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Se sentir britannique

Feeling British

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Publié le jeudi 24 mai 2018 par Anastasia Giardinelli

Résumé

A quoi reconnaît-on l’adhésion des individus et groupes sociaux à la nation britannique pluriethnique et multiculturelle d’aujourd’hui ? Où situer leur identité dans le panorama des identités composites dont certains sont considérées par certains comme une preuve de progressisme et de tolérance, et par d’autres comme une menace pour la cohésion de la nation ? Pour accéder aux strates les plus profondes de l’identité britannique, nous proposons d’allier la recherche en civilisation avec une approche pluridisciplinaire.

Annonce

Argumentaire

 « L’Angleterre a changé. […] De nos jours, il est difficile de savoir qui est du coin et qui ne l’est pas. Qui appartient à ce pays, et qui est un étranger. C’est troublant » (Caryl Phillips, 2003 : 3). C’est ainsi que les premières lignes de Distant Shore (Prix Commonwealth, 2004) introduisent un débat sur la question de l’identité britannique dans un contexte d’immigration globalisée. L’auteur est un citoyen britannique qui a quitté l’Angleterre pour s’installer aux Etats-Unis, faute d’avoir pu trouver sa place dans un pays traversé par de nombreuses contradictions.

Anciennement professeur de Migration Studies  à l’Institut R. Luce, et chroniqueur régulier du Guardian, Phillips est un exemple emblématique de la britannicité cosmopolite choisie par  quelques citoyens issus de l’immigration « choisie ». Il se rattache pourtant à la communauté des ressortissants de la génération Windrush qui ont participé à l’effort historique de reconstruction de l’Angleterre, et dont le degré d’appartenance à la nation a été remis en question dans l’actualité récente.

Pour aussi surprenant qu’il puisse paraître, ce paradoxe n’est qu’une illustration, parmi tant d’autres, de la complexité des dynamiques sociétales qui traversent les divers milieux politiques et culturels du Royaume-Uni et qu’il nous appartient aujourd’hui de saisir. A quoi reconnaît-on l’adhésion des individus et groupes sociaux à la nation britannique pluriethnique et multiculturelle d’aujourd’hui ? Où situer leur identité dans le panorama des identités composites dont certains sont considérées par certains comme une preuve de progressisme et de tolérance, et par d’autres comme une menace pour la cohésion de la nation ?

De tels questionnements susciteront sans doute l’intérêt d’une communauté de chercheurs de plus en plus sensibilisée aux problématiques politiques, sociales et économiques qui ont traversé le Royaume-Uni dernièrement et dont la littérature scientifique a retracé les évolutions récentes (I. Dunt 2018 ; H. D. Clarke et alii, 2017, D. Hannan, 2017 ; R. Espiet-Kilty, 2016 ; J.-P. Révauger, 2016 ; C. Puzzo, 2016, pour n’en citer que quelques-uns). Et ceci d’autant plus que cette nation d’Europe, déjà excentrée de par sa position géographique, s’achemine vers une sortie difficile de l’Union Européenne. Dans un contexte de plus en plus globalisé, les notions d’identité nationale et de frontière marquent l’orientation des mutations profondes qui affectent déjà et continueront de transformer en profondeur la vie des britanniques de Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord. Il importe donc d’explorer les transformations du sentiment d’appartenance qui en découlent.

Pour accéder aux strates les plus profondes de l’identité britannique, nous proposons d’allier la recherche en civilisation avec une approche pluridisciplinaire. Pour cerner au mieux les mutations identitaires à l’œuvre depuis 1948, nous envisageons mettre en en relation l’identité perçue, ou reconnue, avec le sentiment d’appartenance qui, lui, est plus individuel. Pour ce faire, nous ferons appel aux différents apports des sciences humaines et sociales afin d’ancrer l’investigation dans une démarche interdisciplinaire. Il s’agit de confronter le fait social, les représentations collectives et le discours institutionnel  pour avoir une vision la plus complète possible sur les phénomènes de mutation identitaire qui opèrent au Royaume-Uni. Cela étant, on pourra prendre comme support les données sociologiques recueillies par des études de terrain, mais aussi étudier les tendances générales des phénomènes de société qui se dégagent de la production culturelle britannique, comprise dans toute sa diversité.

