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Nature et spiritualité au XIXe siècle

Revue Romantisme, n°221

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Published on Wednesday, June 03, 2026

Abstract

L’ambition de ce dossier est d’élargir le spectre de la connaissance en rassemblant des études issues de différents champs disciplinaires (arts visuels, histoire, lettres, théologie…) dans le but de comprendre dans quelle mesure les représentations de la nature et la foi s’interpénètrent dans la France du XIXe siècle. C’est la question qui est au cœur de ce dossier. L’entreprise doit finalement permettre d’améliorer la connaissance des liens entre religions et culture, en prolongeant les travaux de Michel Lagrée qui avaient éclairé la relation entre religion, société et technique, mais qui avaient laissé la perspective environnementale dans l’ombre de la réflexion sur la modernité.

Announcement

Argumentaire

Depuis les années 2000, la connaissance du rapport des Français à leur environnement a considérablement progressé, à la faveur de l’essor de l’histoire environnementale, née dans les années 1970 aux États-Unis. La récente synthèse d’envergure sur l’Histoire environnementale de la France[1] en témoigne. Mais la dimension religieuse est restée relativement à l’écart de ce foisonnement de travaux. La question des interactions entre nature et religion a pourtant été soulevée précocement et avec fracas par Lynn White, dans un article retentissant de 1966 intitulé Les Racines historiques de notre crise écologique[2], qui défendait l’idée que le judéo-christianisme avait une responsabilité particulière dans les dommages environnementaux, du fait de son anthropocentrisme. Le sujet a depuis été maintes fois repris, en particulier lors du colloque « Religion et écologie », organisé à Paris en 1991[3], et a pendant longtemps aimanté la réflexion sur la relation entre religion et nature. En outre, les chercheurs en sciences sociales[4] ou les théologiens[5] ont surtout exploré le XXe siècle et le début du XXIe. Sur le XIXe siècle, les études éclairant les liens entre nature et religion demeurent relativement peu nombreuses. En littérature, quelques travaux ont bien analysé la propension des auteurs romantiques à présenter les spectacles de la nature comme des images de Dieu[6], mais les historiens se sont rarement penchés sur cette question et l’on peine à saisir les rapports entre religion et nature à l’échelle de la société. La relation des chrétiens à leur environnement n’est guère saisie que par les travaux d’Éric Baratay, qui a décrit les rapports de l’Église à l’animal sur le temps long[7] ou par les recherches de Samuel Gicquel[8] sur les clercs naturalistes. Elle n’est donc connue que de façon fragmentaire.

L’ambition de ce dossier est d’élargir le spectre de la connaissance en rassemblant des études issues de différents champs disciplinaires (arts visuels, histoire, lettres, théologie…) dans le but de comprendre dans quelle mesure les représentations de la nature et la foi s’interpénètrent dans la France du XIXe siècle. C’est la question qui est au cœur de ce dossier. L’entreprise doit finalement permettre d’améliorer la connaissance des liens entre religions et culture, en prolongeant les travaux de Michel Lagrée qui avaient éclairé la relation entre religion, société et technique[9], mais qui avaient laissé la perspective environnementale dans l’ombre de la réflexion sur la modernité. Ce dossier la place au centre des investigations.

La nature envisagée ici n’est bien sûr pas la nature humaine ou la nature philosophique, mais l’environnement biophysique, à savoir le vivant, les paysages, les milieux qui constituent le cadre de vie. Les communications pourront porter sur le clergé comme sur les laïcs, dès lors que ces derniers développent un discours sur la nature qui s’appuie sur un référentiel religieux et qui permet d’observer l’influence de la culture religieuse sur la manière dont les acteurs du XIXe siècle pensent leur environnement. Ces dernières années, plusieurs auteurs ont défendu l’idée qu’il y avait une sensibilité environnementale protestante plus marquée[10]. Il serait particulièrement intéressant que les contributions assemblées permettent d’évaluer la pertinence de ce constat dans le contexte de la France du XIXe siècle. Aussi les travaux qui éclairent ce débat seront-ils appréciés. Mais ce dossier pourra rassembler des études qui portent sur d’autres religions, y compris lorsqu’elles concernent la découverte de courants spirituels peu présents en France métropolitaine, que ce soit à travers les voyages ou la lecture.

