HomeRégimes d’engagement et écritures plurielles. Questionner la posture du chercheur
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Published on Thursday, April 16, 2026

Abstract

La Revue française des méthodes visuelles fêtera ses dix ans, en 2027, autour d’un numéro consacré aux écritures plurielles, en association avec le collectif des journées d’études nantaises Faire•Dire. Ce numéro propose d’interroger la manière dont l’usage de différents médiums contribue à reconfigurer la posture du chercheur, entendue comme la manière dont celui-ci est pris dans la situation étudiée, les formes de participation qu’il met en œuvre, ainsi que les relations qu’il établit avec les personnes, les milieux et les dispositifs impliqués dans l’enquête.

Announcement

Coordination

  • Pierrick Lefranc est chercheur associé au Centre Norbert Elias, musicien et compositeur. Ses travaux s’inscrivent à la croisée de la recherche-création, de l’ethnographie et des pratiques artistiques. Il s’intéresse aux écologies sonores, aux processus participatifs et aux formes d’écriture plurielles en recherche, ainsi qu’aux relations entre pratiques artistiques et production de savoirs. Il est par ailleurs engagé au sein du PostCollectif et directeur artistique de la compagnie Hic et Nunc.
  • Jérémy Segard est artiste, dessinateur et enseignant contractuel à l’ENSA Nantes dans le champ des arts et des techniques de représentation. Doctorant au sein des laboratoires AAU-CRENAU et INCIT où il mène actuellement une ethnographie dessinée dans un laboratoire d’immunothérapie. Il a collaboré à plusieurs projets de recherche à la fois en médiation scientifique et en projet arts-sciences. Ses expérimentations croisées entre dessin et méthode Feldenkrais lui permettent d’envisager le dessin comme une création d’image liée au mouvement et à l’expérience corporelle.

Argumentaire

Depuis plusieurs années, les sciences sociales connaissent un renouvellement important des formes d’écriture mobilisées dans la production et la restitution des connaissances. Parmi d’autres initiatives, les journées d’étude Faire·Dire — Écritures alternatives de la recherche ont notamment permis de mettre en lumière un ensemble de questionnements épistémologiques et méthodologiques liés à ces transformations, en interrogeant les relations entre pratiques de recherche, formes d’écriture et modes d’engagement dans la production des savoirs.

Si la notion d’« écritures alternatives » renvoie d’abord à une prise de distance critique à l’égard du modèle académique conventionnel, elle ouvre également vers la reconnaissance d’un pluralisme des formes d’écriture mobilisées en recherche — vers ce que l’on peut appeler des écritures plurielles. Aux côtés de l’écriture académique traditionnelle se développe ainsi une diversité de formes d’écriture – visuelles, sonores, filmiques, graphiques ou encore performatives – qui participent à la production, à la circulation et à la discussion des savoirs (Becker, 2009, 2022 ; Aït-Touati, 2012 ; Grésillon, 2020 ; Neuwels, Laki, Vanneste, 2025). Dans cet appel, nous proposons d’interroger ces transformations à partir de deux notions étroitement liées : les traces et la posture du chercheur.

On entendra ici par traces l’ensemble des inscriptions matérielles produites au cours du processus d’enquête — notes, images, enregistrements sonores, documents, échanges ou archives. Ces traces peuvent être envisagées à la fois comme des matériaux d’analyse, des supports de restitution, mais aussi comme des médiateurs intervenant dans la construction même des enquêtes ou des situations d’enquête. Elles peuvent ainsi être abordées selon différentes perspectives – sémiotiques, pragmatiques ou épistémologiques – qui mettent l’accent tantôt sur leur dimension de signe, leurs usages dans l’action ou leur rôle dans la production des savoirs. Cet appel propose d’interroger ces différentes dimensions, en portant une attention particulière à leurs usages dans l’action et à leur rôle dans la production des savoirs.