Dans cette perspective, il s’avèrera utile de montrer comment le discours politique reflète l’incertitude générée par la question d’appartenance à la famille nationale. Cette problématique traverse et structure la réflexion actuelle sur les identités collectives et individuelles en Europe (E. Balibar, 2003) En tant que telle, elle donne amplement matière à réflexion en s’articulant autour d’une question centrale : que faut-il entendre aujourd’hui par « être et se sentir britannique » ? L’expression, comme on le verra plus loin, est susceptible de recouvrir diverses nuances sémantiques en fonction du contexte considérer.

Tout d’abord, elle peut renvoyer à la britannicité vécue par les nationaux respectueux des lois et institutions qui peuvent retracer leur affiliation à la nation grâce à l’histoire et leur généalogie. Ceux-ci appartiennent souvent aux familles dites « de souche » dont les noms, le statut social et les prouesses renforcent le sentiment d’une appartenance bien enracinée, cette construction étant la plupart du temps idéologiquement orientée. 

Ensuite, elle peut être synonyme d’“éprouver les mêmes sentiments que les Britanniques », et exprimer ainsi une forme de proximité avec le modèle de britannicité, sans pour autant signifier une réelle parenté. Un documentaire tourné par la BBC en 2015 à propos de la population des jeunes migrants installée à Oldham nous conforte dans ces vues. Ce court-métrage montre que si la majorité des résidents asiatiques de cette ville n’avait aucune difficulté à se dire britannique, ces derniers reconnaissaient rarement être en bon voisinage avec les britanniques blancs de la région, avec lesquels ils partagent bien peu de choses, en dehors d’un accès commun aux infrastructures publiques. En pareilles circonstances, l’idéal de « construire une maison commune » proclamé par le premier ministre David Cameron au lendemain des attentats de 2014 semble voué aux gémonies. Il semble même légitime de conclure à une convergence du multiculturalisme et du communautarisme vers une sorte de ghettoïsation (Wievorka, 1998) dont Alibhai Brown (2003, 2007) déplore l’ampleur.

Mais l’engagement personnel joue aussi un rôle important dans l’intégration des individus, en particulier pour ceux qui décident, contre vents et marées, d’intégrer le tissu social et finissent par écrire leur propre success story. Tel est le cas – faut-il le souligner – de plusieurs britanniques issus du métissage ou de citoyens issus de l’immigration animés par la volonté farouche de transcender les frontières ethniques, à l’image de Sajid David, l’actuel Secrétaire d’Etat aux Communautés. Dans un geste de de dévouement patriotique David, dont le père est originaire du Pakistan, a proposé dernièrement que les nouveaux arrivants prêtent le « serment d’allégeance aux valeurs britanniques (Puzzo, 2016), ciblant ainsi ceux qui auraient commis l’erreur de se placer du mauvais côté de la ligne.

Il reste maintenant une troisième voie à explorer et qui mérite toute notre attention : celle du cosmopolitisme. L’itinéraire de certains individus est, à ce titre, éclairant. Phillips, par exemple, est né en 1958 à St Christophe, petite île des Caraïbes, et s’est rendu avec ses parents en Angleterre « à l’âge transportable de trois mois » (1987 : 2, trad. F.L.) Il appartient à cette première génération de migrants du Commonwealth caraïbe, venu à la demande du Ministère des Colonies pour reconstruire le pays dès 1948. Ces derniers espéraient améliorer leur situation économique et culturelle. Les œuvres de Phillips touchent le cœur et l’intellect de ceux pour qui les nations et le nationalisme représentent des « phénomènes duels, essentiellement construits d’en haut, mais qui ne peuvent être saisis à moins d’être analysés d’en-dessous, c’est-à-dire, en termes d’espérances, de besoins, d’aspirations et d’intérêts animant les gens ordinaires, ceux qui ne sont pas forcément nationaux et encore moins nationalistes » (Hobsbawn, 1990 : 10, trad. F.L.). Le cas des Black British, des Asiatiques et des Européens continentaux installés en Angleterre depuis deux ou trois générations permettra de mettre en évidence des divergences notables, surtout en termes d’attitude à l’égard des institutions culturelles britanniques.

