HomeLes relations interspécifiques à la croisée des disciplines : enjeux théoriques et méthodologiques
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Published on Wednesday, June 03, 2026

Abstract

Se situant dans le mouvement de remise en cause des frontières entre sciences et de désanthropisation des savoirs, cette première journée d’étude du laboratoire junior interdisciplinaire GRRIS (Groupe de Recherche sur les Relations InterSpécifiques) entend réunir des spécialistes des différentes disciplines des sciences naturelles, humaines, juridiques et sociales afin de réfléchir collectivement à la conceptualisation des relations interspécifiques et d’interroger la possibilité de concevoir des outils d’analyses transdisciplinaires

Announcement

Argumentaire

 À l’aube de bouleversements climatiques et environnementaux majeurs, et de ce qu’il est désormais convenu d’appeler la sixième extinction de masse des espèces, la question de la diversité et de la richesse des relations interspécifiques au sein des écosystèmes revêt une importance capitale. Dans Les Conséquences écologiques et sociétales de la perte de biodiversité, les écologues Michel Loreau, Andy Hector et Forest Isbell soulignent la profonde et complexe interdépendance entre les écosystèmes définis par les interactions entre les différentes espèces qui les composent et les paramètres régulant les conditions de vie sur Terre. Ce faisant, ils nous rappellent l’importance des relations qui lient tous les êtres vivants, à travers la barrière de l’espèce. Plus largement, les connaissances écologiques en évolution et les exigences liées aux enjeux climatiques et environnementaux contemporains traversent les sciences et conduisent à un mouvement de désanthropisation des savoirs. Ce mouvement éthique, mais également épistémologique, vient questionner le paradigme anthropocentrique ainsi que la séparation entre sciences humaines et naturelles.

 C’est dans cette situation que pour sa première manifestation scientifique, le laboratoire junior interdisciplinaire GRRIS (Groupe de Recherche sur les Relations InterSpécifiques), formé par des doctorant.e.s, organise une journée d’étude intitulée « Les relations interspécifiques à la croisée des disciplines : enjeux théoriques et méthodologiques ». Cette première journée d’étude entend réunir des chercheur.euse.s provenant des différentes disciplines des sciences naturelles, humaines, juridiques et sociales afin de réfléchir collectivement à la conceptualisation des relations interspécifiques et d’interroger la possibilité de concevoir des outils d’analyses transdisciplinaires. Dans cette perspective, les contributions pourront porter sur l’opérabilité du concept de relations interspécifiques dans leurs disciplines respectives mais aussi sur d’autres concepts analogues qui font directement écho à une réflexion interdisciplinaire. Celle-ci problématisera les relations interspécifiques à travers ses différentes définitions et usages heuristiques, dans le domaine des sciences de la nature comme celui des sciences humaines. La journée d’étude souhaiterait également mettre en lumière les enjeux méthodologiques propres à l’étude des relations entre espèces, en interrogeant la possibilité de concevoir des outils d’analyse transdisciplinaires. 

 Face à la « crise de la sensibilité » (Morizot, 2022) contemporaine, on observe en effet une dynamique de renouvellement des études académiques sur la question des relations entre espèces, à l’aune de l’urgence écologique actuelle. Rompant avec une longue tradition intellectuelle (Schaeffer, 2007), de nombreuses initiatives scientifiques décident de tourner le dos à l’anthropocentrisme traditionnel de leurs disciplines (Baratay, 2012), afin de concentrer le regard analytique sur les sujets non-humains, désormais considérés comme de véritables acteurs à part entière, doués d’une agentivité et d’une sensibilité propre et digne d’intérêt. Ce mouvement de désanthropisation des sciences déborde même le cadre de la stricte animalité pour aborder des objets relativement délaissés par la recherche, comme les végétaux, ou encore la vie dans les cours et étendues d’eau, dans le cadre des blue studies, issues du courant écocritique (Chiari, 2024). 

 Encouragées en cela par les récentes découvertes en sciences de la vie, les sciences dites « de l’Homme » (re)découvrent la complexité et la subtilité de l’être non-humain, en se défaisant des grandes catégories de l’entendement, du « grand partage » entre nature et culture, tel que décrit par Philippe Descola (2005). La question des relations interspécifiques, instaurée dans le champ scientifique par les travaux de Charles Darwin, connaît aujourd’hui une évolution sensible. On revient désormais sur les approches évolutionnistes néo-darwiniennes, qui ont simplifié voire caricaturé les découvertes de Darwin, et qui expliquent les relations entre individus d’espèces différentes à partir de stratégies fondées sur une quête permanente de rentabilisation. Les récents développements des recherches anglo-saxonnes d’orientation involutionniste mettent ainsi au jour une part sensible et affective dans la manière dont chaque être vivant conduit son rapport à l’autre (Hustak et Myers, 2020). On peut également évoquer les développements autour du concept « Une seule santé » ou One Health, lequel invite à penser ensemble les santés humaine, animale et végétale en raison de leurs relations d’interdépendance, et suppose un dialogue entre sciences humaines, juridiques, naturelles et médicales. 

