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Mondialisation et travail vus d’Afrique

Activités productives, intégration sociale et modèles d’emploi

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Abstract

Ce dossier de la revue Socio-économie du travail propose de contribuer à la documentation sur la variété des systèmes d’emploi et des formes de mobilisation du travail en les regardant depuis l’Afrique. En effet, les pays africains offrent un observatoire privilégié des modèles de travail qui s’imposent dans des sociétés globalisées. L’appel à contributions se veut pluridisciplinaire, ouvert à toute proposition d’article original dans les champs de l’économie, de la sociologie et de l’anthropologie, mais aussi potentiellement d’autres disciplines.

 

Announcement

Argumentaire

Depuis son premier numéro en 2016, la revue Socio-économie du travail documente la variété des systèmes d’emploi et des formes de mobilisation du travail en croisant approches qualitatives (monographie, enquête de terrain) et quantitatives (statistique ou économétrique). Dans une perspective interdisciplinaire proche de la tradition anglo-saxonne des Industrial Relations, les articles publiés décrivent et analysent cette variété en prêtant une attention particulière au rôle des institutions dans l’économie et en développant une approche compréhensive de la réalité sociale.

Dans un précédent numéro (12, 2022-2), Socio-économie du travail a exploré comment les frontières du travail et de l’emploi se déplacent et se recomposent depuis les Suds. Nous proposons de prolonger cette perspective dans un prochain numéro visant à renouveler l’analyse du travail en le regardant depuis l’Afrique. L’appel à contributions se veut pluridisciplinaire, ouvert à toute proposition d’article original dans les champs de l’économie, de la sociologie et de l’anthropologie, mais aussi potentiellement d’autres disciplines.

Étudier les mondes du travail en Afrique représente plus qu’une simple ouverture sur d’autres terrains, cela offre l’opportunité de penser autrement les conceptions et les transformations du travail, y compris en Europe, permettant de faire évoluer nos approches et nos concepts. Jean Copans (2014 : 28) notait ainsi l’intérêt du regard sur l’Afrique pour relativiser la “remarchandisation du rapport salarial” mise en avant pour Robert Castel au milieu des années 1990. De même, Stefano Belluci et Andreas Eckert, concluant une importante somme historique sur l’histoire du travail en Afrique, soulignent que : “la précarité pourrait être considérée comme une caractéristique constitutive du travail capitaliste, dans la mesure où l’incertitude et l’instabilité ont toujours été des caractéristiques inhérentes au travail salarié, en Afrique comme ailleurs” (Bellucci et Eckert 2019 : 44). Si elle est heuristique, pourquoi l’étude du travail africain a-t-elle si peu été mobilisée par la sociologie du travail ? Nous revenons sur ce premier questionnement dans le cas francophone, avant de montrer comment les pays d’Afrique offrent un observatoire privilégié des modèles de travail qui s’imposent dans des sociétés globalisées et d’esquisser quelques conceptions associées à ces modèles qui mériteraient d’être analysées dans le cadre de ce numéro spécial.

Pourquoi l’analyse du travail africain occupe-t-elle si peu de place dans la sociologie du travail en France ?

Du côté des sciences sociales, différents facteurs pourraient être avancés, qui ont trait historiquement au grand partage entre anthropologie et sociologie : aux anthropologues l’étude de destinations lointaines et qualifiées de traditionnelles, aux sociologues l’analyse de nos sociétés industrielles (Latour 1997). En parallèle, la constitution d’études aréales a participé à couper les espaces de discussion entre sociologues du travail en Europe et spécialistes de l’Afrique. Jusque dans les années 2000, dans la sociologie française, l’attention a surtout porté sur les travailleuses et travailleurs africain.es immigré.es en Europe (Mottez, 1972 ; Allal et al. 1974 ; Marie 1994). Les travailleuses et travailleurs africain.es ne sont donc investigué.es que dans le contexte européen et de son point de vue. Après une longue carrière dédiée notamment à l’étude des classes ouvrières africaines, l’anthropologue Jean Copans pointait du doigt le peu d’intérêt que suscitait le travail, les travailleurs et travailleuses africaines dans les sciences sociales francophones dans les années 2010 (Copans op. cit.). Il attribuait ce désintérêt à la montée en puissance d’un socio-centrisme dans la recherche et à un nationalisme méthodologique.

