AccueilTerrains diffciles, sujets sensibles. Faire de la recherche au Maghreb et au Moyen-Orient

Terrains diffciles, sujets sensibles. Faire de la recherche au Maghreb et au Moyen-Orient

Difficult terrains, sensitive subjects. Research in the Maghreb and in the Middle-East

میادین صعبة الولوج و مواضیع ذات حساسیة : القیام بالأبحاث المیدانیة في المغرب العربي و الشرق الأوسط

*  *  *

Publié le mardi 27 mars 2018 par Anastasia Giardinelli

Résumé

Les difficultés « du terrain » se trouvent de plus en plus au centre des préoccupations de la recherche en sciences sociales. Les cas extrêmes, comme la guerre et le terrorisme, annoncent même sa possible disparition. Mais se limiter à ces cas de figure, c’est laisser de côté un grand nombre de sujets autrement plus complexes et plus difficiles. Ce colloque souhaite les aborder en focalisant sur le Maghreb et le Moyen-Orient.

Annonce

Argumentaire

Lieu : Institut Universitaire de la recherche scientifique, Rabat Date: 14 et 15 février 2019.

Les difficultés « du terrain » se trouvent de plus en plus au centre des préoccupations de la recherche en sciences sociales. Les cas extrêmes, comme la guerre et le terrorisme, annoncent même sa possible disparition. Mais se limiter à ces cas de figure, c’est laisser de côté un grand nombre de sujets autrement plus complexes et plus difficiles. Ce colloque souhaite les aborder en focalisant sur le Maghreb et le Moyen-Orient.

Faire du terrain, au sens large (Ayijam, Bouju 2015, 11) ou au sens strict est au Maghreb et au Moyen-Orient souvent une gageure dans la mesure où presque tous les sujets, même les plus mondains, prêtent soit à la suspicion (« C’est pour la science ou pour la ‘sécurité’ ?»), la dérision (« Ah, ça, c’est un projet de recherche !?) ou au discrédit (« Que peut-on apprendre de plus que ce que l’on sait déjà ! »). Si les deux dernières réactions tentent de diminuer la portée de la recherche, la première fait d’elle un substitut de l’action politique par sa supposée proximité avec la sphère politique que cela soit dans la démarche, les résultats ou même dans la personne du chercheur, ou alors, elle la conçoit comme quelque chose qui s’expose à un risque. C’est cet aspect qui intéresse cet appel à communication.

Inversement et paradoxalement, pour les instances de décision, pour les chercheurs et pour le public l’importance scientifique des travaux se jauge par la teneur politique de leurs thèmes et de leur ‘frôlement’ avec les enjeux politiques. Les travaux qui s’intéressent à des domaines comme l’art, les médias, la vie ‘ordinaire’, la sexualité, et même la violence au quotidien, sont alors affligés d’une insignifiance paralysante et sont perçus comme des quasi faits divers puisque distants de la politique. Or, ne nous trompons pas : qu’ils touchent directement ou pas à la politique, toutes ces travaux se font dans des contextes peu ouverts et exposent les chercheurs à des difficultés qui dépassent les rapprochements avec la politique et qui surviennent dès lors que les questions et les problématiques sont perçues comme dérangeantes. Une recherche n’est menacée que parce qu’elle est menaçante à des degrés divers.

Dans des contextes autoritaires, ce qui est le cas de la quasi majorité des pays du Maghreb et du Moyen-Orient, la recherche est le plus souvent « sous surveillance », puisque tous les chercheurs doivent se soumettre aux autorisations administrative et policière qui la transforment la plupart du temps en zone minée. Or, ce contrôle, qui va de l’expulsion expéditive aux tentatives sournoises de découragement, n’épuise pas la gamme des difficultés et des défis, loin d’être propres à la région comme le montrent de nombreuses études (Brown 2009, Dolnick, Kovat-Bernat 2002). Les raisons qui rendent un terrain plus ‘sensible’ ou difficile par comparaison à d’autres sont à la fois théoriques, pratiques et contextuelles.

