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Éducation, privatisation, ségrégation : regards croisés Nord/Sud

Education, privatisation, segregation: comparative North/South perspectives

Numéro thématique n°19 « Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs »

Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs journal no.19, theme issue

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Publié le mercredi 18 juillet 2018 par Anastasia Giardinelli

Résumé

L’objectif de ce numéro consiste à focaliser l’attention sur les processus de privatisation de l’éducation, primaire, secondaire et/ou supérieure, afin d’observer les formes qu’ils prennent, d’analyser la rhétorique et les représentations portées, d’identifier les acteurs et les effets spatiaux produits ou produisant cette privatisation. La perspective se veut ici interdisciplinaire, en permettant d’embrasser les dynamiques liées aux systèmes scolaires de manière englobante. La volonté d’apporter des regards croisés entre le Nord et le Sud soutient en outre l’idée d’une globalisation de ces tendances et processus, tout en montrant qu’ils peuvent varier en fonction des différents contextes nationaux.

Annonce

Coordinateurs du numéro

  • David Giband (Université de Perpignan, ART-DEV)
  • Kevin Mary (Université de Perpignan, ART-DEV)
  • Nora Nafaa (Université de Perpignan, ART-DEV)

Argumentaire

L’opposition entre école publique et école privée n’est pas nouvelle, et le débat sur la privatisation de la première non plus (Vinokur, 2004). Ce processus est discuté dans de nombreux contextes nationaux, dans un premier temps dans les pays du « Nord », comme le rapporte l’OCDE (OCDE, 2015), mais apparaît également comme une tendance aujourd’hui globale, développée progressivement dans les pays dits du « Sud » (Mc Pherson et al., 2014). Néanmoins, la définition de la privatisation de l’éducation ne fait pas l’unanimité, car le processus adopte des formes multiples et connaît des variations selon les contextes nationaux, qui mènent à des formes d’hybridation de l’éducation (Ball, 2009 ; Vinokur, 2004). Mondialisation oblige, la privatisation ne se limite plus à un phénomène socialement marqué par l’élitisme et la recherche d’un entre-soi éducatif. Elle désigne désormais un processus complexe aux dimensions multiples impactant aussi la gestion, l’organisation de la scolarité au sein des espaces nationaux et locaux, ainsi que la fourniture de tout un panel de services éducatifs et péri-éducatifs par une myriade d’acteurs (Walford, 2013). Cette privatisation passe à la fois par celle de services scolaires publics, progressivement externalisés, mais également par la montée d’un secteur privé de l’éducation et la diversification de l’offre éducative privée (tant dans le primaire, le secondaire que dans le supérieur). La globalisation des normes éducatives, et plus largement la néolibéralisation de la gestion des institutions publiques, encouragent ce processus qui mène à la création de nouvelles formes d’écoles et de nouvelles dynamiques sociales et spatiales liées à la création de marchés scolaires de plus en plus compétitifs (Félouzis, Maroy & Van Zanten, 2013). Objets de controverses et d’interprétations diverses (Laval & Dardot, 2009), la néo-libéralisation en tant « qu’ensemble de politiques promouvant la primauté du marché, la fluidité du capital et du travail et l’intérêt individuel dans toutes les sphères de la vie économique et politique » (Lipman & Haines, 2007) s’attache, depuis le début des années 2000, à restructurer en profondeur les systèmes éducatifs au titre de « nouvelles » politiques éducatives. Apparues de façon synchrone dans plusieurs pays (Royaume-Uni, États-Unis, Nouvelle-Zélande) au début des années 2000, ces politiques éducatives déclinées en termes de libre choix scolaire, de responsabilisation, d’efficacité, d’évaluation, de décentralisation entendent élargir le spectre de la privatisation du secteur éducatif public. Comme l’ont souligné Ball et Youdell (2007), les formes de privatisation sont diverses et se partagent entre dynamiques de privatisation endogène (via l’adoption par le système éducatif public de normes managériales et de logiques entrepreneuriales) et de privatisation exogène (via l’ouverture du système éducatif à de nouveaux acteurs).