Dans cette perspective, les propositions de communications pourront s’inscrire dans les axes suivants : 

Axe 1 : Définitions et lexiques

 Prenant acte de la dynamique de renouvellement des connaissances sur les relations interspécifiques dans les différents champs scientifiques, il s’agira de tenter de définir cet objet dans une perspective à la fois diachronique et synchronique. Cette entreprise définitionnelle serait l’occasion d’enrichir les regards grâce à l’apport de l’interdisciplinarité. À cette entreprise de travail synchronique pourrait s’ajouter celui d’historicisation des concepts en présence (espèce, relation, cohabitation, etc.) afin de mieux percevoir les enjeux posés par leur évolution. La prise en compte de l’évolution diachronique des acceptions terminologiques pourrait s’accompagner d’une réflexion historiographique sur la manière dont les « représentations » humaines des non‑humains (Despret, 2020) ont, au fil du temps, orienté les modes d’appréhension des relations interspécifiques, et sur la façon dont, en retour, ces non‑humains ont contribué à transformer « la manière dont les scientifiques s’adressent à eux » (idem).

Outre cette perspective diachronique, l’entreprise définitionnelle pourra rendre compte de la variabilité des conceptualisations issus des savoirs autochtones et vernaculaires, qui proposent des modalités de rupture vis-à-vis des catégories occidentales (en particulier l’opposition classique entre nature et culture). Enfin, un changement d’échelle permettrait de reconsidérer certaines notions, telles celles d’organisme et d’individu. Sur le plan macroscopique, on les conçoit de manière unitaire, tandis qu’à l’échelle microbiologique, l’organisme est un assemblage de cellules eucaryotes et de bactéries, soit un ensemble relationnel (Margulis, 1998 et 2022).

Axe 2 : Méthodologies

 Loin de se réduire à l’examen du rôle de chaque espèce au sein de la chaîne trophique, l’étude des relations interspécifiques se décline de différentes manières en fonction des champs disciplinaires. Revenant sur une interprétation dévoyée de Darwin, selon laquelle « l’agressivité » serait « le moteur premier de la vie dans la nature comme dans la société », les sciences du vivant mettent aujourd’hui en lumière le fait que « l’évolution n’a cessé de mettre en œuvre, les équilibrant du même coup, des mécanismes et des comportements coopératifs, […] solidarités [qui] apparaissent en fait comme le vrai moteur de la vie. » (Pelt, 2006). Les communications pourraient ainsi décrire les enjeux, les modalités, les méthodologies et les protocoles scientifiques mobilisés pour aborder les interactions — de coopération ou d’une autre nature — entre espèces. Elles offriraient également l’occasion d’en interroger les limites heuristiques, voire les impasses, et de mettre en lumière les obstacles épistémologiques auxquels ces approches se heurtent. Elles pourraient enfin rendre compte des postes d’analyse privilégiés par les différents champs disciplinaires pour l’étude des relations interspécifiques, ainsi que des précautions et des présupposés (éthiques, philosophiques, etc.) que ces méthodologies impliquent.

Axe 3 : Ambivalence et diversité des relations interspécifiques

 Derrière le terme parapluie de relations interspécifiques se cache un ensemble d’interactions qui varient de la symbiose à la compétition ou prédation, en passant par le commensalisme et le parasitisme. Il conviendrait d’interroger de manière interdisciplinaire ces différentes modalités de relations et de mesurer la manière dont leur compréhension est voilée notamment par des représentations et modèles issus d’autres disciplines. Il s’agirait également de mener un examen critique des différents qualificatifs apposés aujourd’hui au nom « espèce » (domestique, nuisible, protégée, invasive, etc.) dans le domaine du droit et de la protection de l’environnement.

Cet axe prolongerait ainsi la visée définitionnelle à travers des enjeux de catégorisation et de modélisation des relations, en mesurant les ambivalences qui les traversent. Il souhaite également s’ouvrir à des communications portant sur la gestion des espèces par les politiques publiques — qu’il s’agisse du contrôle des espèces dites nuisibles, de la protection de la faune sauvage ou du traitement des espèces domestiques féralisées. Des communications pourraient ainsi analyser la manière dont les sciences humaines, sociales, juridiques ou du vivant construisent, hiérarchisent ou contestent ces catégories, et montrer comment ces cadres conceptuels influencent à la fois les pratiques de terrain, les politiques publiques et les dispositifs de protection, ainsi que les décisions — éthiques et politiques — de gestion, de contrôle ou de mise à distance des non‑humains.

Les communications pourront ainsi aborder, de manière non limitative, les questionnements suivants :

  • Analyse lexicologique des termes les plus usités : espèce, relations, agentivité des non-humains, anthropocène, anthropocentrisme, écosystème, interspécificité, santé environnementale, crise de la biodiversité, etc. ; 
  • Comment les différents apports scientifiques ont influencé la manière de définir et percevoir les relations entre espèces dans les champs biologique ? philosophique ? anthropologique ? littéraire ? juridique ? 
  • Comment et par quels protocoles les disciplines traitent respectivement les relations interspécifiques ?
  • Ce faisant, comment peut-on envisager le transfert d’un concept d’une discipline à l’autre ? Assiste-t-on à de simples insertions ? des déviations ?