Les raisons contextuelles et pratiques sont liées. La lecture de certains travaux qui portent sur les « terrains difficiles » donne l‘impression que tout est difficile tandis que disparaît la distinction entre les tracas et les imprévus potentiels de toute recherche et de ce qui particularise les recherches qui portent sur des thèmes sensibles socialement et politiquement. Alors que le danger des terrains dangereux s’impose de lui-même, les thèmes dit sensibles maintiennent le flou entre le potentiellement dangereux, le nuisible et le délicat, le marginal et le faible, qui nécessite des précautions d’ordre éthique, morale et politique. Surtout, ces thèmes éveillent la conscience des rapports de force qui se limite à l’évocation du pouvoir du chercheur sur les personnes observées ou interviewées, mais taisent paradoxalement le pouvoir que celles-ci possèdent sur le chercheur et l’issue de la recherche.

Pour rendre possible une quelconque élaboration sur le sujet, il est important de commencer par des définitions liminales qui permettent de baliser la réflexion quitte à les dépasser par la suite : Des terrains sont dangereux lorsqu’ils risquent d’exposer ou exposent le chercheur et les interviewés à la mort et aux agressions physiques (kidnapping, assassinats, emprisonnement), ou psychologiques (menaces de mort, subornation, surveillance ostentatoire, intimidation), lors de la collecte des données ou dans leur restitution. Ils sont sensibles, en revanche, lorsqu’il y a un rapport à la vérité en jeu entraînant d’une part, des risques de déstabilisation des épreuves de vérité et de réalité (Boltanski 2009), tels que montrer l’émergence d’une réalité politique jusque-là ignorée ou de décrire les mécanismes et le fonctionnement d’une institution ou d’un groupe d’une manière inédite, et d’autre part, de heurter les croyances individuelles ou de groupes de manière irréversible et sans appel en suscitant la honte, l’opprobre ou l’exclusion sociale. On peut penser, entre autres, à l’homosexualité, à l’athéisme, à la corruption, à l’émergence de nouveaux acteurs, aux ‘objets-oubliés-volontairement’ et ... aux chiffres.

Les contraintes du contexte orientent la recherche en rendant possible l’exploration de certains thèmes au détriment d’autres. Ainsi, le confinement des études en criminologie à la gendarmerie, les restrictions sur l’accès aux archives et l’inaccessibilité à des degrés divers et en fonction des objets aux statistiques dans tout le pourtour Sud de la Méditerranée, orientent incidemment la recherche vers l’analyse des petits groupes et l’analyse qualitative. C’est pourquoi, toute réflexion sur les objets sensibles appelle à reconnaître les ‘objets oubliés’, à examiner les démarches (sans doute plus que les sujets de recherche) et à analyser l’autocensure.

Enfin, la description des répertoires des ‘sujets sensibles’ ne peut se faire sans théorie ni se substituer à elle. La multiplication des contextes rend t-elle justice à la théorie ? Selon Jean Copans (2015), la théorie elle-même devrait être considérée comme un « sujet sensible ». Son analyse du changement de paradigme de l’anthropologie, qui l’a fait passer d’une entreprise de compréhension/description d’un objet de recherche, réfléchissant et se réfléchissant sur la théorie et son champ disciplinaire, à l’usage quasi effréné et non pensé de concepts empruntés à d’autres disciplines, et la multiplication de postures sur le « terrain » qui ne fait que masquer leur manque de cohérence. Partant de là mais en déplaçant son questionnement, on peut se demander comment la prégnance des sujets considérés dangereux et/ou sensibles dans la région affectent les démarches théoriques, les ancrages paradigmatiques et comment ils contribuent ou peuvent contribuer au renouvellement disciplinaire. Autrement dit, comment s’engager dans la théorie et dans les disciplines (anthropologie, histoire, géographie, philosophie, communications, littérature, sciences politiques, sociologie, archéologie...) en abordant des terrains dangereux ou des sujets sensibles.