L’accélération des processus de privatisation de l’école publique tient pour partie de la globalisation des normes valorisées par des enquêtes telles que PISA1 en Europe, comparant les systèmes éducatifs et leurs performances. L’évaluation et l’établissement de ces normes supra-nationales, notamment appuyés par la standardisation des tests et examens dans les écoles, nourrissent ces enquêtes dont la présentation des résultats, sous une forme comptable, servent d’appui aux réformes du secteur public d’éducation. Celui-ci est appelé à intégrer des normes managériales et comptables issues du monde de l’entreprise. Les systèmes éducatifs publics comme privés sont amenés à produire des formes dites « innovantes » d’éducation afin de répondre à ces attentes et proposer le « meilleur produit scolaire ». La banalisation des politiques du libre choix scolaire témoigne tout autant de la diffusion de nouvelles normes au sein des politiques publiques éducatives que des changements sociaux en cours. S’inscrivant dans un renouvellement du discours sur l’éducation promouvant la flexibilité, l’autonomie, la mobilité, le « métier » d’élève ou de parent, elles encouragent une pratique consumériste de l’éducation et de ses espaces ainsi que la définition de stratégies parentales et de circuits de scolarisation au principe du renouvellement des inégalités éducatives (Ball, Bowe & Gewirtz, 1995). Le recours au secteur privé – mais aussi l’adoption de modes de gestion managériales et d’économies d’échelles – participe de l’idée que le secteur privé est beaucoup plus efficace car tenu par des exigences de résultats, mais aussi par le postulat que le marché saura se réguler par lui-même. Un processus de privatisation d’écoles publiques s'accompagne d'une banalisation de formes hybrides de gestion et de régulation de l’offre éducative publique et privée. L’éducation, notamment dans les villes, se trouve ainsi englobée dans des politiques néolibérales plus générales qui font des transformations de l’école un levier de transformation des espaces urbains (Harvey, 2014). L’exemple des États-Unis, pionnier dans la promotion du choix scolaire, dès les années 1980, met en lumière ce processus par la création d’une panoplie d’offres scolaires ayant des degrés variés de privatisation (Lipman, 2015). Dans un cadre décentralisé où le rôle des acteurs locaux non institutionnels est important (communautés locales, association de parents d’élèves), se produit une hybridation complexe des formes de privatisation dont le mouvement des Charter schools est une illustration donnant à lire des processus divers selon le contexte local2. Au Sud, les processus de privatisation dans l’éducation ont pu être observés selon une temporalité similaire, mais impulsés cette fois par les injonctions des bailleurs de fonds internationaux dans le cadre de formes de « décharge » de l’État (Hibou, 1999 ; Mbembe, 1999). Les plans d’ajustements structurels mis en place à partir des années 1980, combinés aux politiques relatives à l’Éducation pour tous (EPT) et aux OMD, ont contribué au développement du secteur privé, et ce, dans une pluralité de formes, qu’il s’agisse d’écoles privées laïques ou confessionnelles. Ce numéro thématique propose ainsi d’approfondir ce recours au secteur privé et aux formes d’hybridation auxquelles conduisent les réformes en cours en faisant dialoguer les perspectives depuis le Nord et le Sud.

La dimension spatiale de ce processus de privatisation de l’éducation a par ailleurs fait l’objet de différents travaux de recherche, se focalisant essentiellement sur les espaces urbains, où les écoles font partie des aménités urbaines, mais également en tant qu’espaces concentrant de fortes inégalités (Ben Ayed, 2015). La privatisation de l’éducation engendre ou accompagne différents phénomènes aux dimensions spatiales, à l’image des processus de gentrification dans les centres-villes, mais également de ségrégation liées à la marchandisation et la hiérarchisation de l’offre scolaire publique en cours de privatisation (Cucchiara, 2013 ; Saltman, 2015). La privatisation est non seulement synonyme de dérégulation du monopole public d’enseignement mais concerne aussi l’adaptation des établissements publics « aux normes du privé », y compris ceux situés dans les espaces socialement les plus fragiles (écoles des quartiers pauvres par exemple). Ainsi, aux États-Unis par exemple, la privatisation des écoles publiques en grande difficulté, la généralisation des critères de bonne gestion éducative selon une culture de la performance et de la rentabilité dessinent au sein de la carte scolaire urbaine et métropolitaine de nouvelles hiérarchies scolaires (Giband & Nafaa, 2016). Les espaces ruraux, quant à eux, ne sont pas en reste et font face à d’autres problématiques telles que la dématérialisation des formations, mais également des décisions d’ordre pratique liées aux coûts du service public, confronté aux injonctions d’égalité territoriale et de desserte scolaire (concernant la gestion des transports scolaires, les regroupements d’établissements ou encore la gestion des personnels enseignants). Cette privatisation protéiforme de l’école publique ne se cantonne pas aux pays du Nord et se lit dans divers contextes nationaux au Sud, participant de tendances là aussi globales (Gulson, Kalervo & Gataar, 2011). En Afrique, par exemple, l’État fait de plus en plus appel à des emplois contractuels de droit privé dans le secteur de l’éducation (Solaux & Suchaut, 2002). Aussi, la question de la ségrégation renvoie plus largement à celle des inégalités, telles que les conditions d’accès à l’éducation, notamment publique, et de qualité (Henaff & Lange, 2011).

