HomeOrigine et identité du cynisme ancien : un antisthénisme et/ou un diogénisme ?
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Published on Monday, May 04, 2026

Abstract

Le débat concernant l’origine et l’identité du cynisme du cynisme ancien est, pour ainsi dire contemporain du cynisme lui-même. Si pratiquement, tous les anciesn admettaient que Diogène avait été un disciple d'Antisthène, ce qui permettait de la rattacher à l'héritage socratique, Oenomaus de Gadara (IIeS. EC) estimait, lui, que le cynisme n'est ni un antisthénisme, ni un diogénisme. Cette journée de colloque a pour objectif de faire le point sur l'avancée récente des recherches concernant la relation contetée entre Antisthène et Diogène et les conclusions à en tirer concernant la définition que le cynisme ancien se donnait de lui-même.

Announcement

Argumentaire

Le débat concernant l’origine et l’identité du cynisme prend ses racines dans l’Antiquité.

Nous savons d’une part que Diogène Laërce présente Diogène comme un disciple d’Antisthène (VI, 21), ce qui lui permet d’établir une filiation continue allant de Socrate à Zénon, fondateur du stoïcisme, élève du cynique Cratès, lui-même élève de Diogène (VI, 103-VII, 4), filiation socratique et cynique que certains stoïciens cherchaient à revendiquer contre Zénon lui-même[1] .

Cette origine antisthénienne du cynisme ne semble pas avoir été contestée par la plupart des Cyniques eux-mêmes, puisque, par exemple, l’élève de Socrate est présenté de façon récurrente, dans les Lettres cyniques, comme maître de Diogène et fondateur de la morale de l’école[2]. Signalons, d’autre part, qu’Épictète, qui ne cite Antisthène que deux fois et dans un contexte logique (Entretiens, I, 17, 10-12) ou rhétorique (II, 17, 35), alors que Diogène est chez lui un modèle éthique récurrent, présente néanmoins Diogène comme un disciple d’Antisthène (III, 22, 62-63 ; 24, 67-69).

Cependant, Julien (Discours IX, 8, 187 b-c) nous apprend l’existence d’un débat concernant l’origine du cynisme :

Ἡγεμόνα μὲν οὐ ῥᾴδιον εὑρεῖν, ἐφ' ὃν ἀνενέγκαι χρὴ πρῶτον αὐτό, εἰ καί τινες ὑπολαμβάνουσιν Ἀντισθένει τοῦτο καὶ Διογένει προσήκειν. Τοῦτο γοῦν ἔοικεν Οἰνόμαος οὐκ ἀτόπως λέγειν « κυνισμὸς οὔτε ἀντισθενισμός ἐστιν οὔτε διογενισμός». Λέγουσι μὲν γὰρ οἱ γενναιότεροι τῶν κυνῶν ὅτι καὶ ὁ μέγας Ἡρακλῆς, ὥσπερ οὖν τῶν ἄλλων ἀγαθῶν ἡμῖν αἴτιος κατέστη, οὕτω δὲ καὶ τούτου τοῦ βίου παράδειγμα τὸ μέγιστον κατέλιπεν ἀνθρώποις.

Il n’est pas facile trouver qui est l’instigateur, auquel il faut rapporter le premier (cynisme), même s’il en est qui estiment que ce dernier se rattache à Antisthène et à Diogène. Par exemple, il semble que ce qu’Œnomaus a dit n’était pas déplacé : « Le cynisme n’est ni un antisthénisme, ni un diogénisme ». En effet, les chiens les plus nobles, disent que c’est aussi le grand Héraclès, qui, de même qu’il devint pour nous la cause des autres biens, légua également aux hommes le plus grand exemple de ce genre de vie.

Ce passage pose de multiples questions, l’une d’elle étant de délimiter clairement le propos prêté à Œnomaus. Quoi qu’il en soit, si la réalité historique de la rencontre entre Antisthène et Diogène ne semble pas être remise en cause, certains cherchaient apparemment à dépasser ce récit des origines. Quelles sont les raisons de cette volonté de dépassement que nous trouvons déjà dans la Lettre 34 de Diogène qui affirme qu’il n’a appris la valeur de son mode de vie « d’Antisthène d’abord, mais des dieux, des héros et de ceux qui ont converti la Grèce à la sagesse »[3] ?

