AccueilSociétés et espaces haïtiens contemporains : nouveaux regards

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Publié le vendredi 13 juillet 2018 par Céline Guilleux

Résumé

Cet appel à dossier thématique dans les Cahiers d’Outre-Mer nouvelle formule reflète le souhait de montrer le renouveau de la géographie haïtienne après le séisme de 2010. En effet, cette catastrophe a marqué un tournant, avec le décès de plusieurs géographes haïtiens, dont l’éminent Georges Anglade ainsi que des spécialistes de la géomatique comme Claudjane Casimir, Gina Porcena Meneus ou Lilite Obicson. Une nouvelle génération de géographes haïtiens émerge. Il s’agit donc ici de publier leurs travaux ainsi que ceux de jeunes chercheurs travaillant sur Haïti pour rendre visible la spécificité de leurs géographies.

Annonce

Argumentaire

Cet appel à dossier thématique dans les Cahiers d’Outre-Mer nouvelle formule reflète le souhait de montrer le renouveau de la géographie haïtienne après le séisme de 2010. En effet, cette catastrophe a marqué un tournant, avec le décès de plusieurs géographes haïtiens, dont l’éminent Georges Anglade ainsi que des spécialistes de la géomatique comme Claudjane Casimir, Gina Porcena Meneus ou Lilite Obicson. Depuis, des travaux d’envergure ont été publiés, notamment l’ouvrage Haïti entre permanences et ruptures, une géographie du territoire, par André Calmont et Pierre Jorès Mérat (2015) ou plus récemment le livre de Georges Eddy Lucien, Le Nord-Est d’Haïti, perle d’un monde fini, entre illusion et réalité, Open for business. Le programme européen de recherches sur l’Urbain (PRCU[1]) porté par l’Université Paris8 en partenariat avec l’ENS de Port-au-Prince, l’UNiQ et l’EPFL a aussi été l’occasion d’un grand nombre de publications scientifiques[2], de la soutenance de plusieurs thèses de doctorats et de mémoires de master. Ces derniers sont issus du programme de master délocalisé de géographie ouvert par l’Université Paris8 à l’ENS de Port-au-Prince au lendemain du séisme.

Une nouvelle génération de géographes haïtiens émerge. Il s’agit donc ici de publier leurs travaux ainsi que ceux de jeunes chercheurs travaillant sur Haïti pour rendre visible la spécificité de leurs géographies. Ce coup de projecteur sur les recherches contemporaines peut contribuer à se départir d’une couverture médiatique souvent dramatisante, qui n’aborde que très superficiellement les dynamiques profondes de la société et de l’espace haïtiens, voire qui occulte des processus essentiels à la compréhension de l’Haïti contemporain. Nouvelles générations de chercheurs, mais aussi nouvelles manières d’aborder l’espace haïtien, l’idée forte du dossier est donc de proposer un regard inédit sur Haïti, en tissant des résonnances thématiques avec d’autres espaces, terres de migrations haïtiennes ou états voisins. Cinq axes de réflexion, non exhaustifs, peuvent ainsi nourrir ce dossier :

1) L’État d’Haïti en espace(s).

En 2014, les Cahiers des Amériques latines proposaient un dossier consacré au pays mettant en avant des travaux empiriques sur les institutions politiques et leurs modes de gouvernement pour pallier un manque certain : l’Etat haïtien est « à la fois sous et surreprésenté dans les sciences sociales contemporaines francophones. Décrit avant tout comme absent, faible ou prédateur, l’État haïtien, paradigme de l’État dysfonctionnel du Tiers-Monde, fait régulièrement son apparition dans des articles sur le développement et la pauvreté, mais cet intérêt ne se matérialise souvent que comme simple référence à son impuissance, considérée comme évidente » (Heine et Verlin, 2014). Derrière les convergences qu’affichent auteurs, analystes et observateurs sur l’État, ne se cache-t-il pas en réalité un besoin d’État, porteur de projets, producteur de normes et régulateur du jeu des complexes d’acteurs, indifféremment des échelles d’intervention d’une part, et des domaines considérés d’autre part ?

