Home Histoire et mémoire : controverses mémorielles, particularismes identitaires et construction des romans nationaux en Méditerranée
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Published on Monday, May 18, 2026

Abstract

Voilà plus de cinquante ans que les chercheurs en sciences humaines mettent en évidence l’étroite relation entre mémoire et histoire, désormais envisagées dans leur constante interaction et dont les évolutions structurent une part essentielle des études historiographiques et sociologiques. Loin d’être une simple donnée factuelle, le passé apparaît comme une construction symbolique inscrite dans une temporalité collective. Ce colloque propose d’examiner la pluralité des mémoires méditerranéennes, les controverses liées à la colonisation, aux guerres et aux migrations, ainsi que les récits nationaux qui légitiment ou contestent les imaginaires collectifs.

Announcement

Argumentaire

Voilà plus de cinquante ans que les chercheurs en sciences humaines mettent en évidence l’étroite relation entre mémoire et histoire, désormais envisagées dans leur constante interaction et dont les évolutions structurent une part essentielle des études historiographiques et sociologiques. Leur enchevêtrement ne cesse de susciter débats et prises de position. La mise en relation de ces deux champs montre que le passé ne peut être réduit à une donnée factuelle, mais qu’il s’impose comme une construction symbolique inscrite dans une temporalité collective dotée d’une dimension commune.

Au-delà de la narration des faits, écrire l’histoire revient a fortiori à intervenir dans la manière dont une communauté se pense, se définit, forge ses représentations du passé, voire à construire tout son imaginaire. C’est dire que la lecture du passé ne peut se détacher de la mémoire qui l’anime. Le passage de l’histoire à la mémoire n’est en réalité qu’un déplacement du fait historique vers les collectifs qui l’interprètent, le subjectivisent et le mettent en récit selon leurs horizons socioculturels. Et c’est ainsi que les modalités de cette médiation du passé dévoilent l’usage stratégique – jusqu’à l’instrumentalisation – de l’histoire et la logique d’organisation des identités collectives. Une telle configuration invite à réfléchir aux usages contemporains du passé et aux enjeux qui accompagnent aujourd’hui cette rencontre, souvent délicate, entre histoire et mémoire. Loin d’être une réalité surgissant ex nihilo, le présent est le produit de palimpsestes historiques, marqué à la fois par continuités et ruptures. Négliger ces strates, c’est réduire l’analyse à une lecture superficielle du réel. Cela revient à dire que, pris isolément, le présent est forcément trompeur, comme le rappelait Marc Bloch : « l’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé[1]».

Force est de rappeler que la Méditerranée se présente comme un échantillon géographique permettant de saisir de manière exemplaire le dialogue entre histoire et mémoire, et d’étudier les rapports entre héritage mémoriel et affirmation identitaire. Elle révèle idéalement comment les héritages du passé s’entrelacent aux dynamiques politiques et sociales présentes. L’historien Fernand Braudel l’exprime avec force : « L’histoire n’est pas autre chose qu’une constante interrogation des temps révolus au nom des problèmes et curiosités – et même des inquiétudes et des angoisses – du temps présent qui nous entoure et nous assiège. Plus qu’aucun autre univers des hommes, la Méditerranée en est la preuve, elle ne cesse de se raconter elle-même, de se revivre elle-même [2]».

La Méditerranée est actuellement en pleine mutation. Les idées d’unité que des historiens comme Fernand Braudel ont mises en avant sont de plus en plus fragiles à cause des différences culturelles, linguistiques et religieuses. Malgré les problèmes liés à la mondialisation, les changements géopolitiques, les divisions identitaires et l’influence persistante de la colonisation, la Méditerranée reste un lieu de rencontre entre la mémoire des civilisations anciennes et la réalité d’aujourd’hui. C’est un espace où les identités sont multiples et où les gens sont attirés par des sentiments de proximité, mais aussi divisés par des frontières tendues.

Ce colloque a pour objectif d’étudier la grande variété des mémoires liées à la Méditerranée, d’examiner les enjeux culturels et identitaires, et de comprendre comment les récits du passé influencent les nations, en tenant compte des controverses et des particularismes issus de la colonisation, des guerres et des migrations. 

Comment les États reconnaissent-ils – ou écartent-ils – certaines mémoires ? Quels dispositifs favorisent la reconnaissance mutuelle, et quels mécanismes contribuent au contraire à marginaliser certaines identités ? Quelles voix littéraires, artistiques ou discursives donnent enfin place à des identités longtemps tenues à l’écart ? Comment les diasporas redessinent-elles les frontières symboliques de l’appartenance ?