Si, certains aspects de la musique, du cinéma, du théâtre, de la politique culturelle, en général, semblent célébrer une vision positive inclusive de l’hybridité il n’en va pas forcément de même dans les milieux politiques ultra-conservateurs qui prônent le repli sur soi et une vision menaçante de l’altérité : quelle est la frontière ultime entre la britannicité et l’altérité ? Où se trouve-t-elle ?

Il paraît donc pertinent de susciter une approche interdisciplinaire convoquant les études culturelles, la sociologie, l’anthropologie et la science politique pour qu’adviennent des opportunités d’innovation dans le champ complexe des interactions socioculturelles. Ainsi, l’anthropologie sociale, la culturologie, la science politique, la littérature et les arts, ainsi que l’histoire et la géographie sont donc convoquées au sein d’une approche ouverte et interdisciplinaire qui accueille aussi bien les points de vue des spécialistes avérés de domaines académiques ciblés, que ceux des confrères ayant une vision plus globale des processus identitaires à l’œuvre. En procédant ainsi, nous pourrons aborder avec des phénomènes complexe avec un outillage conceptuel riche et adapté, et espérons pouvoir faire intervenir dans le débat sur la formation des identités nationales une diversité de contributions historiques, sociologiques, artistiques et autres pour mieux comprendre le passage d’une génération à une autre. Chemin faisant, il s’avèrera d’autant plus utile profitable d’étudier la complexité des processus de transformation identitaire grâce à la variété de ressources sur l’évolution des relations interethniques et socioculturelles.

La dynamique de recherche pourra s’inspirer des axes suivants, dont la liste ci-après ne prétend pas à l’exhaustivité :

  • la conceptualisation de la britannicité dans le débat politique
  • la formation de nouvelles identités digitales 
  • la représentation de l’Autre britannique dans la littérature et les arts 
  • l’évolution de l’état-nation suivant une perspective historique
  • la cartographie des identités géoculturelles en contexte transnational 
  • la Grande-Bretagne, l’Europe et le Brexit
  • la place des étrangers dans les institutions britanniques.

Modalités de soumission

Les propositions de contributions sont à envoyer à Frederic.Lefrancois@outlook.fr et John.Mullen@univ-rouen.fr sous forme d’un fichier MS-Word comprenant un abstract de 500 mots maximum et une notice biobibliographique.

La date-butoir est fixée au 30 juin 2018.

Les auteurs seront notifiés des décisions prises par le comité scientifique en juillet 2018. Les propositions retenues devront être rédigées dans leur intégralité et envoyées au 15 novembre 2018 pour avis au comité de lecture. Les articles comprendront entre 30 000 et 42 000 caractères (soit 5 000 – 7 000 mots maximum, espaces, notes de bas de page et bibliographie compris). Ils peuvent être rédigés en anglais ou en français.

Revue Française de Civilisation Britannique

John MULLEN, Professeur des Universités, Université de Rouen

Comité scientifique

  • Pr. Agnès ALEXANDRE-COLLIER (Université de Bourgogne)
  • Pr. Nicolas DEAKIN (London School of Economics, Royaume-Uni)
  • Pr. Renée DICKASON (Université Rennes 2)
  • Pr. Susan FINDING (Université de Poitiers)
  • Pr. John KEIGER (University of Salford, Royaume-Uni)
  • Pr. Martine MONACELLI (Université de Nice)

Comité éditorial

  • Gilles LEYDIER (Université de Toulon)
  • John MULLEN (Université de Rouen)
  • Vincent LATOUR (Université de Toulouse-Jean-Jaurès)

Dates

  • samedi 30 juin 2018

Mots-clés

  • Royaume-Uni, britannicité, sentiment d'appartenance, identités culturelles, identité nationale, Windrush, relations interethniques,

Contacts

  • Frédéric Lefrançois
    courriel : frederic [dot] lefrancois [at] outlook [dot] fr
  • John Mullen
    courriel : John [dot] Mullen [at] univ-rouen [dot] fr

Source de l'information

  • Frédéric Lefrançois
    courriel : frederic [dot] lefrancois [at] outlook [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Se sentir britannique », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 24 mai 2018, https://calenda.org/443111

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