AccueilUrsula K. Le Guin : féminisme et science-fiction

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Publié le mardi 09 octobre 2018 par Anastasia Giardinelli

Résumé

Quel est l’apport spécifique de la science-fiction au message et aux représentations féministes, parmi les nombreux genres que Ursula K. Le Guin a pratiqués ? Dans quelle mesure le monde des possibles de la fiction spéculative permet-il de reconfigurer la situation de l’individu « femme », du genre et de ses avatars ? En quoi les textes de Ursula K. Le Guin ont-ils accompagné des vagues de féminisme et trouvé un écho au sein d’un lectorat spécifique ? En se concentrant sur les univers science-fictionnels de la romancière, l’objectif de ce dossier de la revue ReS Futurae est aussi de situer le genre et son potentiel social, non pas seulement en tant qu’utopie mais comme agent rassembleur, fiction créatrice, émancipatrice et dotée d’une puissance virtuellement auto-réalisatrice.

Annonce

Argumentaire

(Dir. Magali Nachtergael et Valérie Stiénon – Université Paris 13/Pléiade)

Appel à contributions pour le dossier n°13 de la revue Res Futurae, en parallèle du dossier Bordage (publication fin juin 2019). URL: https://journals.openedition.org/resf/1563

Ursula Kroeber, connue sous son nom de plume Ursula K. Le Guin, a écrit de nombreux cycles de fantasy et de science-fiction, imaginés dès son plus jeune âge. Son œuvre prolifique, foisonnante, a été traduite en français depuis 1971, avec La Main gauche de la nuit (The Left Hand of Darkness, 1969), et son succès populaire ne s’est jamais démenti depuis lors, avec près d’une centaine de titres traduits et réédités, ainsi qu’un solide lectorat. Ce dernier est pourtant resté discret dans le monde académique. Une journée d’études organisée à l’Université Paris 13 le 23 janvier 2019, dont cet appel ouvert est complémentaire, cherche à combler cette lacune en choisissant comme fil conducteur la question du féminisme, qui permet d’aborder des aspects théoriques, poétiques et idéologiques indispensables à la compréhension de l’œuvre de la romancière. En la resituant dans ses contextes de création et de réception, l’angle d’étude entend ainsi explorer quelques-uns des enjeux d’une œuvre riche par sa portée éthique et esthétique, ses questionnements disciplinaires et ses significations plurielles, à laquelle d’autres événements scientifiques rendront hommage[1].

L’histoire de La Main gauche de la nuit se passe dans un futur indéterminé, sur une planète appartenant à une galaxie en train de s’unifier politiquement. Les habitants ne sont ni homme, ni femme et ne déterminent un genre sexuel de façon aléatoire que durant une période de rut mensuelle, le « kemma », entre les phases duquel chaque individu est un hermaphrodite asexué. Ainsi, toutes et tous peuvent indifféremment enfanter et vivre l’expérience de la parturition. Cette situation engage une réflexion sur les critères normatifs à travers lesquels est généralement appréhendée la sexualité. Elle révèle aussi la dimension construite et relative des rôles sociaux assignés aux identités sexuées : « Lorsqu’on rencontre un Géthénien, il est impossible et déplacé de faire ce qui paraît normal dans une société bisexuelle : lui attribuer le rôle d’un Homme ou d’une Femme, et conformer à cette idée que vous vous en faites le rôle que vous jouez à son égard, d’après ce que vous savez des interactions habituelles ou possibles de personnes du même sexe ou de sexe opposé. Il n’y a ici aucune place pour nos schémas courants de relations sociosexuelles[2]. »

Dans Les Dépossédés[3] (The Dispossessed, 1974), une communauté anarchiste fondée par une femme théoricienne, Odo, s’installe sur Anarres, une lune en périphérie de sa planète d’origine, Urras. Le voyage d’une planète à l’autre entrepris par le personnage Shevek permet de confronter des modes de vie régis par des rapports différents à l’exercice de la sexualité, aux fonctions des partenaires au sein du couple et aux valeurs sur lesquelles se fonde l’union maritale. Les signes de l’attrait érotique sont eux aussi diversifiés, rendant par exemple les femmes urrasties plus séduisantes lorsqu’elles sont chauves après avoir rasé leur chevelure, suivant en cela la mode locale.