Une attention particulière sera portée à la notion de « roman national », comprise comme l’ensemble des récits – littéraires, historiques, médiatiques ou artistiques – qui façonnent, légitiment ou contestent les imaginaires nationaux.

Les propositions pourraient ainsi interroger les multiples facettes de cette pluralité mémorielle et s’articuler autour des axes suivants :

Axe 1 : Migrations, diasporas et reconfiguration des mémoires

Les diasporas maghrébines en France, les Albanais en Italie ou les Turcs en Grèce montrent comment leur manière de transmettre leurs héritages culturels et mémoriels transforme la mémoire d’origine et parfois la confronte aux récits dominants des sociétés d’accueil. À l’opposé des États qui cherchent à élaborer des récits standardisés, les mémoires diasporiques font surgir des disparités, rappelant que toute histoire officielle se construit à partir d’omissions et d’effacements. On comprend dès lors que, loin de se contenter de compléter le récit national, elles tendent à en interroger les fondements mêmes. La littérature, le cinéma et les sciences sociales s’érigent comme des lieux de réémergence des voix marginalisées, où les histoires individuelles se donnent à lire comme des témoignages sur la collectivité. Au-delà de l’histoire d’un exil, le roman diasporique, par exemple, s’emploie à faire apparaître une mémoire en tension, une identité en cours de constitution, prise entre héritage et recomposition.

Loin de toute volonté d’unification visan à lisser les aspérités du passé afin de consolider un sentiment d’appartenance commun, les récits nationaux méditerranéens laissent apparaître une réalité historique marquée par les colonisations, les conflits, les exils et les coexistences confessionnelles. Cette densité rend toute tentative de narration totalisante non seulement fragile, mais fondamentalement contestable.

Ce premier axe analysera comment les migrations et les expériences diasporiques restructurent les configurations mémorielles en Méditerranée, en éclairant les trajectoires d’hybridation et de recomposition identitaire qu’elles dessinent. Il s’agira de voir comment ces mémoires redéfinissent les appartenances et révèlent les tensions et les négociations entre héritage et mobilité.

Axe 2 : Mémoires migrantes et récits nationaux : entre légitimation et instrumentalisation

Pierre Nora a bien mis en évidence combien les sociétés modernes, pour se prémunir contre l’oubli, s’emploient à ancrer leur passé dans des signes visibles. Or, le sentiment d’une histoire commune que l’on cherche à imposer à l’imaginaire social à travers les commémorations et les symboles publics se heurte souvent à d’autres mémoires occultées, qui persistent en dehors du récit national. C’est ainsi que la mémoire catalane, qui tend à s’imposer par sa langue et sa tradition, crée une dissonance dans la culture nationale espagnole, et au Liban, le souvenir de la guerre civile se métamorphose selon les communautés. Quant à la mémoire du génocide arménien, elle suscite en permanence en Turquie de vifs débats, mettant en évidence que les blessures du passé, restées sans reconnaissance, projettent leur ombre sur le présent.

Ces exemples rappellent que la mémoire n’est jamais innocente. Elle peut rapprocher, mais elle peut aussi creuser des écarts. Elle sert parfois à légitimer un discours collectif, mais elle devient tout autant un espace de contestation où se manifestent des identités multiples. Dans ce jeu complexe, les mémoires diasporiques occupent une place particulière : elles se construisent à la croisée de plusieurs mondes, entre fidélité aux origines et inscription dans de nouveaux contextes.

Ce deuxième axe s’attachera à éclairer la manière dont les mémoires diasporiques et minoritaires trouvent leur place – ou rencontrent des résistances – au sein des récits nationaux méditerranéens, en mettant au jour les mécanismes de reconnaissance autant que les usages stratégiques dont elles peuvent faire l’objet. Il examinera également comment les États composent avec la tension entre aspiration à l’unité et pluralité des appartenances, tout en interrogeant la possibilité d’une mémoire méditerranéenne commune dans un espace traversé par des récits fragmentés.

Axe 3 : Mémoires blessées, récits fondateurs : entre colonisateurs et décolonisés

La diversité des identités méditerranéennes est à l’origine de récits du passé qui se distinguent les uns des autres où chaque groupe ne sélectionne que les épisodes dessinant le mieux sa représentation de soi, empêchant la construction d’un récit national commun. Prenons l’exemple des États maghrébins issus de l’indépendance : ils ont forgé leur identité autour de la résistance à la colonisation et de la célébration de la liberté reconquise. Or, le passé colonial est perçu autrement en Europe, notamment en France, où la mémoire de la guerre d’Algérie demeure fragmentée, entre anciens combattants, harkis, pieds-noirs et descendants d’immigrés. Aussi, dans la Méditerranée orientale, le souvenir du génocide arménien entache encore l’identité nationale turque, qui demeure marquée par un récit officiel s’articulant autour de la modernisation kémaliste. Au Proche-Orient comme dans les Balkans, les mémoires des conflits récents – les mémoires de la Nakba palestinienne, la guerre civile libanaise, le souvenir du conflit yougoslave – demeurent des blessures actives qui structurent les identités et marquent durablement les récits nationaux.

