AccueilAnthropologies anarchistes

Anthropologies anarchistes

Anarchist anthropologies

Antropologías anarquistas

Antropologie anarchiche

Antropologias anarquistas

« Condition humaine / conditions politiques », Revue internationale d’anthropologie du politique

*  *  *

Publié le mercredi 29 avril 2026

Résumé

Ce dossier de Condition humaine / Conditions politiques s’inscrit dans un constat partagé : depuis plusieurs années, un ensemble de recherches anthropologiques, souvent qualifiées d’« anarchistes » sans constituer pour autant un courant homogène, participent d’un même déplacement du regard. Parler d’« anthropologies anarchistes » ne vise donc ni à instituer une nouvelle école, ni à stabiliser une définition doctrinale de l’anarchisme, mais à ouvrir un espace de discussion pluraliste autour de pratiques de recherche qui expérimentent concrètement des formes de non-domination, d’autonomie et de coexistence.

Annonce

Argumentaire

Ce dossier de Condition humaine / Conditions politiques s’inscrit dans un constat partagé : depuis plusieurs années, un ensemble de recherches anthropologiques, souvent qualifiées d’« anarchistes » sans constituer pour autant un courant homogène, participent d’un même déplacement du regard. Elles interrogent des manières de faire monde, de produire du savoir et de coexister qui ne prennent ni l’État, ni la domination, ni la centralisation du pouvoir comme horizons nécessaires ou évidents. Parler d’« anthropologies anarchistes » ne vise donc ni à instituer une nouvelle école, ni à stabiliser une définition doctrinale de l’anarchisme, mais à ouvrir un espace de discussion pluraliste autour de pratiques de recherche qui expérimentent concrètement des formes de non-domination, d’autonomie et de coexistence. L’intérêt renouvelé pour ces anthropologies ne relève pas d’un simple effet de conjoncture ni d’un hommage aux figures récemment disparues de David Graeber (2020), Marshall Sahlins (2021) ou James C. Scott (2024). Il témoigne plus profondément d’un déplacement des questionnements anthropologiques contemporains, dans un contexte marqué par l’intensification des formes de pouvoir, la multiplication des crises écologiques et la remise en cause des modèles dominants de gouvernement, de développement et de production des savoirs. Ce déplacement s’est déjà exprimé dans plusieurs projets éditoriaux récents, qui ont contribué à structurer les débats entre anthropologie et anarchisme. Le numéro « Anthropologie et anarchie » du Journal des Anthropologues (2018) a proposé une première mise en discussion disciplinaire, souvent centrée sur des terrains explicitement anarchistes ou autonomistes. Le dossier de la Revue du MAUSS (2023/2) a abordé ces questions depuis une perspective majoritairement théorique et de philosophie politique, tandis que les discussions récentes autour de l’œuvre de Pierre Clastres, notamment dans les Cahiers d’anthropologie sociale (2025), interrogent les fondements et les limites de l’anthropologie politique. Les propositions de Holly High et Joshua O. Reno (2023) s’inscrivent elles aussi dans ce paysage, en analysant en particulier le leg de David Graeber.

Ce nouveau dossier de Condition humaine / Conditions politiques se situe en dialogue explicite avec ces travaux, tout en proposant un déplacement complémentaire. Plutôt que de prendre pour objet central l’anarchisme comme forme politique ou comme tradition intellectuelle, il s’agit d’orienter l’attention vers la pratique de notre discipline elle-même : une anthropologie sans a priori autoritaire et/ou normatif est-elle possible ? Comment et avec quelles implications ? Autrement dit, l’enjeu n’est pas d’établir un état des lieux exhaustif de la production existante, mais de problématiser un angle encore peu exploré : celui de l’anarchisme comme posture méthodologique et épistémique en anthropologie (la discipline est entendue ici dans tout son périmètre, anthropologies biologiques, culturelles et/ou sociales incluses ; et ouverte notamment sur l’histoire et l’archéologie). Ce ne sont pas tant les théories anarchistes qui seront ainsi questionnées que les implications d’un « anarchisme méthodologique » (Feyerabend, 1988) : ce que l’anarchisme fait/peut faire aux manières d’enquêter, de connaître, de raisonner, d’écrire et plus généralement de rendre compte en anthropologie.