Plus précisément, les contributions pourraient explorer les pistes suivantes :

1- En quête de transcendance

L’importance que représente la publication du Génie du christianisme de Chateaubriand est bien connue[11]. Mais, au-delà de cette œuvre emblématique, la manière dont la vision romantique pénètre les discours chrétiens sur la nature demeure à préciser. À quel rythme se fait-elle ? Par quels canaux ? Avec quelle force ? Dans quelle mesure la vision romantique concurrence-t-elle l’approche classique, qui demeure longtemps dominante dans les séminaires ruraux de la période concordataire[12] ? Il serait précieux de disposer d’études qui documentent cette évolution méconnue. En la matière, les œuvres littéraires, les correspondances ou les récits de voyages peuvent être des sources utiles. L’intérêt nouveau pour les montagnes paraît nécessiter une attention toute particulière, à en juger par la littérature naturaliste, dans laquelle les récits épiques en milieu escarpés sont fréquents.

Les contributeurs sont invités à faire dialoguer la dimension culturelle et religieuse, notamment en montrant que la description de la nature comme un théâtre d’émotion permet de réintroduire le mystère et que la quête de transcendance peut mener vers une lecture sentimentale de la nature. L’essor des pèlerinages en milieu naturel, l’érection de croix ou la construction de lieux de culte dans des paysages jugés sublimes en témoignent et peuvent naturellement constituer de beaux révélateurs.

La dimension romantique et sentimentale pourra en particulier être observée sur le terrain des arts[13]. Peinture, sculpture, arts décoratifs ou encore musique, tous les arts pourront être mobilisés pour tenter de repérer des formes de sacralisation poétique ou une esthétique qui valorise une harmonie entre l’humanité, la nature et le divin. Les compositions de Félicien David, par exemple, mériteraient d’être analysées à travers ce prisme, tout comme les représentations de saint François d’Assise. 

2- Voir Dieu dans la nature

La question qui se pose ici est de savoir comment on passe d’une observation du monde sensible à la représentation de Dieu et ce que cela induit sur l’image que l’on se fait de Dieu. Les discours institutionnels peuvent bien sûr être scrutés pour saisir les évolutions culturelles et théologiques, mais il est tout aussi intéressant d’analyser les positions d’acteurs qui reflètent une éventuelle prise de distance par rapport aux normes et qui traduisent la volonté de construire une forme de religion personnelle, en s’appuyant sur l’observation de la nature.

La dimension transcendantale de la poésie est connue[14] mais on mesure mal le degré de pénétration de cette lecture appliquée à la nature dans la société française du XIXe siècle. Pour éclairer cette question, on pourra par exemple en chercher la trace dans les exercices réalisés en milieu scolaire ou dans les écrits du for privé qui traduisent les expériences religieuses[15]. Par ailleurs, il convient d’être attentif aux sources qui permettent d’apporter un éclairage indirect sur la manière dont les personnes éloignées de l’écrit articulent observation de la nature et représentation de Dieu.

Ces interrogations amènent à se saisir de la question de la théologie naturelle, qui a surtout été traitée par les spécialistes de l’époque moderne[16]. Par conséquent, toute approche qui permet de comprendre comment se perpétue ce courant au XIXe siècle en se recomposant, notamment sous l’effet du romantisme, est la bienvenue. Les arguments mobilisés pour réfuter la religion naturelle, qui s’articule autour de la raison et de la nature humaine, dès lors qu’ils mettent en jeu les éléments de la nature au sens biophysique du terme, ont toute leur place dans ce dossier. C’est aussi le cas des réflexions qui touchent à l’évangélisation par la nature, dont on peut guetter les signes dans les assemblées du Réveil protestant ou dans l’émergence des colonies de vacances ou des retraites religieuses.

