(Re)penser l’action sociale à partir des marges : appréhender les angles morts des cadres d’intervention et des politiques publiques
Revue « Reflets »
Published on Tuesday, April 28, 2026
Abstract
Ce numéro thématique de la revue Reflets examine les transformations contemporaines des politiques sociales, marquées par des logiques de ciblage, de performance et de standardisation issues de la nouvelle gestion publique, qui redéfinissent les publics admissibles et les formes d’intervention légitimes tout en produisant des angles morts. Ces cadres tendent à invisibiliser certaines populations — comme les personnes en itinérance cachée, les jeunes en désaffiliation ou les personnes migrantes sans statut — qui évoluent dans des zones grises où l’accès aux droits est incertain. Dans ce contexte, le numéro propose d’analyser les mécanismes structurels du non-recours et les limites des dispositifs institutionnels, tout en mettant en lumière les pratiques émergentes, souvent informelles ou communautaires, qui cherchent à pallier ces manques.
Announcement
Présentation du numéro thématique
Les politiques sociales et les dispositifs d’intervention contemporains s’organisent de plus en plus autour de logiques de ciblage, d’évaluation et de performance, souvent associés aux réformes issues de la nouvelle gestion publique (Bourque et al., 2024; Lefèvre et Berthiaume, 2017). Ces transformations s’inscrivent plus largement dans le mouvement de dérégionalisation et de recentralisation de l’action publique, conjugué à un désengagement progressif de l’État. Elles s’accompagnent d’une nouvelle logique de gouvernance où les problèmes sociaux sont de plus en plus appréhendés à travers des instruments et des solutions inspirés du secteur marchand (Bourque et al., 2018; Vaillancourt, 2017).
Ces dynamiques contribuent à définir les publics admissibles, les problèmes sociaux reconnus comme prioritaires et les formes d’intervention jugées légitimes (Bourque et al., 2024). Elles accentuent également les processus de contractualisation, de standardisation et de reddition de comptes, d’ingérence dans les pratiques d’intervention. Si ces cadres cherchent à rationnaliser l’action publique, ils participent aussi à la production d’angles morts, en laissant hors du champ de visibilité institutionnelle des personnes, des situations et des trajectoires qui ne correspondent pas aux catégories administratives ou aux critères d’accès aux services (Warin, 2016), invitant ainsi à interroger ce que ces cadres rendent visibles et ce qu’ils contribuent à invisibiliser.
En effet, des populations sont placées hors-cadre du champ de l’action sociale : les personnes en situation d’itinérance cachée (Greissler et MacDonald, 2024), les jeunes en situation de désaffiliation institutionnelle (Colombo et Larouche, 2007; Vultur, 2009), les personnes vivant des formes de cohabitation précaire (Parazelli, 2002), les personnes migrantes sans statut (Doussau, 2024) ou encore les personnes vivant avec des troubles de santé mentale non reconnus par les régimes d’aide sociale (Giguère et Handfield, 2021). Elles évoluent dans des zones grises où les protections sociales s’effacent, où l’accès aux droits demeure incertain et où les réponses institutionnelles apparaissent fragmentaires, conditionnelles ou inexistantes. Ces situations mettent en évidence les effets concrets des normes d’accès aux politiques sociales et soulèvent des questions centrales quant aux publics rendus invisibles et aux réalités disqualifiées par les dispositifs en place.
Si ces phénomènes ne sont pas nouveaux pour les personnes intervenantes, cela représente un angle mort en recherche et le contexte actuel appelle une réactualisation des connaissances et un approfondissement conceptuel et pratique du « non-recours » au Québec, tant au regard des transformations des politiques sociales que de l’évolution des pratiques d’intervention et des expériences vécues par les personnes concernées.
Ce numéro thématique de Reflets propose ainsi d’explorer ces formes contemporaines de précarité et d’invisibilisation, en portant une attention particulière aux mécanismes structurels comme le non-recours aux services, la complexité administrative, l’inadéquation des critères d’admissibilité, la méconnaissance des droits, mais aussi aux expériences vécues par les personnes concernées. À partir d’analyses empiriques, théoriques ou de pratiques, il s’agira de réfléchir aux limites actuelles des dispositifs institutionnels, tout en mettant en lumière des pratiques émergentes, souvent informelles ou communautaires, qui tentent d’ouvrir des espaces d’accueil, de présence et de reconnaissance là où les cadres standards échouent (Racine, 2000; White, 2012).