Ainsi, le dossier s’organisera autour de recherches qui ne nient pas les logiques de soumission, de domination, d’adhésion ou de reproduction, ni non plus la place écrasante qu’elles occupent aujourd’hui, mais qui reconnaissent les fondements politiques et historiques de cette préséance ontologique, tout en contestant sa domination épistémique. C’est l’essence de « la révolution copernicienne » proposée par Pierre Clastres (1974) en son temps qu’il s’agit en somme de retrouver : le pouvoir et la domination ne sont pas des fatalités, mais faire exister des formes sociales (individuelles et collectives) et/ou scientifiques qui les tiennent à distance demande de très sérieux efforts intellectuels et pratiques. En ce sens nous assumons de vouloir projeter l’anthropologie elle-même vers un horizon d’émancipation. Nous sommes convaincues, en effet, que la discipline peut et qu’elle doit contribuer à penser des mondes meilleurs, et à agir pour eux, sans sous-estimer l’exigence épistémique et la rigueur intellectuelle qu’un tel objectif implique. Il s’agirait ainsi d’embrasser la posture « d’intellectuels radicaux » défendue par David Graeber (2018).

Dans cette perspective, nous proposons deux axes potentiellement congruents pour les propositions. Mais il nous semble que toutes celles qui respecteraient le cadre qui vient d’être esquissé devraient être considérées.

Le premier axe concerne directement les manières de faire de la recherche. Les anthropologies anarchistes engagent des éthiques relationnelles et des formes de collaboration qui déplacent la position de l’anthropologue. Des expériences de coécriture (Kopenawa et Albert, 2010) et de recherche-action participative (Fals Borda et Anisur Rahman, 1991) ont déjà montré comment la production de savoirs pouvait se défaire de la verticalité académique et favoriser la réciprocité, la confiance et la responsabilité partagée. Ces démarches ne constituent pas de simples choix méthodologiques : elles interrogent les hiérarchies entre savoirs experts et profanes, entre analystes et analysés, et posent la question, délicate mais centrale, de ce que signifie réellement « prendre les gens au sérieux » (Fujigaki Lares et al. 2014 ; Mariani, 2024). Comment « prendre les gens au sérieux » depuis une épistémologie et une ontologie qui hiérarchisent par définition, et par rapport à elles, les autres formes de connaissance et d’être au monde ? Comment faire compter des savoirs qui ne sont pas scientifiques dans des arènes globalement structurées par la science et autour d’elles ; qui plus est dans une période marquée par l’essor des post-réalismes et la crispation corrélative des valeurs du positivisme ou du scientisme ? Il nous semble en tous cas que l’anthropologie est particulièrement bien dotée pour investir ces questions, parce que sa « raison empirique » (Olivier de Sardan, 2026) lui donne une flexibilité unique, et parce qu’elle a historiquement un pied dans les sciences dites dures et un autre dans les sciences humaines et sociales.

Bien sûr, ces interrogations entrent en résonance étroite avec celles portées par les épistémologies décoloniales, les recherches issues des Suds et les propositions du plurivers, qui invitent à reconnaître la pluralité des ontologies et des régimes de vérité (Smith, 1999 ; Sousa Santos, 2011 ; Wall Kimmerer, 2013 ; de la Cadena, 2015 ; Escobar, 2018). On pourrait même se demander si ces épistémologies ne constituent pas, d’une certaine manière, les « anarchismes des Suds » — à tout le moins, la question mérite d’être posée. Les anthropologies anarchistes partagent avec ces approches un refus de l’imposition d’un monde unique gouverné par une rationalité dominante, et une attention aux manières multiples d’habiter la terre. Elles invitent à laisser d’autres concepts — forêt, rivière, ancêtre, territoire, feu — être des opérateurs d’analyse (et parfois des opérateurs juridiques) à part entière, et à concevoir la recherche comme une pratique d’accompagnement et/ou de dialogue critique plutôt que comme un instrument de capture.

Le deuxième axe de cet appel concerne plus directement « le regard anarchiste », ses implications épistémiques et les propositions d’interprétation qu’il peut contribuer à susciter. Observer le monde en ayant provincialisé l’État et le pouvoir tel que nous les connaissons aujourd’hui très majoritairement, c’est en effet supposer qu’il a pu, qu’il aurait pu ou qu’il pourrait encore « en être autrement ». C’est donc une invitation à relire un certain nombre de faits, de témoignages et d’analyses historiques d’une part ; à se questionner sur l’état actuel des possibilités d’autre part.