Ce lien admis par tous entre Antisthène et Diogène, posait apparemment, aux premiers siècles de notre ère, un problème d’identité aux cyniques. Cela peut-il signifier que certains opposaient une identité antisthénienne du cynisme à une identité diogénienne, le cynisme ayant deux figures fondatrices concurrentes ? Quels seraient alors les enjeux philosophiques d’un tel conflit ? Et, si ce n’est pas le cas, comment expliquer néanmoins la référence à une double origine, ainsi que le besoin de la dépasser ? Trouve-t-on d’autre part, dans les autres écoles, en particulier le stoïcisme, trace d’un tel débat ?

A l’époque moderne la question de l’origine du cynisme s’est posée à nouveau mais à partir de nouvelles perspectives :

Tout d’abord, la problématique prit un tour historique en rupture avec ce qui avait été admis jusque-là, la recherche numismatique ayant fait émerger l’idée que d’un point de vue chronologique Diogène, après l’épisode de « falsification de la monnaie » n’aurait pas pu rencontrer Antisthène une fois arrivé à Athènes[4]. Le récit antique de la formation de Diogène par Antisthène, apparut alors comme une fiction commandée par des enjeux d’autodéfinition des écoles, cynique et stoïcienne[5], le véritable fondateur du Cynisme, sans nier l’influence de la morale antisthénienne, étant Diogène de Sinope. Cependant cette thèse, majoritairement admise parmi les spécialistes[6] depuis la prise de position de D. R. Dudley, fut d’abord attaquée sur un point précis par M.-O. Goulet-Cazé qui soutint qu’Antisthène fut le premier à être appelé « chien « (par Aristote[7]), et plus récemment P.P. Fuentes Gonzalez[8], considérant les arguments chronologiques fondés sur la numismatique peu convaincants, rétablit la filiation philosophique Antisthène/Diogène admise dans l’Antiquité. La recherche du début du XXème siècle a-t-elle eu tort d’adopter une position critique à l’égard de la tradition ? Une mise au point sur les recherches historiques et numismatiques récentes nous permettant de confirmer ou de mettre à l’épreuve cette chronologie serait essentielle.

Mais, de fait, ce débat historique en cache un autre plus profond concernant la définition du cynisme. Si dans l’Antiquité les discours sur le cynisme avaient une fonction performative – ils étaient prononcés soit par des cyniques pour déterminer leur propre identité, soit par les autres écoles pour définir la leur par rapport à eux – poser actuellement la question du cynisme, n’a plus d’enjeu identitaire, dans la mesure où personne, à notre connaissance, ne revendique la qualité de cynique au premier degré, mais l’enjeu est celui de la définition de la philosophie elle-même. En effet, comme l’a montré Pierre Hadot, celle-ci ne se pense plus comme un mode de vie, mais avant tout, à cause de la structure de l’enseignement universitaire depuis le Moyen Âge, comme une recherche théorique et une activité littéraire[9]. Séparer Antisthène de Diogène, c’est restituer d’une part à Antisthène sa qualité d’intellectuel éminent, malgré la quasi disparition de son œuvre, dont le catalogue en 10 tomes (D.L. VI, 15-18) est impressionnant et faire du Cynisme dont le véritable initiateur serait Diogène, soit une sous-philosophie, ou une non-philosophie, soit, à l’inverse, à cause de sa façon de privilégier les actes sur les discours, et de sa promotion de l’humour, du corps, de la liberté, une philosophie contestant les modes traditionnels de philosopher.

Mais si tel est le cas, comment expliquer que la plupart des Anciens n’aient pas vu de contradiction dans le fait que deux personnages, somme toute assez différents, soient les initiateurs d’une nouvelle école. Explorer, au-delà des oppositions modernes, leurs points de jonction permettrait de mieux comprendre, non seulement ce qu’était le cynisme pour les Anciens, mais aussi comment ils concevaient l’appartenance à une même école.

