HomeSexualisations – désexualisations : penser les processus contemporains d’un couple conceptuel

Sexualisations – désexualisations : penser les processus contemporains d’un couple conceptuel

Revue de recherche interdisciplinaire sur le genre et la sexualité

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Published on Tuesday, April 07, 2026

Abstract

Sextant, revue de recherche interdiscilinaire sur le genre et la sexualité, lance un appel à propositions d’articles pour un numéro spécial qui vise à examiner les processus sociaux de sexualisation et de désexualisation, entendus comme des pratiques, discours et politiques qui inscrivent ou effacent la dimension sexuelle dans la construction et la valeur sociale des individus et des groupes. Ces dynamiques opèrent à différents niveaux — individuels, relationnels, organisationnels et institutionnels — et s’inscrivent dans des contextes sociaux marqués par des tensions, des résistances et des inégalités fortement différenciées. Les contributions attendues s’appuieront sur des matériaux empiriques, et pourront émaner de différents ancrages disciplinaires (sociologie, anthropologie, histoire, philosophie, etc.).

Announcement

Argumentaire

En études de genre, le terme de sexualisation a d’abord été utilisé de façon indifférenciable de celui de sexuation, et continue parfois de l’être (Froidevaux-Metterie, 2015), pour des raisons d’indistinction théorique entre sexe et sexualité (Clair, 2013). Tels qu’envisagés dans ce numéro, les procédés de sexualisation et de désexualisation renvoient davantage aux pratiques, discours et politiques qui tâchent tantôt d’inscrire, tantôt d’effacer la sexualité en tant que dimension constitutive de l’identité et/ou de la valeur de certains individus et groupes sociaux. Comme les processus de désexualisation (Giuffre et Caviness, 2016), ceux de sexualisation peuvent résulter de phénomènes aussi bien micro, méso, que macrosociaux. L’un des postulats que ce numéro souhaite interroger réside dans cette multiplicité des foyers d’action : stratégies et autocontraintes individuelles, logiques de groupes de pairs, effets de processus organisationnels ou de contextes normatifs plus globaux. De la même façon, ces dynamiques se déploient aussi bien sur les corps et dans des interactions sexuées, que dans des espaces et institutions plurielles. Au regard de la légitimité croissante de la sexualité comme objet de recherche (Bozon, 2022), interroger le couple « sexualisation / désexualisation » se pose aujourd’hui comme une nécessité, selon au moins deux enjeux majeurs : l’un de (re)définition des concepts et de leurs usages ; l’autre de problématisation d’un certain nombre de transformations sociales en matière de sexualité propres à nos sociétés contemporaines.

D’une part, on assiste, en sciences sociales, à l’emprunt de termes provenant de S. Freud, à travers les concepts psychanalytiques de sublimation et de désexualisation, parfois transposés par leurs ersatz, érotisation et désérotisation (Giami et al., 2013 ; Trachman, 2013). Ils ont notablement aussi été introduits par la psychodynamique féministe du travail (Molinier, 2006), dans laquelle ces termes renvoient à des façons de résister au travail et de faire sens de situations de souffrance professionnelle. Leur transposition et leur usage ne vont toutefois pas de soi, tant ces termes font office de « motsvalises » (Duschinsky, 2013). Plutôt que d’abonder la thèse psychanalytique d’une désexualisation du sexuel en social, et d’ainsi reconduire l’hypothèse répressive (Foucault, 1976), nous chercherons dans ce présent numéro à penser la (dé)sexualisation comme un processus dénaturalisé, venant cofabriquer le monde social.

D’autre part, ces termes constituent le support d’un débat croissant en sciences sociales, résumable de la sorte : nos sociétés contemporaines tendraient-elles à se sexualiser ou à se désexualiser davantage avec le temps ? À en croire la littérature, qui a négligé l’étude des phénomènes de désexualisation, la première hypothèse serait la bonne. Les raisonnements en faveur d’une sexualisation croissante de nos sociétés occidentales pointent et critiquent souvent un « excès » de sexualité, dans les sphères médiatique, culturelle et marchande, en raison des transformations qu’a connu le système capitaliste, engendrant une saturation sexuelle telle qu’elle produirait des sentiments de vide affectif chronique (Illouz, 2020 ; Illouz et Kaplan, 2023). La vie politique a d’ailleurs suivi dans ce sillage (Fassin, 2009). L’essor des métiers de services a par exemple entraîné une sexualisation désormais tacitement prescrite du travail des femmes (Adkins, 1995 ; Mears, 2024). L’expansion du travail du sexe – en termes de visibilité numérique, d’industries structurées ou de démocratisation de ces pratiques de travail (Bernstein, 2009 ; Trachman, 2013) – plaident également vers la thèse d’une sexualisation grandissante.