Si l’État et la domination ne sont pas des fatalités, il faut en effet se demander pourquoi (et comment) elles peuvent donner l’impression de l’être ; questionner leurs conditions d’existence et de déploiement. En ce sens, il nous semble qu’un regard anarchiste doit s’attacher en particulier aux « incompatibilités », des lieux de frottement qui permettent de distinguer dans un même mouvement les qualités spécifiques du pouvoir centralisé, et celles des potentialités ou des propositions qu’il se doit de nier pour exister. James C. Scott (2013, 2017) a donné des exemples nombreux et détaillés de ce genre d’approche critique ; opposant des logiques étatiques et capitalistes homogénéisatrices et simplificatrices à des manières de faire monde plus fondamentalement hétérogènes, fugitives, et qui cherchent souvent à se prolonger dans cette hétérogénéité. Il a d’ailleurs été suggéré qu’il faut explorer ces dynamiques contradictoires bien au-delà des formes subjectives ou sociales, dans une lignée matérialiste qui prête attention aux infrastructures, aux topographies, à l’agronomie, à la biologie ou aux techniques. Il y a, en tous cas, une incompatibilité fondamentale entre le pouvoir hégémonique et la diversité (biologique, sociale ou ontologique), car la seconde augmente en général à mesure que l’intensité du premier diminue (Mariani, 2024). C’est aux déclinaisons protéiformes de cette tension profonde que nous proposons ici de prêter attention. En se donnant ainsi pour objectif de décrire ce qui résiste ou qui échappe effectivement, ou qui est susceptible de résister ou d’échapper, à un pouvoir centralisé, on suppose que l’histoire et le futur du monde se joue dans les arbitrages, les moments où l’une ou l’autre direction s’impose. On admet aussi que l’une des implications d’un regard anarchiste est de toujours confronter ce qui est avec ce qui aurait pu être. Et d’ouvrir ainsi une réflexion sur les conditions de possibilité de mondes habitables, humains et autres qu’humains.

Ce dossier se veut ainsi un espace de réflexion à l’image même des anthropologies qu’il explore : pluriel, non normatif et résolument ancré dans des enquêtes précises. Il accueillera des contributions anthropologiques, historiographiques ou méthodologiques qui interrogent, à partir d’un regard situé et critique, ce qu’une sensibilité anarchiste peut faire à l’anthropologie en général et aux différents mondes dans lesquels elle s’inscrit. En réfléchissant aux conditions d’une pratique académique plus horizontale, et à ses implications, il voudrait ainsi contribuer au développement d’un pluralisme épistémique (Graeber, 2015) qui ne serait pas (qu’)un relativisme ontologique.

Modalités de contribution

Les auteur·ices sont invité·es à envoyer avant le 15 juin :

  • un résumé de 3000 signes environ, précisant terrain, méthodologie et argument (document word ou libreOffice) assorti d’une courte bibliographie ;
  • une courte biographie de l’auteur·ice (150 mots). 

Ils doivent comporter le nom de l’auteur·ice, son affiliation professionnelle et son adresse mail, et être adressées à redaction.ch-cp@ehess.fr ; leo.mariani@mnhn.fr et alizelj@iia.unam.mx, avec la mention « CH/CP – Anthropologies anarchistes » en objet du message. Elles recevront une réponse le 6 juillet.

Les articles complets, rédigés dans l’une des langues de la revue (français, anglais, italien, espagnol ou portugais), doivent compter entre 25 000 et 40 000 signes (notes et bibliographie comprises). Ils doivent être originaux et inédits, et conformes aux normes éditoriales de la revue, disponibles sur son site : https://revues.mshparisnord.fr/chcp/index.php ?id =99.

Chaque article doit être accompagné d’un résumé d’environ 3 000 signes, en français et en anglais (ainsi que dans la langue de l’article si celle-ci est différente).

Les textes doivent être soumis au plus tard le 15 octobre.

La procédure est donc organisée en deux temps. En lien avec le comité de rédaction, les coordinateur·ices effectueront une sélection des propositions de contributions sur la base des résumés reçus. Les contributions retenues seront ensuite évaluées selon une procédure en double aveugle.

