Catholicismes européens, Église catholique et sexualités : plaidoyer pour une histoire croisée, de l’âge confessionnel au XXIe siècle
Le religieux, la norme et l’hégémonie, un réservoir de complicités et de subversions
Published on Monday, March 30, 2026
Abstract
Alors que les questions de genre et de sexualité focalisent l’attention médiatique et politique de nos sociétés, leurs relations avec le religieux sont, d’une certaine manière, occultées en contexte de sécularisation avancée. D’un point de vue historiographique, le dialogue entre histoire religieuse et histoire des sexualités reste délicat, mais soulève pourtant de nombreuses problématiques. Ainsi ce présent colloque entend partir d’un postulat contraire en étudiant les dynamiques et évolutions réciproqes du religieux - catholique - et des sexualités.
Announcement
Argumentaire
Hétérogénéité de deux champs historiographiques
Alors que les questions de genre et de sexualité focalisent l’attention médiatique et politique de nos sociétés, leurs relations avec le religieux sont, d’une certaine manière, occultées en contexte de sécularisation avancée. D’un point de vue historiographique, le dialogue entre histoire religieuse et histoire des sexualités reste délicat, mais soulève pourtant de nombreuses problématiques. Le présent projet entend partir d’un postulat contraire en faisant pleinement droit à la manière dont le religieux (croyance, doctrine, communalisation, grammaire des émotions, etc.) travaille l’évolution des sexualités.
L’hétérogénéité de ces deux champs a des effets notables sur chacun d’eux. D’un côté, l’histoire des sexualités est un champ florissant (Steinberg, 2018). Cependant, cette riche littérature minimise souvent le fait que les évolutions sexuelles contemporaines s’inscrivent dans des sociétés massivement croyantes, et tend à négliger les méthodes, le vocabulaire des études religieuses ainsi que leur potentiel pour l’étude des sexualités (notamment la performativité individuelle et collective des croyances). L’histoire des sexualités tend parfois à réduire excessivement l’ecclesia à l’institution-Église comme une entité qui, d’une part, subit les évolutions sociales des sexualités, et, d’autre part, se retrouve exclusivement renvoyée à ses cadres normatifs, souvent en perspective à celles de l’État et du corps social dans son ensemble. Cette dichotomie entre normes et pratiques néglige, en outre, l’étude des différentes communautés, situées aussi bien au cœur qu’aux marges de l’ecclesia, en tant qu’espaces de construction sociale des sexualités modernes et contemporaines, ainsi que leurs contributions à ces mutations, parfois en opposition aux normes institutionnelles elles-mêmes.
De l’autre côté, l’histoire religieuse a longtemps évité d’intégrer ces récits, malgré quelques terrains de progrès notables ces dernières années. Elle commence, en effet, à interroger l’intime au prisme du genre comme catégorie d’analyse (Brown, 2019 ; Van Osselaer, 2013). Depuis les années 2000, les spécialistes des femmes et du genre se sont emparés du sujet religieux (Rochefort, 2007) et le champ d’études religieuses intègre avec succès l’histoire de la vie privée (Van Osselaer & Pasture, 2014), des masculinités (Alfieri & Lagioia, 2024 ; Tricou, 2021), ou de l’émancipation des femmes (Masquelier, 2021). Les travaux récents en histoire de l’Église catholique écartent cependant encore largement les identités de genre, les pratiques sexuelles et leurs représentations. Les travaux pionniers sur la sexualité catholique (Alfieri, 2010 ; Langlois, 2005 ; Sevegrand, 1995) s’étaient, pour leur part, centrés sur la question de la norme et de l’écart à celle-ci. Les études sur les mouvements sociaux croyants ont longtemps maintenu une seule approche institutionnelle – souvent faute de sources, mais aussi du fait d’une méconnaissance du sujet – et négligé le vécu intime de leurs membres. L’étude des espaces de sexualités minoritaires reste par ailleurs largement sous-représentée, malgré quelques avancées récentes (Grassi, 2024 ; Sevegrand, 2023). Quant aux rapports produits dans le cadre d’un effort d’historicisation des violences sexuelles en contexte ecclésial, ils frappent par leur faible prise en compte de l’historicité de la sexualité (Cavalin, 2023 ; CIASE, 2021).
