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Pratiques de l'interdisciplinarité dans la recherches : cas concrets

Interdisciplinary practices in research - concrete cases; doctoral study day

Journée d'étude doctorale

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Publié le mercredi 10 octobre 2018 par Elsa Zotian

Résumé

Dans les colloques ayant pour thème l’interdisciplinarité, on insiste souvent – et à juste titre – sur ce qui est hors des disciplines : telle est la zone de l’« inter ». L’éloge du passage, des métaphores, des traductions, de l’hybridité accompagne d’une certaine poésie la suspension du labeur disciplinaire. Sont en général plus électivement abordées les interprétations des concepts liés (multi-, pluri- et trans-disciplinarité). Il est plus rare, par contre, de voir abordée la question du « retour sur investissement » disciplinaire de telles confrontations avec d’autres champs d’objets et méthodes de constitution du savoir. En conséquence, nous aimerions soumettre à débat, auprès des doctorants intéressés, cette question : qu’est-ce que leur pratique de l’interdisciplinarité « fait » ou « a fait » à leur positionnement disciplinaire ? Comment la rencontre avec d’autres disciplines leur a-t-elle permis de repenser concrètement, précisément, un point, une méthode, un concept, un élément de la discipline dans laquelle ils se spécialisent, par leur recherche doctorale.

Annonce

Argumentaire

Perspective historique

Si l’on convient qu’une partie de la « chose » advient grâce au mot, il importe, avant tout questionnement sur l’interdisciplinarité, d’en restituer l’acte de naissance terminologique et les usages initiaux.

C’est dans les années 1960 qu’on trouve les premières occurrences du terme[1]. Dès lors, la recherche lui accorde une importance croissante. En 1970, le CNRS lance ses « Programmes interdisciplinaires de recherche » (PIR)[2] tandis que l’Unesco, suivie par l’OCDE[3], initie la tradition de grands colloques sur ce thème[4]. Dans les années 1980-2000, les agences de recherche nationales et internationales en font un mot d’ordre scientifique[5]. En 2011, le CNRS ajoute à ses instances une Mission interdisciplinarité (MI) dédiée à la transversalité des savoirs. Depuis 2012, les Idex et les Labex, au sein des universités françaises, financent en priorité les grands projets pluri- et inter-disciplinaires. L’interdisciplinarité est par ailleurs à l’origine de la création de nouvelles disciplines telles que la biochimie ou la neurophysiologie.

Dans l’intervalle, d’innombrables colloques, articles, ouvrages et rapport, en France comme dans le monde, se proposent de réfléchir cet « objet » singulier : Gusdorf et Piaget s’en emparent dans les années 1960. Devereux, Elias, Barthes, Deleuze, Foucault, Lacan, l’explorent dans les années 1970. Les années 1980-1990 voient Morin, Nicolescu, Serres, Stengers, Latour travailler le thème à ses frontières, en direction de ce qui prend nom de trans- ou méta-disciplinarité. Depuis 2000, les recherches continuent de se multiplier au point qu’il serait impossible de les citer toutes ; pour une bibliographie sélective des travaux les plus récents, on peut utilement se reporter au numéro de la revue Hermès de 2013 consacrée à ce thème[6].

La question est donc aujourd’hui très documentée et constitue un champ thématique de recherche à part entière. Qu’est-ce que l’interdisciplinarité : est-elle un objet, une méthode, un état d’esprit ? Où et comment la situer ? Comment la pratiquer ? Elle s’est en tout cas vue pour part replacée dans une histoire – des idées, des institutions et des pratiques – de plus longue durée.

Avant l’apparition récente du terme, déjà, un filon critique venant de la philosophie, de la littérature ou de l’art n’a eu de cesse que de railler la spécialisation des scientifiques, leur tendance à l’isolationnisme et à l’étroitesse d’esprit, de Rabelais à Chesterton, en passant par Bacon, Leibniz, Fontanelle, Vico, les encyclopédistes ou Nietzsche. Rappelons ici le « science sans conscience n’est que ruine de l’âme »[7] de Rabelais (1542) ou ce trait de Chesterton (1874-1936) : « Le savant spécialisé est celui qui, à force d'en connaître de plus en plus sur un objet de moins en moins étendu, finit par savoir tout sur rien »[8]. L’exigence d’une visée intégratrice des savoirs – et de leurs enjeux et sens pour l’homme – était posée.

Avec la réorganisation des universités au xixe siècle, une telle co-appartenance unitaire et dialogique des savoirs est posée comme idéal régulateur de l’institution académique par les philosophes (Fichte, Humbolt, Newman, Liard), pour contrer le danger positiviste – culminant dans les années 1850-1860 – de segmentation des spécialités[9].