3- Nature, religion et politique

L’un des apports de l’histoire environnementale est d’avoir démontré l’intrication de la pensée politique et de la représentation du monde sensible[17]. La nature est politique, comme l’ont rappelé les auteurs de la récente synthèse sur l’Histoire environnementale de la France[18]. Dans cette perspective, il paraît judicieux d’ausculter les discours religieux sur la nature pour tenter de discerner la vision politique qu’ils portent. Y a-t-il une lecture ultramontaine de la nature, qui masquerait une critique de la modernité ? L’abondante production de Louis Veuillot mériterait par exemple d’être considérée sous ce prisme. À l’inverse, les lectures utilitaristes de la nature sont-elles plutôt portées par des acteurs de sensibilité gallicane ? D’autres interrogations pourront être soulevées dans ce cadre de réflexion, en particulier parmi les suggestions suivantes : existe-t-il dès le XIXe siècle une défense des espèces ou des milieux qui est motivée par des considérations religieuses ? Comment les pollutions sont-elles perçues par les croyants ? Comment ceux-ci articulent-ils leur vision de la Création avec le concept d’espèce nuisible, particulièrement répandu au XIXe siècle ? Chez les catholiques, y a-t-il une critique de la traduction paysagère de l’État-nation portée par la IIIe République, alors que celle-ci mène une offensive anticléricale ? Là encore, l’approche peut aussi bien être entreprise par le versant littéraire qu’historique.

4- Sciences naturelles et religion

Longtemps considérée comme conflictuelle[19], la relation entre sciences et religion apparaît aujourd’hui plus nuancée qu’on ne l’a longtemps cru[20]. De nombreux clercs se passionnent en effet pour les sciences, que ce soit par goût ou dans une perspective apologétique, mais les rapports entre foi et sciences naturelles ne demeurent connus que de manière partielle. On sait peu de choses en particulier sur la manière dont cette discipline est enseignée dans les établissements d’enseignement catholique, que ce soit au niveau primaire, secondaire ou supérieur. D’une façon générale, les articles qui illustrent les tensions ou les tentatives de conciliation entre foi et sciences naturelles sont les bienvenues. Les articles relatifs à la réception du darwinisme ont toute leur place dans ce dossier, surtout lorsqu’ils dépassent les simples portraits d’acteurs engagés dans les controverses intellectuelles du temps et qu’ils donnent à voir la diversité des positions au sein de groupes ou d’institutions.

Modalités de contribution

Les propositions d’article sont à adresser à Samuel Gicquel (samuel.gicquel@univ-rennes2.fr) pour le 15 décembre 2026. Elles doivent comporter un titre, un résumé d’une demi-page de texte rédigé environ et une bio-bibliographie de quelques lignes. La date de remise des articles qui auront été acceptés est fixée au 15 décembre 2027.


[1] Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Thomas Le Roux, Corinne Marache, Julien Vincent, La Nature en révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870, Paris, La Découverte, 2025 ; Pierre Cornu, Stéphane Frioux, Anaël Marrec, Charles-François Mathis, Antonin Platrier, Les Natures de la République. Une histoire environnementale de la France, 1870-1940, Paris, La Découverte, 2025. 

[2] Lynn White, « The Historical Roots of our Ecological Crisis », Science, 10 mars 1967, vol. 155, n° 3767, p. 1203-1207.

[3] Danièle Hervieu-Léger (dir.), Religion et écologie, Paris, Éditions du Cerf, 1993.