Adoptant une approche géographique, nous souhaitons ici susciter des articles questionnant la réalité de l’État haïtien par l’espace : comment les métamorphoses de l’État se lisent-elles dans l’espace ? Comment les manifestations d’une faiblesse supposée de l’État se lisent-elles dans les dynamiques spatiales urbaines ? Quelles sont les réponses des pouvoirs publics aux enjeux du développement, aux mutations et transformations qui affectent les territoires ruraux et leurs activités (agricoles et/ou pastorales), dans le contexte néolibéral actuel ? Les questions foncières, l’aménagement du territoire et ses différentes instances, le droit à la ville, le rôle des acteurs du secteur privé ou du secteur de l’humanitaire sont autant d’entrées possibles. Il s’agit donc de solliciter des propositions d’articles qui visitent aussi bien les problématiques urbaines que rurales et prenant en considération la nouvelle configuration des rapports entre ces deux univers.

De la petite ville à la métropole, quelles politiques urbaines haïtienne, comment fabriquer, habiter et aménager un espace urbain, y compris dans le contexte post-séisme de Port-au-Prince ? Des analyses portant sur les nouveaux quartiers périphériques de l’agglomération port-au-princienne et sur le renouvellement des polarités en son sein, mais aussi sur les autres niveaux du système de ville haïtien seront bienvenues pour donner à comprendre les processus d’extension des espaces urbains, de recompositions des centralités et de l’accès à la ville, ainsi que ceux de construction de la citadinité.

Dans l’univers rural haïtien, « le pays en dehors » selon la formule de Gérard Barthélémy, la grille de lecture de la seule marginalité est-elle toujours pertinente 20 ans après sa formulation ? Les mutations des différents systèmes de production agricoles donnent à lire des modalités d’intégration, de forçage ou de résistance de l’économie haïtienne à l’heure d’une pleine ouverture au libéralisme. Il conviendra ici d’interroger les politiques de développement rural et le rôle des pouvoirs publics, comment et pour quel marché produit-on aujourd’hui en Haïti ? De quel ordre sont les relations villes-campagnes à l’orée des années 2020 ? Comment les choix sectoriels contribuent-ils à dynamiser ou à affaiblir les campagnes ?

2) Haïti : interroger la fabrique de territoires vulnérables

La médiatisation planétaire du séisme du 12 janvier 2010 a produit une image d’Haïti, et plus particulièrement de sa capitale, comme un « territoire des catastrophes ». Par sa localisation dans les Caraïbes, Haïti est exposé à des aléas naturels sévères, notamment cycloniques ; pour autant, le pays se singularise dans l’ensemble régional par l’ampleur des désastres qui frappent son territoire ainsi que par la faiblesse de sa capacité de réponse aux urgences. Cette vulnérabilité particulièrement élevée aux divers aléas a été largement évoquée au lendemain du séisme de 2010 (Laënnec Hurbon ed., 2014, R. D’Ercole, 2013, Desse et al, 2012) mais également suite à l’épidémie de choléra dont l’agent causal – absent du territoire haïtien depuis plus d’un siècle – a été introduit fortuitement par les troupes des Nations Unies. Cette partie se fonde sur ces nombreuses contributions pour réinterroger la construction d’une vulnérabilité devenue quasi endémique et des modes de sa reproduction et/ou de sa diffusion. En effet, si les inégalités socio-spatiales et leur accentuation tendent à précariser les plus démunis, leur augmentation fragilise l’ensemble des sociétés et distendent voire rompent les liens, comme l’illustre l’exemple de la sécurité urbaine (R. Castel, 2003). Nous souhaitons ainsi examiner les vulnérabilités territoriales (D’Ercole et Metzger, 2009) non seulement à partir des espaces de fragilités et de propagations, mais aussi en termes de la multiplicité des facteurs qui s’y rattachent : absence de politiques de préventions des risques, persistance d’une économie rentière et peu redistributive, inaccessibilité voire absence des infrastructures et des services, organisation politique clientéliste et laissant peu de place au local... En définitive, il s’agit d’interroger le concept de vulnérabilité en le sortant de la dichotomie (aléa/vulnérabilité) des travaux classiques sur les risques et en l’étendant à la fabrique même des territoires haïtiens.