L’objectif de ce numéro consiste à focaliser l’attention sur les processus de privatisation de l’éducation, primaire, secondaire et/ou supérieure, afin d’observer les formes qu’ils prennent, d’analyser la rhétorique et les représentations portées, d’identifier les acteurs et les effets spatiaux produits ou produisant cette privatisation. La perspective se veut ici interdisciplinaire, en permettant d’embrasser les dynamiques liées aux systèmes scolaires de manière englobante. La volonté d’apporter des regards croisés entre le Nord et le Sud soutient en outre l’idée d’une globalisation de ces tendances et processus, tout en montrant qu’ils peuvent varier en fonction des différents contextes nationaux.

À titre indicatif, les contributions pourront s’inscrire dans les axes suivants :

    1.  Les nouveaux « entrepreneurs » de l’éducation

Qui sont les acteurs qui s’investissent dans le secteur privé de l’éducation ? À quels groupes sociaux appartiennent-ils ? De quelles manières tirent-ils profit ou non de ce processus ? La présence de ces acteurs et le cadre dans lequel ils interviennent permet ainsi de repenser la place et le rôle de l’État, tout comme de questionner les rapports entre systèmes politiques et systèmes scolaires (Diarra & Lange, 1999).

    1.  Les formes engendrées par la privatisation

Les dimensions spatiales de tels processus méritent d’être réinterrogées à l’aune d’une comparaison entre Nord et Sud. Les formes de gentrification par exemple, observées dans certaines villes du Nord s’appliquent-elles aujourd’hui dans les Suds ? Quels sont les enjeux liés à l’accès à l’éducation, et la place prise par les écoles privées, dans les espaces ruraux peu ou non desservis par l’école publique ? Les dynamiques à l’œuvre, si elles existent, s’avèrent-elles similaires ou comparables ? De la même manière, quelles influences peuvent avoir les écoles ou établissements d’enseignements supérieurs sur les formes de la ségrégation ?

    1.  Rhétoriques et discours

La privatisation de l’éducation passe par une évidente et importante mise en discours visant à légitimer les réformes à l'œuvre tout autant qu’à se diffuser au sein de l’appareil et des acteurs de l’éducation (gestionnaires, enseignants, parents, associations, syndicats, etc.). Comment s’opère cette infusion du discours néolibéral ? Comment les acteurs intègrent, résistent et s’adaptent à ce contexte ?

Par cette thématique générale des formes de privatisation, ce numéro reprend en partie les questionnements posés par Suzie Guth et Éric Lanoue sur les « Espaces publics et privés d’éducation » dans un numéro spécial des CRES paru en 2004. Ce numéro propose ainsi de traiter de questionnements posés dans ce numéro il y a plus d’une dizaine d’années (celles liées aux nouvelles figures de l’entrepreneuriat en éducation notamment) en les confrontant aux changements récents. Il s’en démarque cependant en posant un cadre d’analyse plus large, dans lequel le dialogue entre processus observés à la fois au Nord et au Sud figure au cœur de la problématique du numéro.

Bibliographie indicative

Ball S., Youdel D., 2007, La privatization déguisée dans le secteur éducatif public, Londres, Institute of education, 63 p.

Ball S., Bowe, R. & Gewirtz S., 1995, « Circuits of schooling: a sociological exploration of parental choice of school in social class contexts », The Sociological Review, 43, 1, pp. 52-78.

Ball S., 2009, « Privatising education, privatising education policy, privatising educational research: network governance and the ‘competition state’ », Journal of Education policy, 24, 1, pp. 83-99.

Ben Ayed C., 2015, Le nouvel ordre éducatif local : mixité, disparités, luttes locales, Paris, PUF.

Cucchiara M. B., 2013. Marketing schools, marketing cities: Who wins and who loses when schools become urban amenities, Chicago, London, University of Chicago Press, 281 p.

Diarra O. S. & Lange M.-F., 1999, « École et démocratie : l'“explosion” scolaire sous la IIIe République au Mali », Politique africaine, 76, pp. 164-172.