De récents travaux soulignent pourtant la fécondité d’une approche mettant en perspective ces deux historiographies, sur des dossiers comme la direction de conscience (Muller, 2019) ou des associations de masses (Della Sudda, 2016 ; Favier, 2015). Ces dernières années ont vu la publication d’études historiques fructueuses sur la contraception (Christopoulos, 2021 ; Harris, 2018), la famille (Sägesser & Vanderpelen-Diagre, 2017), les sexualités cléricales et monastiques (Benadusi & Lagioia, 2022 ; Lehner, 2024) ou encore la sexologie (Dupont, 2018 ; Pozzi, 2021) en contexte catholique. De même, pour les sexualités minoritaires, de rares travaux d’histoires des homosexualités évoquent, bien que succinctement, l’intérêt d’une étude des espaces homosexuels chrétiens dans la construction des mouvements de la seconde moitié du 20e siècle (Callwood, 2017). De plus, la sociologie (Maudet, 2024 ; Page & Shipley, 2020 ; Thomé, 2024) s’est également penchée sur le croisement fécond entre fait religieux et fait sexuel. Reste qu’une histoire religieuse des sexualités, prenant au sérieux la manière dont les milieux ecclésiaux (avec leurs spécificités) ont constitué des espaces de transformation des sexualités (Gay, 2023 ; Gay & Rauwel, 2023), fait encore défaut.
Ainsi, ce colloque souhaite élargir la compréhension de cette intersection en envisageant le catholicisme, non seulement comme décor social, mais aussi comme plateforme culturelle qui est certes régulatrice, mais aussi productrice de configurations sexuelles particulières.
Une histoire religieuse des sexualités, pistes de recherche
Nous proposons ainsi quatre angles d’entrée, notamment sur ce que le religieux fait aux sexualités majoritaires (1), sur les évolutions opérées avec les transformations du sexuel sur les sexualités minoritaires (2), sur ce que les évolutions sexuelles produisent sur la communalisation à toutes les échelles (3) et, enfin, de relire sous un nouveau jour les tensions et oppositions entre régimes de normativité catholique et de la société ainsi que celles qui se jouent au sein même de l’ecclesia (4).
1. Monde catholique et évolutions des sexualités majoritaires, hétéronormatives et cisgenres
La non-prise en compte d’une histoire religieuse des sexualités pose un ensemble de questions quant au rapport de l’histoire des religions à celle des sexualités majoritaires, hétéronormatives et cisgenres. Ainsi, ce premier angle souhaite interroger la manière dont les communautés chrétiennes ont constitué un laboratoire spécifique de l’évolution des sexualités. C’est dans ce cadre que se pose d’une part la question de savoir comment le croire est un facteur d’historicisation du sexuel. D’autre part, et inversement, il s'agit de questionner, à partir de dossiers concrets, l’hypothèse selon laquelle les tensions autour de la sexualité sont un facteur-clef de sécularisation des sociétés occidentales (Dobbelaere, 1981).
Nous pouvons ainsi dégager des dossiers comme espaces de négociation de l’âge confessionnel à l’aube du 21e siècle. Par exemple, la façon dont les scripts sexuels (Gagnon & Simon, 2005) et la morale qui s’y rapporte sont adaptés et transformés en contexte catholique. Dans ce cadre, la différenciation entre histoire du désir et histoire du plaisir, fortement théorisée et appropriée dans les contextes ecclésiaux, s’avère pertinente. Les symboliques religieuses présentes dans les scripts désirants – virginité, consécration des objets et des personnes, sacrilège ou fétichisation – voient souvent leurs teintes catholiques passées sous silence.
La place du religieux dans le couple lui-même, et notamment les pratiques de régulation sexuelles conjugales, mériterait une attention accrue. Le devoir conjugal, la masturbation, les impératifs de chasteté, la régulation des naissances ont fait l’objet d’une certaine attention historiographique en tant que pratiques légitimes ou illégitimes (Sevegrand, 2023; Stengers, 1971). Mais on manque encore d'études sur les rites qui cadrent la sexualité, sur l'engagement clérical dans la régulation de celle-ci. Par ailleurs, certains objets n’ont pas encore été interrogés dans leur dimension moralistico-religieuse, comme l’essor de la pornographie, la médiation des acteur·ices de santé catholiques (médecins, infirmier·ères, sexologues), histoires des pratiques concrètes (gestes ou positions), dispositifs matériels d’érotisation ou de neutralisation de l’érotisme (imaginaire de chasteté) – autant d’objets qui restent à investir pleinement.
2. Monde catholique et évolution des sexualités minoritaires et marginales
Un second angle pose un ensemble de questions relatives aux sexualités minoritaires et marginales, pour lesquelles la distance avec l’histoire religieuse reste particulièrement marquée. L’étude des sexualités minoritaires montre le rôle essentiel de l’appareil discursif répressif, qu’il soit étatique, judiciaire ou médical, dans la construction culturelle des homosexualités (Idier, 2025; Schlagdenhauffen, 2025). Néanmoins, au-delà de la dimension répressive, à laquelle le champ religieux est souvent renvoyé, et sans la nier, nous pouvons faire état d’autres dynamiques qui peuvent se jouer autour des sexualités minoritaires en contexte ecclésial, qui gagneraient à être traitées ou approfondies par la mise en perspective de ces deux historiographies.