Modalités de contribution

Les propositions de communication, de 500 mots maximum, accompagnées d’un titre ainsi qu’une brève bio-bibliographie, seront à envoyer avant le 17 juillet 2026 à l’adresse suivante : labo.grris@gmail.com. Les auteur.e.s des propositions retenues seront prévenu.e.s au plus tard le 7 septembre 2026. 

Colloque le jeudi 5 novembre 2026, Université Jean Monnet, Saint-Étienne

Comité d’organisation

  • Allan Bernon–Mabboux (Institut d’histoire des représentations et des idées dans les modernités, Université Jean Monnet)
  • Claire Mottion (Institut d’histoire des représentations et des idées dans les modernités, Université Jean Monnet)
  • Agathe Faranda (Centre de recherches critiques sur le droit, Université Jean Monnet)
  • Aimé Guex (Fonds National Suisse, Université de Lausanne)
  • Thomas Barrière (Centre de recherche en littérature et poétique comparées, Université Paris Nanterre)
  • Aurélie Perrin (Centre de Recherches Historiques, École des hautes études en sciences sociales)

Organisée par le laboratoire junior GRRIS (Groupe de Recherche sur les Relations InterSpécifiques)

Bibliographie indicative

BARATAY Éric, Le Point de vue animal. Une autre version de l’histoire, Paris, Le Seuil, 2012.

—, « Pourquoi croiser les sciences ? », dans Croiser les sciences pour lire les animaux, Paris, Éditions de la Sorbonne, « Homme et société », 2020, p. 7-17.

—, L’Animal désanthropisé. Interroger et redéfinir les concepts, Paris, Éditions de la Sorbonne, « Histoire environnementale », 2021.

—, Les Animaux historicisés. Pourquoi situer leurs comportements dans le temps et l’espace ?, Paris, Éditions de la Sorbonne, « Homme et société », 2022.

CHIARI Sophie, L’Écocritique : repenser l’environnement au prisme de la littérature, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2024.

DELORD, Julien, L’Extinction d’espèce. Histoire d’un concept et enjeux éthiques, Paris, Presses Universitaires de France, 2010.

DESCOLA, Philippe, Par‑delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

DESPRET, Vinciane, Quand le loup habitera avec l’agneau, Paris, France, Éditions la Découverte, 2020.

DITTMAR, Pierre-Olivier, L’Invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale, Paris, Gallimard, 2026.

HUSTAK Carla et MYERS Natasha, Le Ravissement de Darwin. Le langage des plantes [2012], Philippe Pignarre (trad.), Paris, La Découverte, « Les Empêcheurs de penser en rond », 2020.

KOHLER, Florent, «  Sociabilités Animales : Introduction  », dans Études rurales, no 189, 2012, p. 11-31.

—, Les Sociétés animales. Un regard sociologique, Paris, Armand Colin, 2025.

LHERMINIER, Philippe et SOLIGNAC, Michel, De l’espèce, Paris, Éditions Syllepse, « Matériologiques », 2005.

LOREAU, Michel, HECTOR, Andy et FOREST, Isbell, Les conséquences écologiques et sociétales de la perte de biodiversité, Londres, ISTE éditions, 2024.

MARGULIS, Lynn et SAGAN, Dorion, The Symbiotic Planet : A New Look at Evolution, New York, Basic Books, 1998.

MARGULIS, Lynn, Microcosmos. 4 milliards d’années de symbiose terrestre, trad. Gérard Blanc et Anne de Beer, Marseille, Wild Project, 2022 [1987]. 

MORIZOT, Baptiste, Manières d’être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous, Arles, Actes Sud, 2020.

PELT, Jean-Marie, La Solidarité chez les plantes, les animaux, les humains, Paris, France, Librairie générale française, 2006.

SCHAEFFER, Jean-Marie, La Fin de l’exception humaine, Paris, Gallimard, « nrf essais », 2007.

TORT, Patrick, L’Effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Paris, Éditions du Seuil, « Points Sciences », 2008.


Date(s)

  • Friday, July 17, 2026

Attached files

Keywords

  • espèce, relations interspécifiques, définitions, méthodes, désanthropisation des sciences, épistémologie, interdisciplinarité

Contact(s)

  • Laboratoire Junior GRRIS
    courriel : labo [dot] grris [at] gmail [dot] com

Information source

  • Allan Bernon--Mabboux
    courriel : allan [dot] bernon [dot] mabboux [at] univ-st-etienne [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Les relations interspécifiques à la croisée des disciplines : enjeux théoriques et méthodologiques », Call for papers, Calenda, Published on Wednesday, June 03, 2026, https://doi.org/10.58079/16bzo

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