Dans les médias et discours publics, celle-ci est surtout regrettée, sujette à paniques morales, en ce qu’elle toucherait de plus en plus précocement les jeunes filles et les femmes en général (Bozon, 2012 ; Duschinsky, 2013). Plus précisément, c’est l’hypersexualisation des femmes qui semble crainte, lorsqu’elle relève d’une auto-sexualisation (Lavigne et Piazzesi, 2019). Tantôt vantée (Hakim, 2011), celle-ci reste majoritairement assimilée à la tromperie féministe d’une impossible émancipation par le sexuel (McRobbie, 2009). Sous quelles conditions peut-elle alors être valorisée, et non plus dénigrée ? La sexualisation des hommes, elle, par eux-mêmes ou par autrui, reste largement impensée, dans un contexte propice de recomposition des masculinités contemporaines. De même, la sexualisation des espaces reconduit des frontières entre sphères publique et privée, qui n’ont pas les mêmes significations pour toutes les sexualités (Cervulle, 2014). Penser la sexualisation – et son antonyme – comme un apprentissage voire une socialisation (Court et al., 2023) constitue dès lors une autre piste heuristique.

À l’inverse, d’autres auteurs plaident pour considérer combien la sexualité tendrait à perdre de sa centralité dans nos sociétés. C’était déjà là la thèse centrale de Norbert Elias (1973), pour qui le « processus de civilisation » conduit à une privatisation de la sexualité ayant valeur de désexualisation de la vie publique. À sa suite, le théoricien des organisations Gibson Burrell (1984) a démontré un processus historique de désexualisation des espaces de travail, coporté par le patronat et les pouvoirs publics. Si la généalogie à laquelle il procède est purement spéculative, la thèse fait écho aux positionnements défendus par l’école freudo-marxiste (Marcuse, 1958), postulant le rôle répressif que le système capitaliste aurait sur les désirs des travailleur·ses à des fins de productivité. La désexualisation implique ainsi de nouvelles définitions de ce qu’on considère comme sexuel ; elle ne saurait jamais toutefois constituer un processus téléologique et total (Fleming, 2007).

En dépit de ce constat, la désexualisation œuvre comme processus utile à certaines causes politiques, permettant de les rendre acceptables dans la vie publique – telles que la transidentité (Espineira, 2014) et l’homosexualité (Chauvin et Lerch, 2013). Appliquée aux corps féminins, la désexualisation de soi se donne aussi bien à voir au travail (Buscatto, 2009 ; Boni-Le Goff, 2012), dès l’adolescence (Clair, 2023) ou dans la vie sexuelle (Guay et Chaulet, 2023). Peut-on, à cet égard, distinguer différentes déclinaisons de procédés de désexualisation (entre neutralisation, invisibilisation, masculinisation, désérotisation, etc.) ? De fait, de tels mouvements se donnent par exemple à voir dans les suites directes du mouvement #MeToo (Deruelle, 2025). Si les espaces de travail tendraient à se désexualiser, quid alors d’autres institutions et instances de socialisation (famille, école, etc.) ? Retirer la composante sexuelle d’une activité, d’un corps ou d’un espace n’en retire pas nécessairement toute valeur intime (érotique, sensuelle, affective, amoureuse ou émotionnelle). Comment alors la sexualité se déplace-t-elle vers d’autres registres ? Comment encore penser la désactivation de la sexualité face à une supposée saturation sexuelle de nos sociétés ?

L’actualité des (dé)sexualisations en sciences sociales repose le débat entre contrainte et agentivité sexuelles. Ce numéro s’intéresse ainsi aux mouvements de coproduction de la sexualisation et de la désexualisation, à l’initiative des individus ou d’autrui, en tenant compte des tensions et résistances que ces procédés suscitent (Fleming, 2007). À ce titre, tous les groupes sociaux ne sont pas à égalité devant de tels processus : les personnes racisées (Cervulle et Rees-Roberts, 2010 ; Hill Collins, 2016) et les classes populaires (Skeggs, 2015) notamment sont hypersexualisées, tandis que d’autres groupes bénéficient d’une présomption d’asexualité. L’attention récente autour des violences faites aux enfants invite également à se pencher sur les catégorisations et instances sexualisantes ou désexualisantes (Voléry, 2016) de ce groupe social cadré comme particulièrement vulnérable (Piterbraut-Merx, 2024).