Ces sélections mémorielles ne relèvent pas seulement de l’historiographie ; elles engagent la définition de la communauté politique et les frontières de la reconnaissance. Le « retour de la mémoire [3]», analysé par Claude Liauzu, montre comment les silences officiels nourrissent des revendications successives : anciens combattants, harkis et leurs descendants, mouvements beurs, héritiers de la mémoire de l’esclavage. Chaque vague mémorielle interroge la légitimité du récit national et la place des mémoires minorées dans l’espace public.

Ce troisième axe analysera comment les blessures mémorielles issues des colonisations et des conflits deviennent des récits fondateurs, en interrogeant les effets des silences officiels et les mécanismes de sélection, d’oubli et de transmission du passé. Il mettra en lumière les formes de concurrence et de confrontation entre mémoires blessées et récits nationaux dans les espaces méditerranéens.

Axe 4 : Mémoire, colonisation et postcolonialité en Méditerranée

Dans l’espace méditerranéen, la mémoire coloniale circule encore, en sourdine, dans ces non-dits qui affleurent sans toujours se laisser formuler, à travers une langue que l’on parle sans y penser, une expression héritée, ou un regard porté sur soi ou sur l’Autre. C’est dire si la colonisation a déplacé les manières de se souvenir et de raconter. Certaines voix ont été mises en avant, d’autres reléguées dans l’ombre, et ces déséquilibres continuent de surgir dans l’actualité. Penser la postcolonialité en Méditerranée, ce n’est donc pas revenir sur un passé révolu, mais observer les formes de sa palingénésie au contact du présent.

Les récits nationaux maghrébins qui se sont appuyés sur la mémoire de la lutte anticoloniale ont cherché à donner une fierté et un socle commun à la population. Mais à côté des figures héroïques, il y a des existences prises dans des choix impossibles qui ont souvent trouvé refuge dans la littérature, se prêtant mieux à l’expression de l’hésitation, voire de la contradiction, laissant de facto apparaître une mémoire moins assurée d’elle-même. Sur l’autre rive, en France, cette même mémoire, loin d’offrir un récit unifié, laisse apparaître un éventail de souvenirs parfois incompatibles, témoignant d’une pluralité d’imaginaires de communautés qui ne se reconnaissent pas toujours les uns dans les autres.

Plus à l’est, d’autres formes de présence coloniale ont laissé des traces moins spectaculaires, mais tout aussi persistantes. À Malte comme à Chypre, cet héritage, tel qu’il affleure dans les institutions ou dans les systèmes scolaires, n’est ni simplement accepté ni totalement rejeté : il est tantôt adapté, tantôt contourné. C’est dans ces gestes discrets que la postcolonialité est perçue comme négociation continue avec ce qui a été transmis.

Les œuvres contemporaines – romans, films, créations artistiques – participent activement à ce travail. Loin de chercher à résoudre les tensions, elles les exposent, dessinant les contours d’identités qui se refusent à l’enfermement dans une seule appartenance. Par leur intermédiaire, le passé redevient une matière vivante, traversée de voix multiples. C’est ainsi que la mémoire coloniale en Méditerranée ne cesse de se déplacer, changeant de forme selon les générations et selon les contextes. Elle met à l’épreuve les récits établis, non pas en les annulant, mais en montrant leurs limites.

Ce quatrième axe propose d’aborder la postcolonialité comme une expérience toujours en cours, inscrite dans les pratiques sociales, les usages linguistiques et les créations artistiques. Il s’agira d’interroger comment la mémoire coloniale se transforme et influence les manières dont les sociétés méditerranéennes se perçoivent elles-mêmes.

Axe 5 : Médias, technologies et circulation des mémoires

Dans l’espace méditerranéen, la transmission des mémoires ne passe plus seulement par les récits nationaux ou les traditions héritées ; elle se déploie aujourd’hui à travers les médias contemporains et les technologies numériques. Commémorations, débats et controverses y trouvent un écho nouveau, amplifié par la presse, la télévision et, surtout, les réseaux sociaux. Des mémoires longtemps marginalisées y émergent et parfois s’y confrontent. Les dispositifs numériques et transnationaux déplacent ainsi les frontières de l’appartenance, brouillant les distinctions entre le proche et le lointain, entre le local et le global. Ces nouveaux supports ne cessent de multiplier des publications souvent imagées qui rendent visibles des voix longtemps tenues à l’écart. Mais ces mêmes espaces peuvent aussi reconduire des récits dominants et servir des usages stratégiques du passé.