Il s’agit, premièrement, de montrer le rôle de la mobilisation des ressources croyantes, que ce soit dans les vécus individuels ou en contexte de communalisation des minorités sexuelles. En effet, l’histoire des homosexualités s’est, depuis longtemps, intéressée à l’émergence et au développement de subcultures et de vécus spécifiques (Chauncey, 2003; Tamagne, 2000). Cependant, cette historiographie tend à invisibiliser, d’une part, les sociabilisations et réseaux religieux qui traversent la militance homosexuelle et délaisse, d’autre part, la manière dont les vécus croyants constituent un espace de construction de ces sexualités non-hégémoniques. L’étude d’espaces de communalisation au sein de l’ecclesia pour des communautés minoritaires est réalisée par des sociologues et politistes (Buisson-Fenet, 2004 ; Gross et al., 2017) – en particulier dans la recherche anglophone pour l’espace protestant (Page & Yip, 2020) – alors qu’elle est souvent mise de côté par les historien·nes, ce qui ne permet pas d’historiciser plus largement ces vécus dans un temps long de mutations de l’ecclesia et des sexualités.
Deuxièmement, ce croisement pose la question de l’étude des écarts et tensions qui existent dans l’évolution du cadrage des sexualités minoritaires entre l'Église catholique et le reste de la société. Dans une perspective d’études queer s’affranchissant d’un cadre binaire et mettant en avant la fluidité des catégories analytiques (Evans, 2016), une telle approche permettrait la prise en compte du caractère spectral des sexualités en contexte ecclésial, au travers d’une histoire des bisexualités dans les conjugalités catholiques, ou encore des asexualités, aujourd’hui complètes impensées, en particulier dans des espaces cléricaux et monastiques.
Enfin, dans l’étude plus spécifique des performances conjugales, féminines et masculines, le mécanisme de recatholicisation des pratiques par les minorités sexuelles elles-mêmes mériterait notre attention. Autrement dit, il s’agit d’interroger la manière dont des conjugalités – pourtant en marge – intègrent les normes catholiques, entre refus et adhésion contradictoires.
3. Effets de l’évolution des sexualités sur la communalisation catholique
Dans un troisième angle, nous venons retourner ces questionnements pour s'intéresser aux effets de l’évolution des sexualités sur la communalisation catholique à toutes les échelles. Cela interroge la spécificité des normes de sexualité et la manière dont elles deviennent un espace de construction de frontières, aussi bien d’orthopraxie que d’orthodoxie, entre des camps à l’intérieur de l’ecclesia. Ces évolutions ont des incidences directes sur les parcours de vie catholiques qui se répercutent eux-mêmes sur la construction des normes (Gay, 2020). À ce titre, les concepts d’échelles d’autorité, de pouvoir et d’agentivité ont démontré depuis longtemps leur pertinence en histoire du genre et des sexualités (Mostaccio et al., 2014). Le dialogue historiographique proposé ici peut s’intéresser aux différents jeux d’échelles entre horizontalités et verticalités.
De plus, l’histoire de la gestion des tensions autour de la parole, du silence et de leurs effets dans le contexte croyant s’avère être un terrain de recherche fécond. À l’époque contemporaine, l’écart entre l’ecclesia et la société en termes de pratiques discursives et de socialisation se fait surtout autour de la sexualité. La mécompréhension des violences sexuelles et de genre au temps de leur publicisation a été bien mise en avant dans les travaux et enquêtes produits (Airiau et al., 2021 ; CIASE, 2021) à l’occasion de cette mise au jour. Dans un contexte post-#MeToo et d’éclatement de la crise des abus sexuels dans l’Église, quels sont les effets historiques de ces silences autour de la sexualité ? La place du silence dans la structuration des espaces médiatiques de la sexualité peut aussi être abordée par l’histoire de la censure – voire de l’autocensure – notamment par les arts, le cinéma, la littérature. L’importance de la syntaxe et la grammaire religieuses dans une histoire culturelle des subcultures paraît pertinente.
4. Tensions, oppositions et orthogonalités : ré-historiciser des évidences
En refusant de considérer le champ religieux comme un simple cadre, il devient possible de réinterroger les orthogonalités entre les systèmes normatifs catholiques et ceux des sociétés dans lesquelles ils s’inscrivent. Plusieurs axes de questionnement se dégagent sur la périodisation proposée. Pour l'époque moderne, on peut se demander dans quelle mesure la confessionnalisation elle-même – loin de constituer un simple vecteur de répression – a produit des reconfigurations normatives originales, en articulant pénitence, direction de conscience et casuistique dans des régimes de subjectivation sexuelle qui lui sont propres. Plus largement, l’enjeu, pour l'ensemble de cette longue durée, est de restituer la part d'agentivité propre aux acteur·ices catholiques dans ces processus de définition normative, en évitant le double écueil d'une lecture réactionnaire (l'Église comme simple lieu de résistance) ou d'une lecture convergente (l'Église comme miroir décalé de la société).