Pourtant, cette apparente indifférence a pu cohabiter avec un certain intérêt de la sociologie francophone vers le travail en Afrique, intérêt qui ne semblent cependant pas avoir permis de construire des ponts suffisamment solides entre ces espaces cloisonnés de la recherche. Dès 1961, Georges Friedman appelait notamment à davantage de croisement entre sociologie du travail et ethnologie, cependant dans des termes datés qui rappellent des catégorisations qui mettaient les sociétés africaines à distance : « Au contraire, pour les sociétés traditionnelles, nous ne disposons d’aucune étude comparée, dans une aire culturelle, des activités et valeurs de travail, dont le principe ne semble même pas avoir suscité l’intérêt des ethnologues » (Friedmann 1961 : 167). D’autres sociologues ont également, à un moment de leur carrière, initié des recherches sur l’Afrique, parfois abandonnées du fait des difficultés à mener des enquêtes sur le long terme dans des terrains lointains et souvent sensibles (voir, par ex., Vatin 2012). D’autres soulignent que le travail a donné lieu à de stimulantes analyses en Afrique, mais qu’il reste abordé de manière indirecte (Perrin-Joly 2024). Enfin, des chercheurs africanistes ont proposé des approches interdisciplinaires, croisant sociologie et anthropologie pour analyser le travail. Pierre Bouvier a cherché ainsi à initier une démarche, la socio-anthropologie, visant à tirer parti des croisements entre les deux disciplines, de leurs complémentarités (mais aussi de leurs frictions) afin d’appréhender la complexité des mondes contemporains, où le travail et l’entreprise tiennent une place majeure (Bouvier 1989).

Le renouveau du dialogue entre sociologie et anthropologie (de L’Estoile 2012) semble d’abord avoir été saisi du côté des africanistes et notamment à partir de l’anthropologie du développement (Bourel et Vadot 2022 ; Lavigne Delville et Roy 2021 ; Olivier de Sardan 2010). Dans le même temps, un intérêt quoiqu’encore timide semble naître dans la communauté des sociologues du travail pour les travailleurs et travailleuses africain.es, même si le point de vue européo-centré reste prégnant, s’intéressant notamment aux travailleurs et travailleuses africain.es sous l’angle de la migration et du racisme (Bataille, 1997 ; Rudder, Vourc’h et Poiret 2000). S’inscrivant dans ce nouveau regard porté sur l’Afrique, ses travailleuses et ses travailleurs, nous proposons d’analyser les modèles de travail et la manière dont ils circulent, reliant le Nord et le Sud dans une économie mondialisée.

Analyser les modèles de travail : circulation et confrontation des représentations du travail

Nous parlerons ici de modèles de travail pour désigner un ensemble de dispositifs et de discours associés, qui composent des politiques publiques standardisées en faveur du développement de certains types d’emploi. Ils définissent des normes concernant les statuts d’emploi à favoriser, les conditions de travail associées, les priorités en matière de secteur professionnel et de formation associée. Ces modèles, de façon générale et en particulier en ce qui concerne le travail, sont élaborés au Nord pour être mis en œuvre au Sud (Darbon 2009) et sont subordonnés à l’idée que l’Afrique est d’abord un continent à développer économiquement (Li 2007 ; Mosse 2005), dans une continuité nette avec les politiques coloniales de l’Entre-Deux-Guerres (Becker et Schmitt 2024). L’analyse des modèles, bien souvent « par le bas », des catégories qu’ils utilisent (Rubbers 2007), de leur mise en œuvre, leur traduction, leur circulation a déjà pu donner lieu à de riches travaux (Olivier de Sardan 2021), dont certains centrés sur l’activité même des développeurs ou de leurs auxiliaires (Abdelghafour 2022 ; Aguillon 2022 ; Dabaghy 2015). Ces « modèles voyageurs » (Olivier de Sardan, op. cit.) sont en effet transformés à chaque passage par des espaces de rencontre (entre organisations, experts et expertes, intermédiaires, ONG, populations cible…), confrontant différentes façons de travailler, de produire, de consommer qui évoluent dans un double mouvement de territorialisation et de déterritorialisation. Néanmoins, peu de recherches se sont intéressées spécifiquement aux formes de travail qu’imposent ces modèles conçus au Nord, aux concurrences catégorielles qu’ils impliquent et aux réappropriations qu’en font les acteurs tout au long de leur chaîne de mise en œuvre.