Le numéro souhaite également mettre en lumière les tensions et dilemmes vécus par les personnes intervenantes confrontées à ces situations hors cadre. Face à des réalités qui débordent les normes institutionnelles, ces personnes professionnelles sont souvent amenées à inventer des formes d’intervention discrètes, relationnelles ou informelles : pratiques d’« aller vers », présence non conditionnelle, ajustements situés, etc. (Baillergeau et Grymonprez, 2020). Ces pratiques peuvent être comprises comme des formes de bricolage éthique (Gonin et al., 2013) ou de micro-résistances professionnelles face à des dispositifs mal ajustés aux réalités rencontrées (White, 2012). Bien que rarement reconnues, ces pratiques révèlent certes une pratique réflexive (Soulet, 2016), mais exposent également les personnes intervenantes à des tensions constantes entre le souci du lien, les exigences organisationnelles et les logiques de performance (Le Pain et al., 2024).
Ce numéro entend ouvrir un espace de réflexion collective sur ce que les dispositifs ne voient pas (ou ne veulent pas voir) et sur les effets produits par ces cadrages sur les personnes concernées, les pratiques professionnelles et les orientations des politiques publiques. Il invite à penser l’action sociale à partir des marges, non pas comme des exceptions, mais comme des révélateurs des limites structurelles des systèmes d’intervention contemporains.
Thèmes proposés
Les contributions pourront notamment porter sur :
- Les populations et les trajectoires de vie hors-cadre des politiques sociales
- L’invisibilisation, le non-recours et les zones grises de l’action publique
- L’itinérance cachée, la cohabitation précaire et les formes résidentielles instables
- La désaffiliation institutionnelle et les rapports aux dispositifs d’action sociale
- L’accès aux droits, les exclusions administratives et la conditionnalité des aides
- Les pratiques d’« aller vers », d’accueil non conditionnel et d’intervention informelle
- Les bricolages professionnels, les ajustements situés et les dilemmes pratiques ou éthiques
- Les tensions entre logiques de performance, normes institutionnelles et souci du lien
- Le rôle des organismes communautaires et des pratiques alternatives
[1] Pour Warin (2016), le non-recours renvoie aux situations dans lesquelles des personnes éligibles à un droit ou à un service n’en bénéficient pas. Il peut prendre différentes formes : non-connaissance, non-demande, non-réception ou non-proposition
Modalités de contribution
Pour obtenir des informations concernant les différents types d’articles et les normes de présentation des textes.
Les personnes intéressées doivent soumettre un résumé d’environ 100 mots, au plus tard le 15 mai 2026 à l’adresse courriel suivante: elisabeth.greissler@umontreal.ca
Échéancier
- Soumission des résumés : 18 mai 2026
- Réponses sur les résumés : 1er juin 2026
- Soumission des textes octobre : 15 novembre 2026
- Publication : printemps 2027
Direction scientifique
- Élisabeth Greissler, professeure, École de travail social, Université de Montréal
- Carolyne Grimard, professeure, École de travail social, Université de Montréal
- Pierre Pariseau-Legault, professeur, Sciences infirmières, Université du Québec en Outaouais
- Marie Lefèbvre, doctorante, Science politique, Université de Montréal
Références
Baillergeau, É. et Grymonprez, H. (2020). « Aller-vers » les situations de grande marginalité sociale, les effets sociaux d’un champ de pratiques sociales. Revue française des affaires sociales, 117-136. https://doi.org/10.3917/rfas.202.0117
Bourque, M., Barbe, M. et Grenier, J. (2024). Les personnes travailleuses sociales dans le réseau de la santé et des services sociaux: entre distance, renoncement et rupture. Sociologie et sociétés, 56(1), 317-340.
Bernet, O. (2009). Du cœur du social aux marges du travail social : le regard décentré des sociologues. Empan, 75(3), 104-109. https://doi.org/10.3917/empa.075.0104
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Vultur, M. (2009). Les jeunes qui abandonnent les études. Revue des sciences de l’éducation, 35(1), 55–67.
Warin, P. (2016). Le non-recours aux politiques sociales. PUG.
White, D. (2012). L’institutionnalisation de la résistance. Cahiers de recherche sociologique, 53, 89–120.
Subjects
Date(s)
- Monday, May 18, 2026
Keywords
- politique sociale, action publique, nouvelle gestion publique, non-recours, invisibilisation, zone grise, accès aux droits, exclusion administrative, itinérance cachée, précarité, désaffiliation institutionnelle, cohabitation précaire
Contact(s)
- Elisabeth Greissler
courriel : elisabeth [dot] greissler [at] umontreal [dot] ca - Carolyne Grimard
courriel : carolyne [dot] grimard [at] umontreal [dot] ca
Reference Urls
Information source
- Elisabeth Greissler
courriel : elisabeth [dot] greissler [at] umontreal [dot] ca
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To cite this announcement
« (Re)penser l’action sociale à partir des marges : appréhender les angles morts des cadres d’intervention et des politiques publiques », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, April 28, 2026, https://doi.org/10.58079/165ai