Trois axes principaux sont privilégiés :

  1. La collecte des données. Dans la collecte des données, pourront être considérées la rencontre avec les acteurs sur le terrain, la construction de la réalité dans des conditions extrêmes ou inconfortables, les dommages collatéraux touchant les chercheurs (la perte d’enfants , les troubles post-traumatiques, la culpabilité de laisser derrière soi des personnes devenues des proches ou des amies), les modalités de négociations par lesquelles la recherche parvient à être acceptée ou les interruptions impromptues qui la stoppent. Comment se réalisent à chaque fois « le duel entre permission et interdiction » (Hlaoua 2017) et les résistances de part et d’autre ? À quels moments apparaissent des positions incommensurables et fatales pour les suites de la recherche et comment la durée intervient-elle dans la compréhension et la restitution d’un terrain difficile ? Comment, enfin, l’éthique, lorsqu’elle échappe un tant soit peu aux impératifs des organisations de financement et aux effets de mode, permet–elle la reformulation de la question de la responsabilité non seulement du chercheur mais aussi de la connaissance qu’il produit ?
  2. La restitution. Comme le notent Valérie Amiraux et Daniel Cefaï (2001), la restitution est un moment qui peut s’avérer plus délicat que celui de la collecte. En effet, non seulement elle expose les participants à la recherche à la réaction de leur société avec des conséquences possibles aussi variées que leur mise en quarantaine, la mort, et ou encore, à la destruction du lien social ou à l’exposition indue et à la fragilisation des institutions qui transforment les terrains au sens strict en réels sites en danger. Comment cette restitution affecte t-elle la recherche et quelles sont les stratégies de contournement de tels risques ? En un mot, quels types de connaissance cette restitution produit-elle et sous quelles conditions doit-elle se faire ? Par ailleurs, et suivant le travail de Daniel Bizeul (1999), comment donner sa place à l’expérience sur le ‘terrain’ de sorte qu’elle ne soit plus de l’ordre du secret ou de l’impensé mais plutôt la traduction de moments certes déstabilisants mais féconds ?
  3. La théorie. Les disciplines. Le terrain ne peut se soustraire à la théorie. Dit autrement, comme espace de rencontre, le « terrain » et la manière dont il est conçu est déjà une forme de théorie qu’il faut rendre explicite. Ainsi, on peut, entre autres, se demander comment le choix du point de vue des acteurs se réfléchit –il sur l’élaboration analytique et théorique d’un objet de recherche, comment éviter l’addition effrénée des « data » sur un sujet donné, perçu comme sensible (pensons à l’homosexualité ou au transgenre, aux cultes minoritaires, à l’athéisme), et comment lui donner une intelligibilité qui contribue à la production de la connaissance disciplinaire ou interdisciplinaire. Comment le manque de statistiques, qui sont la plupart du temps «officielles», ou l’interdiction à leur accès impactent-ils non seulement sur les résultats factuels de la recherche mais trouvent aussi une résonnance dans la théorie qui lui sert de cadre ? Comment, enfin, réfléchir et concevoir la part de morale véhiculée par les théories elles-mêmes, notamment dans des situations où les élans naturels portent à la compassion ou l’indignation, notamment lorsque ces élans sont des conditions favorisant l’accès et le maintien sur le terrain ?

Bibliographie

Sylvie Ayimpam et Jacky Bouju (2015). Objets tabous, sujets sensibles, lieux dangereux , Civilisations 64, URL : http://civilisations.revues.org/3803.

Bizeuil, Daniel (1999). Faire avec les déconvenus. Une enquête en milieu nomade. Sociétés contemporaines, 33-34, 111-137.

Boltanski Luc, (2009). De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation. Paris Gallimard.

Boumaza, Magali et Campana, Amélie (2007). Enquêter en milieu « difficile ». Introduction. Revue française de science politique, 1, 57, 5-25.DOI 10.3917/rfsp.571.0005

Brown, Stephen (2009). Dilemmas of Self-Representation and Conduct in the Field. In Chandra Lekha Sriram, John C. King, Julie A. Mertus, Olga Martín-Ortega and Johanna Herman (éds.), Surviving Field Research: Working in Violent and Difficult Situations. New York et Londres, Routledge, 2009, 213-26.

Cefaï, Daniel et Amiraux, Valérie (2003). Les risques du métier. Engagements problématiques en sciences sociales. Cultures & Conflits, [En ligne], 47, URL : http://conflits.revues.org/829 ; DOI : 10.4000/conflits.82

Copans, Jean (2015). L’appel de la théorie : le terrain le plus difficile, Civilisations [En ligne] URL : http://civilisations.revues.org/3943 ; DOI : 10.4000/ civilisations.3943

Dolnik, Adam. Conducting Field Research on Terrorism: A Brief Primer. Perspectives on Terrorism , 5, 2. http://www.terrorismanalysts.com/pt/index.php/pot/article/view/dolnik-conducting-field-research

Gauthier, Jérémie (2015). Origines contrôlées. Police et minorités en France et en Allemagne. Sociétés contemporaines, 1, 97, 101-127.