Pour ce numéro, nous invitons en particulier les auteurs et autrices à analyser les conceptions du travail explicitement ou implicitement valorisées par ces modèles et comment ces conceptions évoluent ou se transforment au gré de la mise en œuvre des modèles. Les conceptions du travail peuvent à la fois être entendues comme les significations données à l’activité, ou comme l’ethos du travailleur. Elles se traduisent à travers les activités concrètement visées (quels secteurs d’activité sont jugés porteurs ?), les conditions d’emploi associées (comment est déterminé le niveau de subsistance ? Quelles normes sont imposées à ces emplois, en terme social, environnemental… ?) Les contributions sont encouragées à explorer à la fois ce qui est associé à un « bon » travail, utile ou valorisé par les politiques publiques ou de développement, et ce que cette conception du travail « fait » concrètement à ceux et celles qui sont visés dans ces mêmes politiques (les « populations cibles » : jeunes, femmes, ruraux, diplômé.es…) ou ceux et celles qui sont censés les mettre en œuvre (les « experts » et « expertes »).

Trois directions sont suggérées pour interroger les modèles de travail, les conceptions associées et leur transposition en Afrique. Tout d’abord, il s’agit d’analyser la prise en compte par les modèles du rôle socialement intégrateur du travail, et leur capacité à l’assurer dans leur mise en œuvre. Ensuite, nous proposons aux auteurs et aux autrices d’interroger ce qui apparait comme une norme dominante dans les politiques de développement : celle de l’auto-emploi. L’analyse pourrait en particulier porter sur l’opposition implicite de l’auto-emploi mais plus encore de l’entrepreneuriat vu comme un ethos particulier du travail (Perrin-Joly et Verdalle 2022) avec le salariat. Enfin, notre dernier axe propose d’approfondir les pratiques concrètes de multiactivité, les potentielles formes d’hybridation ou d’articulation des statuts, pour interroger le travail au concret, et l’articulation entre les activités salariées et indépendantes.

Quel travail dans quelles conditions d’emploi et pour quelle intégration sociale ?

Nous invitons les autrices et auteurs à analyser la place que le travail, en tant qu’activité, source d’intégration et de statut, occupe dans les politiques publiques de développement sur le continent. Si, dans la recherche, le travail africain est longtemps resté « introuvable » (Ouédraogo & Fofana 2009), est-ce parce qu’il était également un impensé des politiques de l’emploi ? Comment s’articulent les objectifs de création d’emploi avec les conditions de réalisation de cet emploi et les aspirations des travailleurs ?

L’analyse de l’articulation entre travail et emploi en Afrique se joue au croisement de deux tendances dans les recherches : celle insistant sur les conceptions locales du travail, inscrites dans des histoires longues et articulées aux valeurs des sociétés considérées et celle portant en premier lieu sur les changements sociaux produits par l’économie coloniale puis post-coloniale.

D’un côté, des travaux ont mis en avant les conceptions africaines locales du travail et ont montré leur intégration dans l’ensemble des pratiques sociales. À propos des Dogons de Sanga par exemple, Michel Leiris (1952) a montré que l’utilité du travail allait de pair avec des considérations morales et esthétiques, et a invité à l’étudier en même temps que les pratiques rituelles qui lui donnent sens. Production, circulation et consommation se trouvent ainsi liés et mis en acte au cours d’interactions avec l’environnement vivant où elles prennent place. Dans les années 1980, les ethnographies des classes ouvrières africaines considéraient les continuités entre le travail et les différentes sphères sociales (Agier, Copans, et Morice 1987). Le travail entrepreneurial ne peut non plus se saisir sans apprécier le “travail social” qui incombe à tout entrepreneur en Afrique, par les relations qu’il entretient pour faire perdurer ses activités par-delà les aléas politiques et la volatilité des conjonctures économiques (Bierschenk et Muñoz 2021 ; Saint-Lary 2009)

De l’autre, l’émergence du travail salarié sur le continent s’inscrit dans une généalogie coloniale et capitaliste (Bellucci, 2017). L’emploi des travailleurs et travailleuses s’appuie alors sur différentes formes d’exploitation impliquant les relations familiales et en particulier les femmes (Meillassoux 1975). C’est pourquoi, pour peu qu’il existe une histoire de la protection sociale organisée par les États (Scully et Jawad, 2019), elle a été envisagée dans un relatif désencastrement alors que l’activité humaine est a contrario intégrée dans le vivant en Afrique (Mbembe, 2023). Cette tension se traduit par une problématique persistante entre les dispositifs institutionnels de promotion de l’emploi et les conceptions locales du travail (entendu ici dans son acception large d’acte de transformation à finalité utilitaire). Dans cette perspective, la situation des travailleurs forestiers gabonais dans leur rapport à l’environnement a ainsi été modélisée comme celle d’un entre-deux entre celui (anti-forêt) des forestiers européens opérant au Gabon et celui des populations locales (pro-forêt) (Kialo, 2007).

