseignement supérieur”

Présidence de séance : Thomas Forte, CNRS, OpenEdition Lab et CED

Discussion collective

14H40-15H00 Pause

15H00-16H30 Axe 3 : Effets des reconfigurations du champ scientifique sur les chercheur·ses

  • Yves Mirman, AMU, OpenEdition Lab et MESOPOLHIS : “Comment gravitent les chercheur·ses en SHS autour des politiques de partage des données de la recherche en France ?”
  • Raphaël Godefroid, AMU, MESOPOLHIS et Zohar Cherbit, AMU, MESOPOLHIS et MUCEM : "La recherche sous commande : Éléments réflexifs autour du travail scientifique dans les contrats CIFRE et fléchés."
  • Chérifa Boukacem-Zeghmouri, Université Lyon I., ELICO, Hans Dillaerts, Université Montpellier 3, LERASS et Guillaume Silhol, Université Lyon I., ELICO et MESOPOLHIS : “De l’openwashing comme symptôme ? Renégociations des pratiques de chercheurs sur les plateformes de l’Open Science

Présidence de séance : Maxime Behar, UC Louvain, GIRSEF

Discussion collective

16H30-17H00 Conclusion

  • Audrey Freyermuth, Sciences Po Aix, MESOPOLHIS

Discussion collective

Inscription

Pour s’inscrire à la journée d’étude, veuillez le faire à ce lien

Ce colloque est organisé par l’UAR OpenEdition et l’UMR MESOPOLHIS.

Bibliographie

Aldrin, P., Fournier, P., Geisser, V., Mirman, Y. (2022) (dir.), L’enquête en danger. Vers un nouveau régime de surveillance dans les sciences sociales, Paris, Armand Colin.Bérard, Y. et Roger, A. (2015). « Ronds-points théoriques et passages à niveau analytiques La sociologie politique peut-elle rencontrer la sociologie des sciences ? », Politix, 111(3), 9-26.Bourdieu, P. (1984), Homo academicus, Paris, Minuit.

Boncourt, T. (2024), « La liberté académique comme catégorie de la pratique À propos de la constitution du rôle d’universitaire en problème public », Zilsel, 14(1), pp. 11-19. https://doi.org/10.3917/zil.014.0011.

Boncourt, T., Mirman Y., Michalon J. (2025), « Accompagner ou limiter la bureaucratisation de la recherche. Les mises en œuvre locales des régulations françaises de l’intégrité scientifique. », Gouvernement et action publique, n°14-1, pp. 33-58.

 Bontems, V. & Gingras, Y. (2007), « De la science normale à la science marginale. Analyse d’une bifurcation de trajectoire scientifique : le cas de la Théorie de la Relativité d’Echelle », Social science information, 46(4), pp. 607-653.

Cultures et conflits (2025), « Éditorial », Cultures & Conflits, 137(3), 7-14. https://doi.org/10.4000/141s6

Dingwall, R., & Vassy, C. (2025). “Ethics regulation and sociology in France”, Research Ethics, 0(0).

Duclos, N. (2023). “Le Fonctionnaire de sécurité et de défense, ou la recherche percutée par la problématique sécuritaire", Critique internationale, 100(3), 93-100. https://doi.org/10.3917/crii.100.0093

Fernandez, F., Hutchens, N. (2025), “Restrictions on US academic freedom affect science everywhere”, Nat Hum Behav 9, 1303–1304. https://doi.org/10.1038/s41562-025-02248-9

Frangville, V., Merlin, A., Sfeir, J. & Vandamme, P.E. (2021) (dir.), La liberté académique. Enjeux et menaces, Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles.

Gautier, C., Zancarini-Fournel M. (2022), De la défense des savoirs critiques. Quand le pouvoir s’en prend à l’autonomie de la recherche, Paris, La Découverte.