Guth S. et Lanoue E. (dir), « Ecoles publiques, Ecoles privées au « Sud » : Usages pluriels, frontières incertaines » Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, n°3, 2004.

Félouzis G. ; Maroy C. & Van Zanten A., 2013, Les marchés scolaires, Paris, Presses Universitaires de France, 217 p.

Giband D., Nafaa N., 2016, « Obama et l’école : néolibéralisation et marchandisation des districts scolaires urbains », Urbanités, URL : http://www.revue-urbanites.fr/les-villes-americaines-obama-et-lecole-neoliberalisation-et-marchandisation-des-districts-scolaires-urbains/

Gulson K. N. & Fataar A., 2011, « Neoliberal governmentality, schooling and the city: conceptual and empirical notes on and from the Global South », Discourse: Studies in the Cultural Politics of Education, 32, 2, pp. 269-283.

Henaff N., Lange M-F, 2011, « Inégalités scolaires au Sud : transformation et reproduction », Autrepart, vol. 3, n°59, p. 3-18.


Hibou, B., 1999, « La " décharge ", nouvel interventionnisme », Politique africaine, 1,73, pp. 6-15.

Laval, C., Dardot, P., 2009, La nouvelle raison du monde. Essai sur la nouvelle société néolibérale, Paris, La Découverte, 2009. 504 p.

Lipman, P., Haines, N., 2007, « From accountability to privatization and African American exclusion : Chicago’s “renaissance 2010” », Educational policy, 21, 3, pp. 471-502.

Lipman, P., 2015. «Urban education policy under Obama», Journal of Urban Affairs, 37, pp. 57-61.

Mbembe, A., 1999. « Du gouvernement privé indirect », Politique africaine, 1, 73, pp. 103-121.

Mc Pherson, I., Robertson, S., Walford, G., 2014. Education, privatisation and social justice: Case studies from Africa, South Asia and Southeastern Asia, Oxford, Symposium Books, 310 p.

OCDE, 2015. Perspectives des politiques de l'éducation 2015 : Les réformes en marche, Éditions OCDE, Paris.

Saltman, K. J., 2015. Capitalizing on disaster: Taking and breaking public schools, Routledge, Boulder, London, 2015, 175 p.

Solaux, G., Suchaut B., 2002. La privatisation “rampante” des systèmes éducatifs d’Afrique sub-saharienne, Colloque ARES, Strasbourg, 22 mai.

Vinokur, A., 2004. « Public, privé,... ou hybride ? », Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs [En ligne], 3 , mis en ligne le 01 septembre 2012. URL : http://cres.revues.org/1365

Walford, G., 2013. « Privatisation, education and social justice: Introduction », Oxford Review of Education, 39,4, pp. 421-425.

Calendrier

En utilisant le formulaire joint à l'appel, les propositions de résumé devront parvenir au plus tard

le 17 septembre 2018

simultanément auprès des coordonnateurs du dossier et des co-rédacteurs en chef de la revue :

  • David Giband : giband@univ-perp.fr
  • Kevin Mary : kevin.mary@univ-perp.fr
  • Nora Nafaa : nora.nafaa@univ-perp.fr
  • Nathalie Bonini : nathalie.bonini@univ-tours.fr
  • Pierre Guidi : pierre.guidi@ird.fr

Les premières versions des articles seront attendues le 1 février 2019.

Les propositions, qui peuvent relever de toute discipline de sciences sociales, peuvent être rédigées en anglais et en français. Le dossier prendra place dans le n°19 des Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, prévu pour paraître au printemps 2020.

Le comité de rédaction profite de cet appel à contribution pour rappeler que la revue comporte également une rubrique "Hors-thème" pour laquelle vous pouvez soumettre des articles portant sur l’éducation et les savoirs.

1 Le Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves (PISA), mis en place par l’OCDE.

2 Allant de la privatisation totale à la gentrification en passant par des partenariats avec le tiers secteur communautaire.

Catégories

Dates

  • lundi 17 septembre 2018

Fichiers attachés

Mots-clés

  • Education, privatisation, ségrégation, Suds, Nords

Contacts

  • Pierre Guidi
    courriel : pierre [dot] guidi [at] ird [dot] fr

Source de l'information

  • Pierre Guidi
    courriel : pierre [dot] guidi [at] ird [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Éducation, privatisation, ségrégation : regards croisés Nord/Sud », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 18 juillet 2018, https://calenda.org/455892

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