De même, il conviendrait d'interroger les moments où normes ecclésiales et sociales ne s'opposent pas frontalement, mais se croisent selon des logiques partiellement autonomes. La valorisation catholique de la continence entre-t-elle en résonance, en tension ou en rupture avec les régulations hygiénistes ou néomalthusiennes à l'époque contemporaine, comme elle avait pu entrer en dialogue avec les régulations médicales et juridiques de la sodomie ou du mariage clandestin à l'époque moderne ? Enfin, ce colloque invite à une histoire de longue durée des usages catholiques des catégories normatives extérieures – juridiques, médicales, psychologiques –, par lesquelles l'institution a, selon les époques, légitimé, adapté ou subverti les discours dominants sur la sexualité (Desmazières, 2022 ; Pozzi, 2021), révélant ainsi la plasticité d'un système normatif dont on entend interroger la construction historiographique comme structure monolithique et imperméable.
Cadre thématique, chronologique et géographique
Notre colloque souhaite, dans une logique de cohérence, se référer au catholicisme afin d’offrir à la recherche une attention scientifique dont les contextes protestants ont déjà bénéficié par le monde académique anglophone. L’espace temporel court de l’âge confessionnel (15e-16e siècles) à l’aube du XXIe siècle.
Ayant éminemment conscience de l’importance de l’équation spécifique des espaces extra-européens – et en particulier coloniaux – nous posons ici le choix d’une recherche pragmatique du terrain européen. Les mises en perspective avec des espaces extra-européens, par exemples dans des cas de missions qui viennent interroger la dialectique eurocentrée, seront prises en compte dans la mesure d’une approche comparative ou complémentaire de l’Europe.
Les communications engageant des perspectives de genre sont particulièrement bienvenues mais ne seront envisagées qu’à condition qu’elles touchent directement au croisement entre histoire des sexualités proprement dites et histoire religieuse.
Modalités de soumission
Les propositions de communication sont à envoyer à l’adresse suivante : colloque.eglise.sexualite2026@outlook.com,
avant le 21 mai 2026 inclus.
Elles devront comprendre un titre, un résumé de 3000 signes maximum, une courte biographie et l’adresse email de correspondance.
Les réponses seront communiquées dans le courant du mois de juin 2026.
Alors que les questions de genre et de sexualité focalisent l’attention médiatique et politique de nos sociétés, leurs relations avec le religieux sont, d’une certaine manière, occultées en contexte de sécularisation avancée. D’un point de vue historiographique, le dialogue entre histoire religieuse et histoire des sexualités reste délicat, mais soulève pourtant de nombreuses problématiques. Ainsi ce présent colloque - qui aura lieu du 14 au 16 septembre 2026 - entend partir d’un postulat contraire en étudiant les dynamiques et évolutions réciproqes du religieux - catholique - et des sexualités.
Comité d’organisation
- Camille Banse Wauty (UCLouvain)
- Jean-Pascal Gay (UCLouvain)
- Théo Hagenmuller (EHESS, UCLouvain)
- Silvia Mostaccio (UCLouvain)
- Régis Schlagdenhauffen (EHESS)
Comité scientifique
- Sarah Barthélemy (UCLouvain Saint-Louis Bruxelles – Durham University)
- Céline Béraud (EHESS)
- Aïcha Limbada (Université d’Artois)
- Marion Maudet (Université Lumière Lyon 2)
- Juliette Masquelier (Sciences Po Paris)
- Sylvie Steinberg (EHESS)
- Cécile Vanderpelen-Diagre (ULB)
Subjects
- History (Main category)
- Mind and language > Religion > History of religions
- Society > Sociology > Gender studies
- Periods > Early modern
- Periods > Modern
- Zones and regions > Europe
Places
- UCLouvain
Louvain-la-Neuve, Belgium
Date(s)
- Thursday, May 21, 2026
Attached files
Keywords
- catholicisme, sexualité
Information source
- Théo Hagenmuller
courriel : colloque [dot] eglise [dot] sexualite2026 [at] outlook [dot] com
License
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To cite this announcement
« Catholicismes européens, Église catholique et sexualités : plaidoyer pour une histoire croisée, de l’âge confessionnel au XXIe siècle », Call for papers, Calenda, Published on Monday, March 30, 2026, https://doi.org/10.58079/15yvl