Hermanowicz, J. C. (2007), “Argument and Outline for the Sociology of Scientific (and Other) Careers”, Social Studies of Science, 37(4), pp. 625-646. https://doi.org/10.1177/0306312706075337

Hermanowicz, J. C. (2009), Lifes in science. How institutions affect academic careers, Chicago, The University of Chicago Press.

Lagier, C. (2025), De la trajectoire à la carrière. La professionnalisation processuelle d’une politiste, HDR soutenue à Avignon Université.

Laillier, J. & Topalov, C. (2022). Gouverner la science. Anatomie d’une réforme (2004-2020), Agone.

Le Lay, S. (2012), « Peut-on souffrir au travail dans la recherche scientifique publique ? Éléments de débat », Mouvements, 71, pp. 93-111.

Laurens, S. (2022), « L’ethnographie en procès Enjeux contemporains autour de l’éthique de l’enquête de terrain », Genèses, 129(4), 7-13. https://doi.org/10.3917/gen.129.0007

Laurens, S. & Neyrat, F. (dir.) (2010), Enquêter : de quel droit ? Menaces sur l’enquête en sciences sociales. Bellecombe-en-Bauges, Éd. du Croquant.

Lefevre, S., Camus, A., Tello-Rozas, S. (2026), Savoir et pouvoir. Justice épistémique et innovations sociales, Québec, Presse de l’Université du Québec.

Levain A., Florence R., Anne-Gaëlle B. et Marianne N. (2023), « La crédibilité des matériaux ethnographiques face au mouvement d’ouverture des données de la recherche », Revue d’anthropologie des connaissances, 17-2.

Merton, R. K. (1968), “The Matthew effect in science”, Science, 159(3810), pp. 56-63.

Musselin, C. (2021), “University Governance in Meso and Macro Perspectives”, Annual Review of Sociology, Vol. 47:305-325, https://doi.org/10.1146/annurev-soc-090320-012708

Ragouet, P. (2014), « Les controverses scientifiques révélatrices de la nature différenciée des sciences ? Les enseignements de l’affaire Benveniste », L’Année sociologique, 64(1), pp. 47-78.

Renisio, Y., (2015), « L’origine sociale des disciplines », Actes de la recherche en sciences sociales, n°210(5), pp. 10-27.

Rogue ESR, (2021), « Liberté, exigence, émancipation. Réinstituer l’Université », Mouvements, 30 sept.

Rowell, J. (2022) « Production et reproduction des hiérarchies disciplinaires dans une grande université de recherche française », Sociologie, N°3 -vol. 13.

Siméant-Germanos, J. (2022), « Qui protéger, consentir à quoi, enquêter comment ? Les sciences sociales face à la bureaucratisation de la vertu scientifique », Genèses, vol. 129, n° 4, 2022, pp. 66-87.

Zurbach, J. (2024), “Soutenir et améliorer la science ” : discours, financements et politiques scientifiques des infrastructures de recherche pour les données quantitatives des sciences sociales (1964-2024), Science politique. Université d’Avignon.

Places

  • Salle 101 - Sciences Po Aix, Espace Philippe Seguin, 31 Avenue Jean Dalmas 13100 Aix-en-Provence
    Aix-en-Provence, France (13)

Event attendance modalities

Full on-site event


Date(s)

  • Friday, March 27, 2026

Keywords

  • champ scientifique, sciences sociales, injonction, intermédiation, réforme, action publique

Contact(s)

  • Yves Mirman
    courriel : yves [dot] mirman [at] openedition [dot] org

Information source

  • Yves Mirman
    courriel : yves [dot] mirman [at] openedition [dot] org

License

CC-BY-4.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons - Attribution 4.0 International - CC BY 4.0 .

To cite this announcement

Simon Dumas Primbault, Yves Mirman, Audrey Freyermuth, « Faire des sciences sociales sous pression(s) », Study days, Calenda, Published on Monday, March 16, 2026, https://doi.org/10.58079/15vmn

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