3) Recompositions spatiales et tensions sociales

Si le système politique haïtien, souvent décrié, peine à se transformer, la société haïtienne elle connaît des mutations fortes, en miroir des bouleversements profonds et rapides que connaissent nombre de parties du pays, largement exposées dans le volumineux ouvrage de Calmont et Mérat. Les inégalités de revenus, les disparités régionales, sont criantes, mais se nuancent. L’ascension de grandes villes comme pôles secondaires produit des effets certains sur leurs arrière-pays (entrainement, captation ?) comme dans leur propre espace (nouvelle classe moyenne, réorganisation des aménités urbaines, etc.). Les campagnes quant à elles se différencient de plus en plus entre celles sous une forte influence urbaine, où « cohabitent » des fonctions multiples dans des jeux d’intérêt et d’influence complexes ; et celles, éloignées des axes de communication et des grandes villes, touchées par des crises fortes de leurs systèmes de production, et souvent marquées par des difficultés fonctionnelles pérennes et des indicateurs de fragilité sociale élevés.  

4) Les représentations croisées de l’espace et de la société d’Haïti

De la classique vision dystopique d’un pays, voire d’une île maudite, aux déclarations dégradantes du Président Trump, peu d’États suscitent autant de représentations et d’images contrastées et souvent paradoxales (pauvreté économique, instabilité politique, catastrophes naturelles versus vivacité et richesse culturelle, destination balnéaire, point nodal historique de la diffusion du VIH vers le continent nord-américain). Il s’agirait non seulement d’explorer cet imaginaire d’Haïti vu de l’extérieur, mais surtout de le confronter avec la manière dont les Haïtiens se représentent leur pays dans le monde, ses interactions avec différents États qu’ils soient proches et puissants (États-Unis), ancienne puissance coloniale (France), nouveaux partenaires économiques proches (Amérique latine) ou plus lointains (Taiwan, Chine, Japon, Corée), etc. La question fondamentale de la mémoire de l’esclavage et du rôle si spécifique qu’y joue Haïti peut permettre d’interroger l’actualité des relations avec l’Afrique de l’ouest, par exemple avec le Bénin, point de départ majeur de la Route des esclaves.

5) Haïti en dehors d’Haïti 

George Anglade évoquait la diaspora comme la 4ème dimension de l’espace haïtien, mais, à l’ère d’un usage massif des réseaux sociaux lié à une forte pénétration des nouvelles technologies de l’information et de la communication, quelle est la réalité d’Haïti en dehors du territoire national ? Comment les liens se maintiennent-ils entre ceux qui partent et ceux qui restent ? Participer à distance au quotidien des proches contribuerait de la construction d’une « coprésence », d’une « e-présence », décrite par Dana Diminescu pour la Roumanie ou encore Mirca Madianou et Daniel Miller au sujet des émigrées philippines (2012) : quelles seraient les spécificités et les enjeux d’une telle présence-absence pour un pays à la si forte dimension diasporique ? Les espaces de vie des Haïtiens à l’étranger et leurs évolutions représentent évidemment un pan majeur que le dossier ouvre à explorer à la fois par ses versants « classiques » (Little Haiti à Miami et, plus généralement, la présence haïtienne en Amérique du Nord), mais aussi dans ses aspects plus récents comme les flux migratoires vers le Brésil et l’Amérique latine en général. La diffusion et le rayonnement de la culture haïtienne à l’étranger (littérature, peinture, musique, etc.), remarquable par son ampleur et son intensité, nourriront une réflexion de géographie culturelle.