[4] Denis Pelletier, « Le « réenchantement » du monde : les chrétiens et l’écologie. Écologie politique, 1992, n° 3-4, p. 61-78 ; Olivier Landron, Le Catholicisme vert. Histoire des relations entre l’Église et la nature au XXe siècle, Paris, Éditions du Cerf, 2008 ; Ludovic Bertina, La « conversion » écologique de l’Église catholique en France : sociologie politique de l’appropriation du référent écologiste par une institution religieuse, thèse de sociologie, EPHE, 2017.

[5] François Euvé, Théologie de l’écologie, Paris Salvator, 2021 ; Fabien Revol, La Création continuée. Science, philosophie et théologie, Cerf, 2023.

[6] Claude Rétat, « Le « Dieu vivant » romantique », Romantisme, 2011/4, n° 154, p. 21-34, Philippe Dufour, La littérature des images, Genève, Éditions la Baconnière, 2016.

[7] Éric Baratay, L’Église et l’animal, Paris, Éditions du Cerf, 1996.

[8] Samuel Gicquel, La faune, la flore et Dieu. Les clercs naturalistes français des années 1850 aux années 1930, mémoire inédit d’habilitation, EPHE, 2025.

[9] Michel Lagrée, Religion et cultures en Bretagne, 1850-1950, Paris, Fayard, 1992 et La Bénédiction de Prométhée. Religion et technologie, Paris, Fayard, 2000.

[10] Michael S. Northcott, “Reformed Protestantism and the Origins of Modern Environmentalism”, Philosophia Reformata, n° 83(1), 2018, p. 19-33.

[11] Dossier « Chateaubriand et le monde sensible », Littératures, 2018, n° 79. Voir tout particulièrement Piero Toffano, « Quelle valeur a la beauté de la nature dans l’œuvre de Chateaubriand ? », p. 85-94.

[12] Ernest Renan, Souvenirs d’enfance et de jeunesse, Paris, Gallimard, Folio, 1983 [1e édition : 1883].

[13] Isabelle Saint-Martin, Art chrétien/art sacré. Regards du catholicisme sur l’art (France XIXe-XXe siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014.

[14] Aurélie Foglia-Loiseleur, « Le monde signé Dieu », dans Nicolas Wanlin (dir.), Le poème fait signe, 2004 [https://www.fabula.org/colloques/document378.php], consulté le 9/12/2025.

[15] Michel Despland, « L’expérience religieuse au XIXe siècle : le for intime et l’esthétisation de l’existence », Problèmes d’éthique contemporaine, 1994/3, vol. 50, p. 601-618.

[16] Kaspar Von Greyerz, « La physico-théologie (ca 1650-1750) comme phénomène européen : un nouveau regard », Bulletin annuel de l’institut d’histoire de la Réformation, vol. 41, 2020, p. 19-29 ; Ann Blair et Kaspar Von Greyerz (dir.), Physico-theology. Religion and science in Europe, 1650-1750, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2020.

[17] Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques, Paris, La Découverte, 2020 ; Joachim Radkau, Nature and Power. A Global History of the Environment, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.

[18] Jean-Baptiste Fressoz et al., La nature en révolution…, op. cit. 

[19] Georges Minois, L’Église et la science. Histoire d’un malentendu, Paris, Fayard, 1991.

[20] Olivier Perru, Sciences, raison et religion en France au XIXe siècle, vol. 2 : Savants naturalistes chez les prêtres diocésains et les frères des écoles chrétiennes, Lyon, Vrin, 2016.


Date(s)

  • Tuesday, December 15, 2026

Keywords

  • nature, religion, france, XIXe

Contact(s)

  • Samuel Gicquel
    courriel : samuel [dot] gicquel [at] univ-rennes2 [dot] fr

Information source

  • Samuel Gicquel
    courriel : samuel [dot] gicquel [at] univ-rennes2 [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Nature et spiritualité au XIXe siècle », Call for papers, Calenda, Published on Wednesday, June 03, 2026, https://doi.org/10.58079/16bzm

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