Mais le thème revient depuis lors avec une constance frappante. On ne peut manquer ici de citer Elias[10] qui y voit des « blocages universitaires […] et intellectuels » et Gusdorf qui, en 1968, dans son célèbre article pour la toute nouvelle Encyclopaedia Universalis, écrit :

« La situation des universités contemporaines atteste qu’elles ont perdu toute vocation d’universalité. Elles ont cessé d’être des communautés culturelles où se noue l’alliance entre les divers horizons de la connaissance. Plutôt, elles sont devenues des prisons centrales de la culture, soumises à un régime cellulaire, où chacun se retranche à l’abri de cloisons étanches, avec le seul souci de faire valoir son petit domaine à l’abri de toute présence indiscrète. Les universités se sont fragmentées en facultés, en départements, en instituts dont le superbe isolement exclut l’esprit de dialogue »[11]

Au niveau des pratiques (et non seulement des verdicts), un des grands moments de l’interdisciplinarité avant l’heure fut le courant de la « Synthèse » initié par Henri Berr, avec la création en 1900 de la Revue de synthèse historique dont l’objectif était d’amener chaque branche du savoir à mieux situer ses méthodes, objets et enjeux, par rapport aux autres. À partir de 1929, les Semaines internationales de Synthèse qui lui font suite réunissent les plus grands chercheurs dans leurs domaines, une fois par an, dans des colloques que l’on dirait aujourd’hui « interdisciplinaires ». Un thème commun y est débattu par les sciences de la nature ainsi que les sciences humaines, dans un esprit de décloisonnement des savoirs. Y participent des disciplines comme l’anthropologie avec Mauss, l’histoire avec Febvre, l’ethnologie avec Levi Bruhl, la sociologie avec Halbwachs, la psychologie avec Janet, Piéron, Wallon, l’orientalisme avec Masson-Oursel, la biologie avec Caullery ou Guyenot, l’histoire des sciences avec Abel Rey, la physique avec Bauer ou Langevin, les mathématiques avec De Broglie[12].

Ce courant de la « Synthèse » ne sera pas pour rien dans la création de l’École des Annales, de l’Institut de Philosophie et d’Histoire des Sciences et des Techniques (IPHST), puis des premiers instituts multi-disciplinaires – Institut de Biologie Physico-chimie (IBPS) en 1930 ; Institut d’Astrophysique de Paris (IAP), 1936 – préalables à la création du CNRS en 1939, dont un des objectifs est aussi de lutter contre l’isolement des facultés.

Enjeux actuels

À l’heure de la grande fusion des universités au sein d’USPC, et au moment où vient de se créer l’Institut Humanités, Sciences et Sociétés (IHSS), regroupant trois départements « Études psychanalytiques », « Sciences sociales » et « Histoire et philosophie des sciences », quatre équipes de recherches (CRPMS, LCSP, SPHERE et URMIS), ainsi que trois écoles doctorales (ED 382, ED 400 et ED 450), n’est-il pas temps, au niveau des doctorants, de se reposer la question du sens et de l’intérêt de l’interdisciplinarité ? Du sens et de l’intérêt concrets, par le bas des pratiques de recherche, et non seulement par le haut de la spéculation philosophique ou des programmes politiques ?

Outre que cela permettrait d’engager de réelles rencontres entre les membres des différents départements – sinon simplement coexistant sur papier –, cela favoriserait l’exercice plus épistémologique d’une ressaisi des enjeux, pour les différentes disciplines de l’IHSS, de l’interdisciplinarité.

Position du problème

Dans les colloques ayant pour thème l’interdisciplinarité, on insiste souvent – et à juste titre – sur ce qui est hors des disciplines : telle est la zone de l’« inter ». L’éloge du passage, des métaphores, des traductions, de l’hybridité accompagne d’une certaine poésie la suspension du labeur disciplinaire. Sont en général plus électivement abordées les interprétations philosophiques des concepts liés (multi-, pluri- et trans-disciplinarité).

Il est plus rare, par contre, de voir abordée la question du « retour sur investissement » disciplinaire de telles confrontations avec d’autres champs d’objets et méthodes de constitution du savoir.

Prenant appui sur l’idée émise par Patrick Charaudeau d’une « interdisciplinarité focalisée »[13] sur le gain disciplinaire et concevant avec Jean-Paul Resweber – qui lui répond[14] – le moment « inter » comme ce temps réflexif continu de la fabrique des disciplines plutôt que comme un dépassement de celles-ci, nous aimerions soumettre à débat, auprès des doctorants intéressés, cette question : qu’est-ce que leur pratique de l’interdisciplinarité « fait » ou « a fait » à leur positionnement disciplinaire ? Comment la rencontre avec d’autres disciplines leur a-t-elle permis de repenser concrètement, précisément, un point, une méthode, un concept, un élément de la discipline dans laquelle ils se spécialisent, par leur recherche doctorale.

Notes

[1]. Lenoir (Yves), « L’interdisciplinarité : aperçu historique de la genèse d’un concept », dans Cahiers de la recherche en éducation, n° 2/2, p. 248.

[2]. Guthleben (Denis), De l'indispensable interdisciplinarité, dans Journal du CNRS, 31/12/2014.

[3]. L’interdisciplinarité, problème d’enseignement et de recherche, OCDE, 1972.