L’œuvre de Ursula K. Le Guin n’est pas seulement attentive à proposer des représentations alternatives, nuancées, complexes de ces identités, valeurs et pratiques. Elle s’efforce aussi d’exprimer un point de vue féminin minimisé ou invisibilisé par les discours historiques et scientifiques, comme lorsqu’elle donne une voix à un personnage de l’histoire mythique de la fondation de Rome, Lavinia, femme d’Énée dont elle retrace le destin dans le roman de fantasy Lavinia[4] (2008, traduit en français en 2011). Le récit, centré sur les pensées et les perceptions de l’héroïne, enrichit le point de vue historiographique d’un éclairage nouveau sur les variations possibles des places occupées par la fille, l’épouse et la mère dans une société patriarcale.

Ce ne sont là que quelques-uns des exemples les plus évidents, qui montrent la pertinence d’une telle réflexion et qui demandent à s’enrichir d’une exploration approfondie de l’œuvre. Quel est l’apport spécifique de la science-fiction au message et aux représentations féministes, parmi les nombreux genres que Ursula K. Le Guin a pratiqués ? Dans quelle mesure le monde des possibles de la fiction spéculative permet-il de reconfigurer la situation de l’individu « femme », du genre et de ses avatars ? En quoi les textes de Ursula K. Le Guin ont accompagné des vagues de féminisme et trouvé un écho au sein d’un lectorat spécifique ? En se concentrant sur les univers science-fictionnels de la romancière, l’objectif de ce dossier de la revue ReS Futurae est aussi de situer le genre et son potentiel social, non pas seulement en tant qu’utopie mais comme agent rassembleur, fiction créatrice, émancipatrice et dotée d’une puissance virtuellement auto-réalisatrice.

Axes thématiques

À cette fin, plusieurs aspects complémentaires pourraient être envisagés :

Anthropologie des idées, théorie et engagement

  • Ursula K. Le Guin théoricienne, essayiste et conférencière[5]
  • les analyses anthropologiques, ethnologiques et la situation des femmes
  • la question du militantisme et de l’engagement féministe
  • les utopies féministes et le contexte culturel d’écriture (New Age, matriarcat, queer, transgenre, matrimoine)

Sociabilités et création dans les cercles féministes

  • la fréquentation des cercles de sociabilité en lien avec le féminisme
  • les inspirations chez les artistes (art contemporain, cinéma, bande-dessinée, danse)

Écriture et représentations du féminin

  • le point de vue des personnages féminins
  • les relations matrimoniales/sexuelles (polygamie, absence de mariage, filiation matriarcale, homo- et hétérosexualité, etc.)
  • la genèse de ses textes, son inspiration et ses arrière-plans théoriques féministes et/ou déconstructionnistes

Héritage et réception de l’œuvre

  • les espaces de sa réception : les héritiers et ceux qui s’en sont réclamés, les communautés féministes SF, le fandom : créations, groupes de lecture et d’écriture (fanfiction), forums en ligne, blogs et listes de discussion
  • la réception LGBTQIA+ et dans les théories posthumaines / transhumaines / queer / transgenre / écoféministe / afroféministes / militantes
  • la survivance de thèmes ou motifs Le Guiniens dans des adaptations cinématographiques, télévisuelles, en bande-dessinée et dans la culture populaire

Modalités de soumission

Les propositions d’articles d’environ 250 mots, accompagnées d’une brève bio-bibliographie, sont à envoyer avant le 10 octobre 2018 conjointement à Magali Nachtergael (nachtergael@univ-paris13.fr) et Valérie Stiénon (valerie.stienon@univ-paris13.fr). La date de remise des articles est fixée au 30 janvier 2019.