Calendrier prévisionnel

en vue d’une publication courant 2019

  • 15 septembre 2018 : réception de résumés d’une vingtaine de lignes avec titre provisoire

  • 1er décembre 2019 : réception des textes
  • 30 janvier 2019 : réponse aux auteurs
  • 31 mars 2019 : réception des textes définitifs

Les résumés et articles complets seront conjointement envoyés : lucge2000@yahoo.fr ; marie.redon@univ-paris13.fr ; bezunesh.tamru@univ-paris8.fr ; alphonse.yapi-diahou@univ-paris8.fr

Les textes doivent être au format .doc et à 50 000 signes maximum (comprenant la bibliographie, les résumés, mot clés et présentation du/des auteurs). Plus d’information sur les formats et les recommandations aux auteurs : https://journals.openedition.org/com/7501

Procédure d’évaluation des articles soumis : https://journals.openedition.org/com/7499

Coordination du numéro

  • George Eddy LUCIEN, Université d’Etat d’Haïti / ENS-Laboratoire Ladma
  • Marie REDON, maître de conférences en géographie / ‎Université Paris 13 / EA Pléiade
  • Bezunesh TAMRU, professeure des Université géographie / Université Paris 8 / UMR Ladyss
  • Alphonse YAPI-DIAHOU, professeur des Université géographie / Université Paris 8 / UMR Ladyss

Bibliographie succincte

Calmont A. et Mérat P. J., 2015, Haïti entre permanences et ruptures. Une géographie du territoire. Ibis Rouge.

Robert Castel, « l’Insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ? » Seuil, coll. « La République des idées », Paris, 2003, 93 pages

Michel Desse, Jean-Philippe Pierre et Georges Eddy Lucien, « Trajectoires et adaptations à une crise multiple: Port-au-Prince depuis le séisme du 12 janvier 2010 au travers des concepts d’exit, voice, loyalty et apathie », VertigO - la revue électronique en sciences de l'environnement [En ligne], Volume 12 numéro 3 | décembre 2012,

Laënnec Hurbon ed., Catastrophes et environnement. Haïti, séisme du 12 janvier 2010, Paris, Éditions de l'EHESS, 2014, 271 p.

Robert D'Ercole. Projet SIRV-TAB : un système d’information et des cartes sur les ressources et les vulnérabilités de Tabarre (Port-au- Prince), AgroParisTech. 2013, 39 p

Robert D’Ercole et Pascale Metzger, « La vulnérabilité territoriale : une nouvelle approche des risques en milieu urbain », Cybergeo : European Journal of Geography[En ligne], Dossiers, document 447, mis en ligne le 31 mars 2009,

Diminescu D., 2002. « L'usage du téléphone portable par les migrants en situation précaire », Hommes et Migrations, n°1240, pp. 66-79.

HeineJ. et Verlin J., 2014, « Modes de gouvernement en Haïti après le séisme de 2010 », Cahiers des Amériques latines, n°75, pp. 15-24.

Herrera, J. et al., 2014, L’évolution des conditions de vie en Haïti entre 2007 et 2012. La réplique sociale du séisme. IHSI, DIAL, Paris, Port-au-Prince.

Madianou M. et Miller D., 2012, Migration and New Media : Transnational Families and Polymedia

Georges Eddy Lucien, 2018, « Le Nord-Est d’Haïti, perle d'un monde fini, entre illusion et réalités, Open for business », L’Harmattan, 347p.

Acronymes 

ENS Ecole normale supérieure / UNIQ : Université Quisqueya / EPFL : Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne.

Notes

[1] http://prcu.haiti.univ-paris8.fr/

[2] En particulier à l’occasion du grand colloque international « Quel développement urbain pour la ville post-crise » d’avril 2017.

Dates

  • samedi 15 septembre 2018

Mots-clés

  • Haïti, territoire, tension, recomposition

Contacts

  • Anthony Goreau
    courriel : anthonygoreau [at] yahoo [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Anthony Goreau
    courriel : anthonygoreau [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Sociétés et espaces haïtiens contemporains : nouveaux regards », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 13 juillet 2018, https://calenda.org/454871

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