Modalités de contribution

Les contributions attendues s’appuieront sur des matériaux empiriques, et pourront émaner de différents ancrages disciplinaires (sociologie, anthropologie, histoire, philosophie, etc.).

Les propositions d’articles (maximum 300 mots) et une courte biographie (maximum 5 lignes) devront être envoyées pour le 1er juin 2026 au plus tard aux adresses : sextant@ulb.be, farah.deruelle@univ-tlse2.fr et saras.cesaro@gmail.com.

Les articles complets (maximum 45 000 signes, espaces compris) seront attendus pour le 1er octobre 2026.

Les consignes aux auteur·rice·s sont à retrouver ici : https://journals.openedition.org/sextant/420.

Calendrier

  • 1er juin 2026 : date-limite d’envoi des propositions
  • 30 juin 2026 : date-limite de retour sur les propositions
  • 1er octobre 2026 : envoi des articles complets
  • Octobre 2026 – janvier 2027 : processus d’évaluation en double aveugle
  • Janvier – mai 2027 : révisions
  • Automne 2027 : publication du dossier

 À propos de Sextant

Créée en 1993 à l’initiative de l’historienne belge Éliane Gubin, la revue Sextant fut la première revue universitaire consacrée aux études sur les femmes et le genre en Belgique. Multidisciplinaire, elle a longtemps émané directement du GIEF (Groupe interdisciplinaire d’Études sur les Femmes) de l’Université libre de Bruxelles (ULB). Elle est dédiée aujourd’hui aux études sur le genre et les sexualités et est portée par la Structure de recherche interdisciplinaire sur le genre, l’égalité et la sexualité (STRIGES) de l’ULB avec un Comité scientifique international. Elle est disponible en open access sur https://journals.openedition.org/sextant/

Comité éditorial

  • Direction scientifique du numéro : Farah DERUELLE (Université Toulouse Jean Jaurès, UTOPI) et Sara CESARO (CNRS, CRESPPA-GTM)
  • Direction de Sextant : Amandine Lauro (FNRS/Université libre de Bruxelles) et Cécile VanderpelenDiagre (Université libre de Bruxelles)

Comité de rédaction :

  • Muriel Andrin (Université libre de Bruxelles),
  • Jean-Didier Bergilez (Université libre de Bruxelles),
  • Mylène Botbol-Baum (Université catholique de Louvain),
  • Annalisa Casini (Université catholique de Louvain),
  • Natacha Chetcuti-Osorovitz (Centrale Supélec-Université Paris-Saclay),
  • Mona Claro (ULiège),
  • Asuncion Fresnoza-Flot (FNRS/Université libre de Bruxelles),
  • Nathalie Grandjean (Université Saint-Louis, Bruxelles),
  • Florence Le Cam (Université libre de Bruxelles),
  • Stéphanie Loriaux (Université libre de Bruxelles),
  • Bérengère Marques-Pereira (Université libre de Bruxelles),
  • Nouria Ouali (Université libre de Bruxelles),
  • David Paternotte (Université libre de Bruxelles),
  • Charlotte Pezeril (Université Saint-Louis),
  • Valérie Piette (Université libre de Bruxelles)

Bibliographie indicative

Adkins L. (1995), Gendered Work. Sexuality, Family and the Labour Market, Buckingham, Open University Press.

Bernstein E. (2009), « Travail sexuel pour classes moyennes », Genre, sexualité & société, vol. 2, URL : https://journals.openedition.org/gss/1058.

Boni-Le Goff I. (2012), « « Ni un homme, ni une femme, mais un consultant. » Régimes de genre dans l’espace du conseil en management », Travail et emploi, vol. 4, n° 132, 21-34.

Bozon M. (2022), « Augmenter la masse critique. Récit d’un compagnon de route des féministes » in Clair I. et Dorlin E. (dir.), Photo de famille. Penser des vies intellectuelles d’un point de vue féministe, Paris, Éditions de l’EHESS, 61-80.

Bozon M. (2012), « Autonomie sexuelle des jeunes et panique morale des adultes. Le garçon sans frein et la fille responsable », Agora débats/jeunesses, vol. 1, n° 60, 121-134.