Tous entrepreneurs ? Toutes entrepreneuses ?

L’omniprésence de l’emploi dans les modèles de travail est majoritairement définie comme un auto-emploi. Comme le souligne Sylvie Bredeloup, « à mesure que la vague néolibérale s’est étendue en Afrique subsaharienne sous l’impulsion des bailleurs de fonds internationaux, la figure de l’entrepreneur a remplacé celle du travailleur » (Bredeloup 2021 :429). Plus que de salarié.es, c’est d’entrepreneurs et d’entrepreneuses dont le continent aurait besoin (Chapus, Berrou et Onibon Doubogan 2021). Le tournant digital qui a touché de plein fouet différents pays du continent participe à ré-enchanter cette figure de l’entrepreneur, que celui-ci soit un petit paysan sommé de vendre en ligne ou de se faire payer via des applications mobiles, ou des start-uppeurs se présentant comme les licornes d’une Afrique Innovante. Quels types d’entrepreneuriat émergent de ces politiques incitatives ? Que partagent les petites activités économiques de rue, à la taille réduite tant par le nombre de personnes impliquées, que par leur production, et par leurs revenus étriqués comme par « l’étroitesse du champ des possibles pour ceux et celles qui les exercent » (Deslaurier, 2021 : 8) avec les capitaines d’industrie vantés dans les secteurs émergents de la Tech africaine (Gueye et al. 2024 ; Kouassi et Chapus 2025) ?

Si un certain nombre de « cols blancs » engagés dans des professions libérales peuvent représenter une frange de l’entrepreneuriat africain, ce sont également eux qui sont prioritairement concernés par la « fuite des cerveaux » du continent (Pilossof, 2019). Dans le même temps, la diaspora est largement courtisée pour revenir investir dans l’économie de son pays d’origine. Quelle place occupent alors les africains et les africaines diplômés au Nord, ou plus généralement les diasporas dans l’appropriation voire la transformation des modèles promouvant une Afrique entrepreneuse ?

Tensions et réappropriation des modèles de travail dans un contexte de pluriactivité

Ce numéro invite enfin à ne pas dissocier la compréhension de l’entrepreneuriat des analyses sur le salariat. Il s’agit à la fois de situer les activités de travail dans des tendances globales (comme la standardisation progressive du temps de travail légal – Rasmussen, 2024) et de considérer le travail « tel qu’il se fait » dans toute la diversité des activités concrètes qu’il peut représenter et dans sa dimension « ordinaire » (Monteith, Vicol et Williams, 2021).

Sur le continent africain, l’opposition entre salariat et entrepreneuriat a depuis longtemps montré ses limites. En effet, « beaucoup de ceux qui lancent et gèrent des entreprises productives fonctionnent trop à la marge pour accumuler ne serait-ce qu’un petit capital » (Berry, 2019 : 457). De longue date, la pluriactivité est la norme (Bourel et Vadot, op. cit. : 21-22), anticipant une tendance minoritaire mais croissante en Occident où se multiplient les superpositions de statuts et d’activités, tant le niveau de revenu généré par la gig economy (ou l’économie de plateforme) n’offre ni la protection ni le capital suffisant pour sécuriser sa situation (Anwar et Graham 2020). À nouveau, en partant du point de vue des travailleurs et travailleuses, comment se combinent ces activités ? Comment les modèles promus (par quels acteurs et actrices ?) percutent les attentes des travailleurs et travailleuses ?

Modalités de soumission

Les auteurs et autrices devront soumettre leur texte sur la plateforme de la revue https ://classiques-garnier.com/ojs/index.php/set/index,

avant le 06/11/2026.

Les articles ne devront pas dépasser 70 000 signes, bibliographie, notes et espaces compris. Ils seront accompagnés d’un titre et d’un résumé en français et en anglais suivant les consignes développées ici : Soumissions | Socio-économie du travail (https ://classiques-garnier.com/ojs/index.php/set/about/submissions)

Coordinateurs

  • Etienne Bourel (Université de Leyden et Institut for Social Research in Africa)
  • Constance Perrin-Joly (Centre Français des Études Ethiopiennes)
  • Philippe Semenowicz (LIRTES, Université Paris Est Créteil)

Keywords

  • modèles de travail, Afrique, mondialisation, emploi, intégration sociale, pluriactivité

Contact(s)

  • Etienne Bourel
    courriel : e_bourel [at] yahoo [dot] com

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Mondialisation et travail vus d’Afrique », Call for papers, Calenda, Published on Wednesday, June 10, 2026, https://doi.org/10.58079/16dg4

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