Bibliographie indicative

« Science Fiction by Women », Science Fiction Studies, n° 51, juillet 1990.

Attebery Brian, Decoding Gender in Science Fiction, New York/Londres, Routledge, 2002.

Bartkowski Frances, Feminist Utopias, Lincoln/Londres, University of Nebraska Press, 1989.

Besson Anne, Constellations : des mondes fictionnels dans l’imaginaire contemporain, Paris, CNRS Éditions, 2015.

Delany Samuel R., Shorter Views. Queer Toughts and the Politics of Paraliterary, Hanover et Londres, Wesleyan University Press, 1999.

Gay Pearson Wendy, Hollinger Veronica et Gordon Joan (éd.), Queer Universes : Sexualities in Science Fiction, Liverpool University Press, 2008.

Haraway Donna, Manifeste cyborg et autres essais. Sciences, fictions, féminismes, anthologie établie par Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie Magnan, Paris, Exils, 2007.

Jameson Fredric. « World Reduction in Le Guin : The Emergence of Utopian Narrative », Science Fiction Studies, n° 7, vol. 2:3, novembre 1975, p. 221-230.

Langlet Irène, La science-fiction : lecture et poétique d’un genre, Paris, Armand Colin, 2006.

Larbalestier Justine, The Battle of the Sexes in Science Fiction, Middletown, Wesleyan University Press, 2002.

Larue Ïan, Libère-toi cyborg ! Le pouvoir transformateur de la science-fiction féministe, Paris, Éditions Cambourakis, 2018.

Merrick Helen, The Secret Feminist Cabal. A Cultural History of Science Fiction Feminisms, Seattle, Aqueduct Press, 2009.

Notéris Émilie, La Fiction réparatrice, Paris, Éditions Supernova, 2017.

Reid Robin Anne (dir.), Women in Science Fiction And Fantasy, Westport, Greenwood Press, 2009.

Vonarburg Élisabeth, « La science-fiction et les héroïnes de la modernité », Philosophiques, vol. 21, n° 2, 1994, p. 453-457.

Watson Ian, « The Forest as Metaphor for Mind : “The Word for World is Forest” and “Vaster Than Empires and More Slow” », Science Fiction Studies, n° 7, vol. 2:3, novembre 1975, p. 231-237. 

 

[1] Ainsi du colloque « Héritages d’Ursula K. Le Guin. Science, fiction et éthique pour l’Anthropocène », organisé à l’École polytechnique et à la Sorbonne Nouvelle en juin 2019. URL : https://litorg.hypotheses.org/234.

[2] Ursula K. Le Guin, La Main gauche de la nuit, traduit par Jean Bailhache, Paris, Laffont, 1971, p. 113-114.

[3] Ursula K. Le Guin, Les Dépossédés, traduit par Henry-Luc Planchat, Paris, Laffont, 1975.

[4] Ursula K. Le Guin, Lavinia, traduit par Marie Surgers, Nantes, L’Atalante, 2010.

[5] Voir notamment Ursula K. Le Guin, « American SF and the Other », Science Fiction Studies, n° 7, vol. 2:3, novembre 1975, p. 208-210 et Le Langage de la nuit. Essais sur la science-fiction et la fantasy, traduit par Francis Guévremont, Paris, Aux forges de Vulcain, 2016. 

Dates

  • mercredi 10 octobre 2018

Mots-clés

  • Ursula K. Le Guin, science-fiction, féminisme, gender, queer, littérature, identités, représentations

Contacts

  • Magali Nachtergael
    courriel : nachtergael [at] univ-paris13 [dot] fr
  • Valérie Stiénon
    courriel : valerie [dot] stienon [at] univ-paris13 [dot] fr

Source de l'information

  • Valérie Stiénon
    courriel : valerie [dot] stienon [at] univ-paris13 [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Ursula K. Le Guin : féminisme et science-fiction », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 09 octobre 2018, https://calenda.org/485578

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