Programme

28 mai 2026

Maison de la Recherche 28 rue Serpente 75006 Paris, Salle D323,

matin 9h15-12h45 ; après-midi, 14h30-18h

Pour participer à distance 

Matinée : Histoire des origines

  • 9h15-9h30 :  Accueil et présentation du colloque

Présidence : Marwan Rashed

  • 9h30-10h30: Catherine Grandjean (Univ. Tours) Note numismatique

10h30-10h45 : Pause

  • 11h20-11h30 : Aldo Brancacci (Univ. Roma 2) Diogène et Antisthène
  • 11h30-12h30 : Suzanne Husson (Sorbonne Université-Centre Léon Robin) Plaisir et ponos chez Antisthène et dans la tradition diogénienne : continuités et ruptures

Après-midi : l’identité en débat

Présidence : Jean Baptiste Gourinat

  • 14h30- 15h30 : Isabelle Chouinard (Univ. du Québec, Montréal) La voie cynique vers Socrate : Points de vue stoïciens sur les origines du cynisme ancien

15h30-15h45 : Pause

  • 15h45-16h45 : Jürgen Hammerstaedt (Univ. Köln) Antisthénisme et/ou Diogénisme ? Ce que nous pouvons apprendre d’Œnomaus
  • 16h45-17h45 :  Stefano Mecci (Univ. Köln) Le débat entre « diogénisme » et « antisthénisme » dans les Lettres cyniques d’époque impériale

Notes

[1] Philodème, Sur les Stoïciens, chap.3, XII, 1-4.

[2] Lettre 6 de Cratès où « Antisthène a commencé [la philosophie] et Diogène l’a accompli », « ὠς ἤρξατο μὲν Ἀντισθένης, ἐτελείωσε Διογένης » : la Lettre 2 de Diogène est adressée à Antisthène ; dans les lettres de Diogène suivantes, Antisthène est présenté comme son maître : Lettres 28, 8 ; 34, 1 ; 37, 4-6.

[3] De même que, chez Diogène Laërce, le récit de la rencontre entre Diogène et Antisthène (VI, 21) est immédiatement suivi de celui de la conversion de Diogène à la vie frugale par l’exemple d’une souris (VI, 22), tiré du Mégarique de Théophraste, comme une sorte de récit concurrent de la conversion de Diogène à la philosophie.

[4] Seltman, C.T., “ Diogenes of Sinope, Son of Banker Hikesias ”, p. 121, in : Allan, J., Mattingly, H., Robinson, E.S.G. (éd.), Transactions of the International Numismatic Congress Organized and Held in London by the Royal Numismatic Society, June 30-July 3, 1936 on the Occasion of its Centenary, Londres, 1938 et pour l’ensemble de la discussion Giannantoni, G., Socratis et Socraticorum Reliquiae, 4 vol., éd., n., bibliogr. et index de G. Giannantoni, 2ème éd. rev. et augm. Naples : Bibliopolis, 1990, vol. IV, n. 42, pp. 423-433.

[5] C’est la position soutenue par D. R. Dudley dont l’influence fut considérable, dans son ouvrage fondateur, A History of Cynicism [1937], Hildesheim, Olms, dont le premier chapitre (p. 1-15) s’intitule « Antisthenes, no direct connexion with Cynics, his ethics ».

[6] Cf. G. Giannantoni, op. cit, note 24, p. 223 sq.

[7] « Who Was the First Dog ? », in M.-O. Goulet-Cazé et B. Branham, The Cynics. The Cynic Movement in Antiquity and Its Legacy, Berkeley-Los Angeles-London, University of California Press, 1996, p. 414-415.

[8] « En defensa del encuentro entre dos “Perros”, Antístenes y Diógenes : historia de una tensa amistad », Cuadernos De Filología Clásica, Estudios Griegos e Indoeuropeos 23, 2013, p. 255-267.

[9] P. Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique (Paris, Études Augustiniennes, 1987, 2e ed.), J. Domansky, La philosophie, théorie ou manière de vivre ? (Fribourg/Paris, Éditions Universitaires de Fribourg/Cerf, 1996

Places

  • Salle D323 - Maison de la Recherche 28 rue Serpente
    Paris, France (75006)

Event attendance modalities

Hybrid event (on site and online)


Date(s)

  • Thursday, May 28, 2026

Keywords

  • philosophie, cynisme, Antiquité, Antisthène, Diogène, Oenomaus

Contact(s)

  • Suzanne Husson
    courriel : suzanne [dot] husson [at] sorbonne-universite [dot] fr

Reference Urls

Information source

  • Suzanne Husson
    courriel : suzanne [dot] husson [at] sorbonne-universite [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Origine et identité du cynisme ancien : un antisthénisme et/ou un diogénisme ? », Conference, symposium, Calenda, Published on Monday, May 04, 2026, https://doi.org/10.58079/16652

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