[4]. Tendances principales de la recherche dans les sciences sociales et humaines, Paris/La Haye/Montréal, Unesco, 1970. d’autres suivront ensuite régulièrement : Interdisciplinarité et sciences humaines, Paris, UNESCO, 1983 ; Carrefour des sciences, dir. François Kourilsky, 1990, Paris, Unesco/cnrs Édition ; L’interdisciplinarité en acte : enjeux, obstacles, résultats, dir. Edouardo Portella, Toulouse/Paris, Érès/UNESCO, 1992.

[5]. Voir pour l’Europe : European Union Research Advisory Board, Interdisciplinarity in Research, rapport, avr. 2004 ; et pour les Etats-Unis : US National Academies of Science, Facilitating Interdisciplinary Research, Washington, National Academies Press, 2004.

[6]. Hermès, La Revue, n° 67 : Interdisciplinarité : entre disciplines et indiscipline, 2013, p. 16-17.

[7].. Rabelais, Pantagruel (1542), Paris, Gallimard, 1964, p. 137.

[8]. Cité dans Hamel (Jacques), « Réflexions sur l’interdisciplinarité à partir de Foucault, Serres et Granger », dans Revue européenne des sciences sociales, t. XXXIII, n° 100, 1995, p. 192.

[9]. Gusdorf (Georges), L’université en question, Paris, Payot, 1964.

[10]. Elias (Norbert), Théorie des Symboles, Paris, Seuil, 2015.

[11]. Gusdorf (Georges), « Interdisciplinarité (connaissance) », dans Encyclopaedia Universalis, vol. 8, 1968, p. 1088.

[12]. Henri Berr et la culture du xxe siècle, dir. Agnès Biard, Dominique Bourel et Eric Brian, Centre international de synthèse, Paris, Albin Michel, 1991, p. XIX.

[13]. Charaudeau (Patrick), « Pour une interdisciplinarité « focalisée » dans les sciences humaines et sociales », Questions de communication, n°17, 2010, p. 214.

[14]. Resweber (Jean-Paul), « Les enjeux de l’interdisciplinarité », dans Questions de communication, n° 19, 2011.

Modalités de soumission

Chaque participant disposera de 20 minutes pour exposer de façon critique, précise et concise l’apport qu’une discipline étrangère à la sienne peut avoir pour lui, dans sa spécialité. Il s’agirait pour les uns et les autres de communiquer sur le « cas pratique » d’un tel effet retour de l’interdisciplinarité sur sa discipline-source : pour le doctorant en sociologie s’appuyant sur des concepts mathématiques : « ce que les mathématiques font pour moi à la sociologie » ; pour le doctorant en psychologie s’appuyant sur des méthodologies de recherche sociologiques : « ce que la sociologie fait pour moi à la psychologie » ; pour le doctorant en histoire des sciences s’appuyant sur la psychanalyse : « ce que la psychanalyse fait pour moi à l’histoire des sciences », etc.

Cet appel à communication s’adresse particulièrement aux doctorants de l’ED 450 « Recherches en psychanalyse et en psychopathologie », à ceux de l’ED 400« Savoirs scientifiques : Épistémologie, histoire des sciences, didactique des disciplines » et à ceux de l’ED 382 « EESC : Économies, espaces, sociétés, civilisation : pensée critique, politique et pratiques sociales ». Toutefois si d’autres doctorants souhaitent participer, leurs propositions sont les bienvenues.

Nous invitons tous ceux qui le souhaitent à nous transmettre une proposition de communication en 400 mots maximum.

Merci d’indiquer en tête de page : les prénom et nom, fonction et appartenance institutionnelle des auteurs, l’adresse électronique à utiliser pour les échanges.

Toutes les propositions sont à envoyer à l’adresse suivante : je.interdisciplinaires@gmail.com

avant le 15 octobre 2018

La réponse du comité d’organisation sera transmise avant le 25 octobre 2018.

La journée d’étude se déroulera le samedi 8 décembre 2018 à Paris 7 Denis Diderot.

Comité d’organisation

  • Fanny Bonard (ED 450 – CRPMS)
  • Adrien Cascarino (ED 450 – CRPMS)
  • Carolina Queiroz (ED 450 – CRPMS)
  • Mario Serna (ED 450 – CRPMS)
  • Sébastien Talon (ED 450 – CRPMS)
  • Roger Thay (ED 400 – SPHERE)
  • Jessica Tran The (ED 450 – CRPMS)
  • Guénaël Visentini (ED 450 – CRPMS)

Lieux

  • 5 rue Thomas Mann
    Paris, France (75013)

Dates

  • samedi 08 décembre 2018

Mots-clés

  • interdisciplinarité, transdisciplinarité, pluridisciplinarité, journée d'étude, science, discipline, hybridité

Contacts

  • Adrien Cascarino
    courriel : je [dot] interdisciplinaires [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Adrien Cascarino
    courriel : je [dot] interdisciplinaires [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Pratiques de l'interdisciplinarité dans la recherches : cas concrets », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 10 octobre 2018, https://calenda.org/485551

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