Ce cinquième axe entend dès lors interroger le rôle des médias et des technologies dans la fabrique et la circulation des mémoires méditerranéennes. Il s’attachera à saisir comment ces médiations reconfigurent les régimes de mémoire, en révélant les tensions entre visibilité et effacement, circulation et ancrage, partage et conflit.

Modalités de soumission

Les propositions définitives de communication (titre, résumé – une vingtaine de lignes –, 5 mots clefs) seront accompagnées d’une courte notice bibliographique et envoyées aux adresses suivantes : ismail_hichem@yahoo.fr lericcolloque@gmail.com,

avant le 05 septembre 2026.

15 septembre 2026 : notification de la liste des communications acceptées.

Frais de participation

Un forfait de frais de séjour de 350 € sera demandé aux participants étrangers.

Ce montant inclut :

  • le programme du colloque ;
  • Les pauses-café ;
  • l’hébergement en chambre demi-double, en formule pension complète, pour une durée de quatre nuitées.

750 DT sera demandé aux participants locaux.

Ce droit d’inscription inclut :

  • le programme du colloque ;
  • les pauses-café ;
  • l’hébergement en chambre demi-double, en formule pension complète pour trois nuitées.

Frais de participation (hors hébergement) : 250 TND.

Ce tarif inclut les pauses-café et le déjeuner durant les 3 jours du colloque.

Les frais de déplacement restent à la charge des participants.

Comité scientifique

  • Abdelwahed Mokni (LÉRIC, Université de Sfax, Tunisie)
  • Ali Toumi Abassi (Université de la Manouba, Tunisie)
  • Cristiana Lucas Silva (Université Aberta, Portugal)
  • Géraldine Puccini (LAPRIL, Université Bordeaux-Montaigne, France)
  • Hédia Abdelkefi (Université Tunis El Manar, Tunisie)
  • Hichem Ismail (LÉRIC, Université de Sfax, Tunisie)
  • Isabelle Luciani (TELEMMe, Université d’Aix-Marseille, France)
  • Isabelle Renaudet (TELEMMe, Université d’Aix-Marseille, France)
  • José Eduardo Franco (Université Aberta, Portugal)
  • Karima Dirèche (TELEMMe, Université d’Aix-Marseille, France)
  • Martine Renouprez (Universidad de Cádiz, Cadix, Espagne)
  • Maryline Crivello (TELEMMe, Université d’Aix-Marseille, France)
  • Mohamed Ben Ayed (Université de Sfax, Tunisie)
  • Mohamed Jerbi (LÉRIC, Université de Sfax, Tunisie)
  • Najate Nerci (Université Hassan II, Casablanca, Maroc)
  • Nancy Saad (Université Libanaise, Liban)
  • Riadh Ben Khalifa (H.E.S.M, Université de Tunis, Tunisie)
  • Salem Mokni (LÉRIC, Université de Sfax, Tunisie)
  • Solenn De Larminat (CNRS, CCJ, Université Aix Marseille, France)

Comité d’organisation

  • Mouna Sassi (LÉRIC, Université de Sfax, Tunisie)
  • Faten Masmoudi (LÉRIC, Université de Sfax, Tunisie)
  • Salem Mokni (LÉRIC, Université de Sfax, Tunisie)
  • Hichem Ismail (LÉRIC, Université de Sfax, Tunisie)
  • Mohamed Jerbi (LÉRIC, Université de Sfax, Tunisie)

Coordinateurs du colloque

Une équipe de rédaction pilotée par :

  • Mohamed Jerbi
  • Hichem Ismail

Notes

[1] Bloch Marc, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Paris, Armand Colin, 2004 (1949), p. 63.

[2] Braudel Fernand. (dir), La Méditerranée. L’espace et l’histoire, Flammarion, Paris, 1985, pp.7-8.

[3] Liauzu Claude, « Retour à l’Histoire », l’histoire, n° 318, p .54.

Places

  • Hôtel TUI BLUE Manar
    Hammamet, Tunisia

Date(s)

  • Saturday, September 05, 2026

Attached files

Keywords

  • histoire, mémoire, transmission, nations, culture, identité

Contact(s)

  • Hichem Ismail
    courriel : ismail_hichem [at] yahoo [dot] fr

Information source

  • Mohamed Jerbi
    courriel : ismail_hichem [at] yahoo [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Histoire et mémoire : controverses mémorielles, particularismes identitaires et construction des romans nationaux en Méditerranée », Call for papers, Calenda, Published on Monday, May 18, 2026, https://doi.org/10.58079/1684k

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