Selon les formes d’écriture investies par le chercheur – texte, image, son, film ou dispositifs hybrides –, les manières d’observer, d’interagir, de décrire ou d’intervenir se trouvent transformées (Pink, Ibanez-Bueno et Marin, 2021). Produire une image, par exemple, ne constitue pas simplement un geste technique ou documentaire : c’est une manière particulière d’habiter une situation et d’y prendre part, engageant une expérience située qui participe à la production de sens (Dewey, 2010 ; Sontag, 2003). Toute forme d’écriture implique en effet une certaine manière de se positionner dans la situation étudiée et configure un rapport particulier entre observation, intervention et témoignage, rejoignant l’idée selon laquelle toute recherche constitue déjà une forme d’action (Latour, 1986 ; Pink, 2015).

Ainsi, les dispositifs d’écriture peuvent être envisagés comme des opérateurs méthodologiques qui configurent la posture adoptée dans l’enquête. Dans cette perspective, les médiums et les traces ne relèvent pas uniquement de la collecte des données ou de la restitution des résultats : ils participent concrètement à la manière dont l’enquête est conduite, vécue et partagée.

Ce numéro propose d’interroger la manière dont l’usage de différents médiums contribue à reconfigurer la posture du chercheur, entendue comme la manière dont celui-ci est pris dans la situation étudiée, les formes de participation qu’il met en œuvre, ainsi que les relations qu’il établit avec les personnes, les milieux et les dispositifs impliqués dans l’enquête.

Les contributions pourront mobiliser des terrains et des matériaux variés issus de différentes disciplines des sciences humaines et sociales (anthropologie, sociologie, géographie, sciences de l’information et de la communication, sciences de l’art, etc.). Elles pourront notamment s’appuyer sur des dispositifs d’enquête impliquant des formes d’écriture plurielles : photographie, film, enregistrement sonore, dessin, cartographie, dispositifs numériques, expositions, performances, arts du spectacle ou formats hybrides associant plusieurs médias.

Une attention particulière sera portée aux contributions décrivant de manière précise les protocoles d’enquête, les conditions de production des traces ainsi que les effets que ces dispositifs produisent dans les situations étudiées aussi bien que sur les processus d’enquête.

Les propositions pourront s’inscrire dans un ou plusieurs des axes suivants.

Axe 1 – Régimes d’engagement : du positionnement à l’implication

Les formes d’écriture mobilisées dans les recherches ne constituent pas seulement des moyens de restitution des résultats : elles participent également à définir la manière dont le chercheur s’engage dans la situation étudiée. Selon les dispositifs, les modalités d’observation, d’interaction et de participation peuvent varier de manière significative. Ces pratiques impliquent souvent des déplacements de posture : le chercheur peut tour à tour être observateur, intervenant, médiateur, collaborateur ou parfois coordinateur de situations d’enquête impliquant différents acteurs.

Ces transformations invitent à interroger les tensions entre observation et intervention, distance analytique et implication dans le terrain. Comment les dispositifs d’écriture mobilisés dans l’enquête participent-ils à définir les modalités d’engagement du chercheur ? Comment reconfigurent-ils les relations entre chercheurs, enquêtés et publics ? Les contributions pourront notamment explorer la manière dont certaines pratiques d’écriture – visuelles, sonores ou multimodales – transforment les régimes d’attention, les formes de participation ou les modalités d’implication dans l’enquête, ainsi que les enjeux méthodologiques et éthiques associés à ces déplacements de posture.

Axe 2 – Production de traces : (co-)écrire le terrain

Toute enquête en sciences sociales implique une production de traces : notes, images, enregistrements, cartes, documents ou archives. À travers l’expression des écritures plurielles, ces traces prennent des formes particulièrement diverses et peuvent circuler entre différents espaces : terrain, institutions scientifiques, espaces artistiques, dispositifs de médiation ou espaces publics (Pauwels et Mannay, 2020 ; Banks, 2001). Dans ces configurations, les traces produites ne sont plus seulement des matériaux destinés à l’analyse. Elles peuvent devenir des objets médiateurs participant activement à la construction des situations d’enquête et à la circulation des savoirs.