Burrell G. (1984), « Sex and Organizational Analysis », Organization Studies, vol. 5, n° 2, 97-118.

Buscatto M. (2009), « Femme et artiste : (dé)jouer les pièges des « féminités » », in Berrebi-Hoffman I. (dir.), Politiques de l’intime. Des utopies sociales d’hier aux mondes du travail d’aujourd’hui, Paris, La Découverte, 265-280.

Cervulle M. (2014), « La sexualisation normative de l’espace public », Hermès, la Revue, vol. 2, n° 69, 146-151.

Cervulle M. et Rees-Roberts N. (2010), Homo Exoticus. Race, classe et critique queer, Paris, Armand Colin.

Chauvin S. et Lerch A. (2013), Sociologie de l’homosexualité, Paris, La Découverte.

Clair I. (2023), Les choses sérieuses. Enquête sur les amours adolescentes, Paris, Seuil.

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Deruelle F. (2025), « Désexualiser le travail après #MeToo ? Les résistances masculines à la régulation des mœurs dans les industries créatives », in De March F., Le Goff J., Noël Lemaître C. et Reinhold E. (dir.), L’entreprise après #MeToo. Entre romances et violences, que peut le management ?, Caen, Éditions Management et Société, 65-84.

Duschinsky R. (2013), « What Does Sexualisation Mean ? », Feminist Theory, vol. 14, n° 3, 255-264. Elias N. (1973), La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy.

Espineira K. (2014), « La sexualité des sujets transgenres et transsexuels saisie par les médias », Hermès, la Revue, vol. 2, n° 69, 105-109.

Fassin E. (2009), Le sexe politique. Genre et sexualité au miroir transatlantique, Paris, Éditions de l’EHESS.

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Froideveaux-Metterie C. (2015), La révolution du féminin, Paris, Gallimard.

Giami A., Moulin P. et Moreau E. (2013), « La place de la sexualité dans le travail infirmier : l’érotisation de la relation de soins », Sociologie du travail, vol. 55, n° 1, 20-38.

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Guay N. et Chaulet J. (2023), « Asexualité et partage en ligne d’une expérience minoritaire. Quêtes identitaires et sociales sur des plateformes relationnelles », Réseaux, vol. 1, n° 237, 189-221.

Hakim C. (2011), Erotic Capital. The Power of Attraction in the Bedroom and the Boardroom, New York, Basic Books.

Hill Collins P. (2016), La pensée féministe noire, Montréal, Éditions du Remue-Ménage.

Illouz E. (2020), La fin de l’amour. Enquête sur la désarroi contemporain, Paris, Seuil.

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Lavigne J. et Piazzesi C. (2019), « Femmes et pouvoir érotique », Recherches féministes, vol. 32, n° 1, 1-18.

Marcuse H. (1958), Éros et Civilisation, Paris, Éditions de Minuit.

McRobbie A. (2009), The Aftermath of Feminism : Gender, Culture and Social Change, SAGE Publications.

Mears A. (2024), Very Important People. Argent, gloire et beauté au cœur de la jet-set, Paris, La Découverte.

Molinier P. (2006), « Le masochisme des femmes dans le travail : mythe sexiste ou défense professionnelle ? », Psychologie clinique et projective, vol. 1, n° 12, 211-230.

Piterbraut-Merx T. (2024), La domination oubliée. Politiser les rapports adulte-enfant, Toulouse, Blast.

Skeggs B. (2015), Des femmes respectables. Classe et genre en milieu populaire, Marseille, Agone. Trachman M. (2013), Le travail pornographique. Enquête sur la production de fantasmes, Paris, La Découverte.

Voléry I. (2016), « Sexualisation and the Transition from Childhood to Adulthood in France : From Age-Related Child Development Control to the Construction of Civilisational Divides », Childhood, vol. 23, n° 1, 140-153.


Date(s)

  • Monday, June 01, 2026

Keywords

  • sexualisation, désexualisation, sexualité, traval des femmes, discours médiatique, panique morale, hypersexualisation, intimitié, agentivité

Contact(s)

  • Cécile Vanderpelen
    courriel : cecile [dot] vanderpelen [at] ulb [dot] be

Information source

  • Cécile Vanderpelen
    courriel : cecile [dot] vanderpelen [at] ulb [dot] be

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Sexualisations – désexualisations : penser les processus contemporains d’un couple conceptuel », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, April 07, 2026, https://doi.org/10.58079/160xw

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