Gobe, Éric (2014). Enquêter sur les avocats dans la Tunisie de Ben Ali : les arts de faire et leurs limites. In Driss Mansouri (éd.), Pratiquer les sciences sociales au Maghreb. Fondation du Roi Abdul-Aziz Al Saoud pour les études islamiques et les sciences humaines, 99-109, Essais, 978-9954-0-3614-3. <halshs-01018721>

Hennequin, Émilie (2012). La question de la sensibilité en recherche. In E. Hennequin (éd.), La recherche à l’épreuve des terrains sensibles : Approches en Sciences Sociales. Paris, L’Harmattan, 29-57.

Hloua, Abdelaziz (2017). Un terrain en action : une approche praxéologique d’un ordre religieux Soufi au Maroc, Études de cas de la zawiya Boutchichiya. In Khalid Mouna, Catherine Therrien et Leïla Bouasria (éds.), Casablanca 4 &Rabat, La Croisée des chemin & Centre Jacques Berque, 121-147.

Kovats-Bernat, J. Christopher (2002). Negotiating Dangerous Fields: Pragmatic Strategies for Fieldwork Amid Violence and Terror. American Anthropologist, 104, 1, 208-222.

Losonczy, Anne-Marie (2002). De l’énigme réciproque au co-savoir et au silence. Figures de la relation ethnographique. In Christian Ghasarian (éd.), De l’ethnographie à l’anthropologie reflexive. Nouveaux terrains, nouvelles pratiques, nouveaux enjeux. Armand Colin, Paris, 91-102.

Massicard, Elise (2002). Etre pris dans le mouvement. Savoir et engagement sur le terrain. Cultures et Conflits, http://www.conflits.org

Moussaoui, Abderrahmane (2001). Du danger et du terrain en Algérie. Ethnologie française, 1, 31, 51-59. لغات المؤتمر ھي العربیة والفرنسیة .Les langues du colloque sont l’arabe et le français

Modalités de soumission

Les résumés de communications de 500 mots détaillant la démarche et accompagnés d’une courte biographie (200 mots) devraient être envoyés à l’adresse suivante : gt4.aislfcolloque@gmail.com

avant le 5 mai 2018

La sélection des propositions sera communiquée le 10 juin 2018.

Les textes de 8500 mots (bibliographie et notes comprises) devraient être envoyés à la date limite du 15 novembre 2018. Une publication des meilleurs textes est prévue.

Conception : Ratiba Hadj-Moussa (York University)

Organisation et coordination : Institut Universitaire de la recherche scientifique (IURS), Rabat, Mhammed Belarbi (Université Cadi Ayyad, Marrakech), Ratiba Hadj-Moussa (York University), Zakaria Rhani (IURS, Rabat), Farid Zahi (IURS, Rabat).

Comité scientifique

  • Rahma Bourquia (Conseil Supérieur de l’enseignement, Rabat)
  • Islam Amine Deradji (Université de Montréal)
  • Ratiba Hadj-Moussa (York University)
  • Sari Hanafi (American University of Beyrouth)
  • Imed Melliti (IRMC, Université Manouba, Tunis)
  • Zakaria Rhani (IURS, Rabat)

Lieux

  • Insititut de la recherche scientifique
    Rabat, Maroc

Dates

  • samedi 05 mai 2018

Mots-clés

  • terrains difficiles, sujets sensibles, enquêtes, contôle, surveillance, censure

Contacts

  • ratiba hadj-moussa
    courriel : gt4 [dot] aislfcolloque [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • ratiba hadj-moussa
    courriel : gt4 [dot] aislfcolloque [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Terrains diffciles, sujets sensibles. Faire de la recherche au Maghreb et au Moyen-Orient », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 27 mars 2018, https://calenda.org/437489

Archiver cette annonce

  • Google Agenda
  • iCal