La production de traces peut également engendrer des formes variées de collaboration avec les personnes enquêtées : réalisation collective d’images ou de cartes, dispositifs participatifs de documentation, productions narratives partagées, etc. Ces pratiques invitent à penser l’enquête comme un processus de co-écriture du terrain, dans lequel les matériaux produits deviennent des lieux de négociation, d’interprétation et de circulation des savoirs. Les contributions pourront ainsi analyser des dispositifs dans lesquels les traces produites au cours de l’enquête participent à reconfigurer les situations étudiées et les relations entre les différents acteurs impliqués dans la recherche.

Les contributions participeront à éclaircir certaines interrogations sur les écritures plurielles, notamment comment les traces produites au cours de l’enquête participent-elles à la construction des situations étudiées ? De quelles manières ces traces circulent-elles entre les différents acteurs impliqués dans la recherche (chercheurs, enquêtés, publics) ? Comment les dispositifs visuels, sonores ou multimodaux reconfigurent-ils les relations d’enquête et les formes de collaboration sur le terrain ? Dans quelles conditions les traces produites deviennent-elles des médiateurs dans la circulation et la discussion des savoirs ? Quelle place pour les chercheurs dans ces nouvelles formes de collaboration ?

Axe 3 – De la trace à l’écriture : comment les écritures plurielles investissent les traces d’enquête ?

Les traces d’enquête sont diverses : mails, croquis, captures d’écran, photographies, notes en marge d’un livre, billet de train, textos et vocaux, carnets de recherche, etc. En tant que traces, elles disent toujours quelque chose de l’événement qui les a produites : traces de passages, de présence, de déplacement, traces d’échanges, de liens, d’affection, traces de réécritures, de doutes, de réflexion… Bien que, a priori, toute recherche laisse des traces, celles-ci n’ont généralement pas leur place dans nos écritures académiques traditionnelles. Les écritures plurielles de la recherche offrent en revanche d’autres possibilités, dès lors que l’ensemble de ces traces sont perçues comme des matériaux à travailler : pour restituer une enquête ou ré-enquêter, pour investir leur potentiel narratif, porter un contre-discours, dire les coulisses, etc. (Lallier, 2018).

La trace étant un objet sémiotique complexe (Jeanneret, 2019), ses usages soulèvent plusieurs questions, parmi lesquelles : dans quelle mesure ces traces peuvent-elles contribuer à réinventer le récit scientifique ? Comment les écritures plurielles remettent en question les frontières entre les formes d’écriture ? Dans quelle mesure le réemploi de ces traces dans des écritures plurielles dit-il quelque chose de la posture du chercheur ? D’un changement de posture ou d’une alternance de posture ? Comment cela est-il donné à voir et scénarisé, en fonction des formats investis ? Par ailleurs, quand il s’agit de réemployer des traces qui ne sont pas les siennes, comment procéder et pour quels enjeux ? Ou, à l’inverse, comment faire sans trace lorsqu’on en a besoin ? Quels stratagèmes et quelles formes de créativité déployer grâce aux écritures plurielles ?

Ces questions invitent également à prêter attention à la matérialité même des traces : leur forme, leur support ou leur mode de circulation orientent concrètement les usages qui peuvent en être faits et les types d’actions qu’elles rendent possibles dans l’enquête et dans sa restitution.

La présentation détaillée des outils et données visuelles mobilisées (photos, sons, vidéos, dessins, plans, cartes…) et plus généralement des protocoles d’enquête, sont des éléments centraux de la réflexivité méthodologique défendue dans la ligne éditoriale de la revue. En tant que revue en ligne, la Revue française des Méthodes visuelles offre par ailleurs des possibilités de mettre en valeur ces données audiovisuelles. Ceci n’empêche évidemment pas de présenter les résultats et analyses issues des enquêtes de terrain, mais nous attirons l’attention des contributeur·rice·s sur le fait que les questions de méthodes doivent rester l’élément central des articles proposés.

Calendrier

  • 15 juin 2026 : date limite d’envoi des propositions d’articles sous forme d’un résumé de 3000 signes espaces compris + bibliographie.