Calendrier :

  • Réception des résumés des contributions : 15 juin
  • Réponse : 6 juillet
  • Remise des articles : 15 octobre

Coordinateur·ices du numéro

  • Alizé LACOSTE JEANSON (Instituto de Investigaciones Antropológicas, Universidad Nacional Autónoma de México ; PACEA UMR 5199, CNRS – Université de Bordeaux – Ministère de la Culture), alizelj@iia.unam.mx
  • Léo MARIANI (MNHN, UMR Paloc, IRD – MNHN – CNRS), leo.mariani@mnhn.fr

Bibliographie

CAHIER D’ANTHROPOLOGIE SOCIALE, « Pierre Clastres en héritage », Paris, L’Herne, 22, 2025. CLASTRES Pierre, La Société contre l’État, Paris, Éditions de Minuit, 1974.

ESCOBAR Arturo, Sentir-penser avec la Terre  : une écologie au-delà de l’Occident, Paris, Seuil, 2018 (2014).

DE LA CADENA Marisol, Earth Beings : Ecologies of Practice Across Andean Worlds. Durham ; Londres, Duke University Press, 2015.

FALS BORDA Orlando, ANISUR RAHMAN Mohammad, Action and Knowledge : Breaking the Monopoly With Participatory Action-Research, New York, Apex Press, 1991.

FEYERBAND Paul, Contre la méthode. Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Paris, Seuil, 1988 (1975).

JOURNAL DES ANTHROPOLOGUES, « Anthropologie et anarchisme », Paris, Association Française des Anthropologues, 152-153, 1, 2018.

FUJIGAKI Lares Alejandro, MARTINEZ Isabel., SALAZAR GONZÁLEZ Denisse, « Llevar a serio… Contra el infierno metafísico de la antropología : Entrevista con Eduardo Viveiros de Castro », Anales de Antropología, 48, 2, 2014, p. 219-244.

GRAEBER David, Pour une anthropologie anarchiste, Montréal, Lux, 2006 (2004).

GRABER David, « Radical alterity is just another way of saying « reality ». A reply to Eduardo Viveiros de Castro », Hau. Journal of Ethnographic Theory, 5, 2, 2015, p. 1-41.  

HIGH Holly, RENO Joshua O. (dir.), As If Already Free : Anthropology and Activism After David Graeber, Londres, Pluto Press, 2023.

KIMMERER Robin Wall, Braiding Sweetgrass : Indigenous Wisdom, Scientific Knowledge, and the Teachings of Plants, Minneapolis, Milkweed Editions, 2013.È

KOPENAWA Davi, ALBERT Bruce, La Chute du ciel  : Paroles d’un chaman yanomami, Paris, Plon, 2010.

OLIVIER DE SARDAN Jean-Pierre, 2026, « Les études décoloniales face à la raison empirique : l’obsession épistémologique », L’Homme, 3-4, 255-256, 2026, p. 191-238.

MARIANI Léo, Devenir hétéronomes. Sur la pluralité des mondes, Sesto San Giovanni, Mimésis, 2024.

REVUE DU MAUSS, «  « Faut plus d’gouvernement  ? » : Penser le moment anarchiste contemporain  », Paris, Éditions Le Bord de l’eau, 62, 2, 2023.

SCOTT James Campbell, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné. Une histoire anarchiste des hautes terres d’Asie du Sud-est, Paris, Point, 2013 (2009).

SCOTT James Campbell, Against the Grain : A Deep History of the Earliest States, New Haven, Yale University Press, 2017.

SMITH Linda Tuhiwai, Decolonizing Methodologies : Research and Indigenous Peoples, Londres, New York, Zed Books, 1999.


Dates

  • lundi 15 juin 2026

Mots-clés

  • anarchisme, anthropologie, épistémologie, résistances, co-production des savoirs, autonomie, communs

Contacts

  • Alizé LACOSTE JEANSON
    courriel : alizelj [at] iia [dot] unam [dot] mx
  • Léo Mariani
    courriel : leo [dot] mariani [at] mnhn [dot] fr
  • Rédaction Condition humaine - conditions politiques
    courriel : redaction [dot] ch-cp [at] ehess [dot] fr

Source de l'information

  • Gianfranco Rebucini
    courriel : gianfranco [dot] rebucini [at] ehess [dot] fr

Licence

CC0-1.0 Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la licence Creative Commons CC0 1.0 Universel.

Pour citer cette annonce

« Anthropologies anarchistes », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 29 avril 2026, https://doi.org/10.58079/165hn

Ajouter à mon agenda

  • Google Agenda
  • iCal
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search