Les propositions devront présenter clairement l’objet étudié, la problématique, le cadrage théorique, la méthodologie, les matériaux exploités, les modalités de leur production et de leur analyse, ainsi que la manière dont elles s’inscrivent dans l’appel. Elles devront être déposées, au format traitement de texte, sur la plateforme de soumission en ligne.

  • 15 octobre 2026 : date limite de réception des articles complets pour relecture en double aveugle.

La publication du numéro est prévue pour la fin du premier semestre 2027.

Les textes devront respecter les normes d’écriture et de présentation de la revue qui sont précisées dans le document « Consignes aux auteurs ».

Bibliographie

AÏT-TOUATI Frédérique (2012), « Frontières, territoires, passages : pour une cartographie des savoirs », Acta Fabula, 13(4), [en ligne] https://doi.org/10.58282/acta.6958
DOI : 10.58282/acta.6958

BANKS Marcus (2001), Visual Methods in Social Research, London, Sage.
DOI : 10.4135/9780857020284

BECKER Howard S. (2009), Comment parler de la société : artistes, écrivains, chercheurs et représentations sociales, Paris, La Découverte.

BECKER Howard S. et FRANCK Leibovici (2022), Exercices, Paris, AOC.

DEWEY John (2010), L’art comme expérience, Paris, Gallimard.

GRESILLON Boris (2020), Pour une hybridation entre arts et sciences sociales, Paris, CNRS Éditions.
DOI : 10.4000/books.editionscnrs.32387

JEANNERET Yves (2019), La fabrique de la trace, Londres, ISTE.
DOI : 10.51926/ISTE.9781784056049

Lallier Christian (2018), « La pratique de l’anthropologie filmée. Retour sur le “terrain” de L’Élève de l’Opéra », Revue française des méthodes visuelles, 2, [en ligne] https://rfmv.u-bordeaux-montaigne.fr/numeros/2/articles/01-la-pratique-de-l-anthropologie-filmee-ou-le-terrain-de-l-eleve-de-l-opera/

LATOUR Bruno (1986), “Visualization and Cognition: Drawing Things Together”, in KUKLICK Henrika, Knowledge and Society: Studies in the Sociology of Culture Past and Present, vol. 6, Greenwich (CT), JAI Press, p. 1-40.
DOI : 10.22394/0869-5377-2017-2-95-151

PAUWELS Luc et MANNAY Dawn (dir.) (2020), The SAGE Handbook of Visual Research Methods, London, Sage.
DOI : 10.4135/9781529721485

NEUWELS Julie, LAKI Giulietta, VANNESTE Damien (2025), « L’habiter face aux crises écologiques », Revue française des méthodes visuelles, 8, [en ligne] https://doi.org/10.4000/14bah
DOI : 10.4000/14bah

PINK Sarah (2015), Doing Sensory Ethnography, 2e éd., London, Sage.
DOI : 10.4135/9781446249383

IBANEZ BUENO Jacques, MARIN Alba (2021), « From visual methods to futures anthropologies », Revue française des méthodes visuelles, 5, [en ligne] https://doi.org/10.4000/12mqf
DOI : 10.4000/12mqf

SONTAG Susan (2003), Regarding the Pain of Others, New York, Farrar, Straus and Giroux.
DOI : 10.3917/dio.201.0127


Date(s)

  • Monday, June 15, 2026

Attached files

Contact(s)

  • Pierrick Lefranc
    courriel : direction [at] compagnie-hicetnunc [dot] com
  • Jérémy Segard
    courriel : jeremy [dot] segard [at] crenau [dot] archi [dot] fr

Reference Urls

Information source

  • Alain Bouldoires
    courriel : alain [dot] bouldoires [at] iut [dot] u-bordeaux-montaigne [dot] fr

License

CC-BY-4.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons - Attribution 4.0 International - CC BY 4.0 .

To cite this announcement

Pierrick Lefranc, Jérémy Segard, « Régimes d’engagement et écritures plurielles. Questionner la posture du chercheur », Call for papers, Calenda, Published on Thursday, April 16, 2026, https://doi.org/10.58079/162xc

Author(s)

Pierrick Lefranc

Jérémy Segard

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