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Travail et langage : une approche interdisciplinaire

Work and language - an interdisciplinary approach

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Publié le mercredi 24 octobre 2018 par Anastasia Giardinelli

Résumé

Ce colloque se propose d'explorer les rapports entre travail et langage à partir d'une approche interdisciplinaire. Selon un premier axe aux abords ontologiques et épistémologiques, il s'intéressera au langage et au travail comme les principes organisateurs de deux paradigmes permettant de rendre compte de la production de la réalité sociale. Ces deux modèles entretiennent-ils une relation de concurrence ? Quelles conséquences théoriques et pratiques engage la priorité accordée à l'un ou à l'autre de ces modèles  ? Un second axe plus immédiatement socio-politique s'intéressera à la constitution de la subjectivité des travailleurs et travailleuses à travers l'élaboration d'un langage commun. Comment la circulation de la parole permet-elle l'émergence de formes de résistance au sein du processus de production ? Comment ce langage commun se trouve-t-il de nouveau mis en jeu dans l'espace public ?

Annonce

Université Paris Nanterre, les 21 et 22 février 2019

Argumentaire

Les rapports entre langage et travail ont ceci de particulier qu'ils semblent devoir être pensés à la fois en termes d'opposition et de complémentarité. D'un côté, ces notions renvoient à deux types de paradigmes concurrents. D'un point de vue ontologique, on a le sentiment de devoir trancher entre des approches qui font soit du langage (Habermas, 1990) soit de la production (Lukacs, 1984) l'élément constitutif de la réalité sociale et des rapports sociaux. D'un point de vue épistémologique ensuite, deux types d'oppositions s'imposent. Premièrement, la langue conçue comme système de signes ou le travail envisagé comme processus de transformation de la nature semblent constituer deux modèles inconciliables pour penser et connaître le monde social (structuralisme vs historicisme). Deuxièmement, l'accès aux expériences sociales internes au monde du travail est supposé passer tantôt par l'observation et la connaissance du processus de production objectif, tantôt par l'attention aux discours qui décrivent et justifient l'organisation du travail ainsi qu'aux récits et à la parole singulière des travailleurs eux-mêmes 

Empiriquement d'un autre côté, le travail et le langage ne semblent pas pouvoir être saisis l'un sans l'autre. Les sciences humaines et sociales s'intéressent depuis longtemps au rôle du langage dans le procès de travail (Boutet, 1995, et le réseau "Travail et Langage"), que ce soit comme l'instrument par lequel s'organise la coopération, ou bien, en prêtant davantage attention au conflit, comme outil de contrôle ou de résistance. Elles ont notamment montré que les pratiques de nomination des opérations et des qualifications jouaient un rôle essentiel dans le contrôle du travail par le management (D. Linhart, 2015 ; et Clot). En parallèle, de nombreuses études se sont également penchées sur la manière dont la construction d'un langage commun (dans les luttes comme dans la littérature ouvrières) contribuait à la constitution d'une contre-subjectivité ouvrière, en formalisant l'existence du groupe et en lui fournissant les armes pour la réappropriation du processus et des espaces de travail (Beaud & Pialloux, 2012) Les enjeux politiques de cette construction s’étendent, au-delà du procès du travail, jusque dans l’espace public, puisque ce langage commun a servi de socle au développement d’une subjectivation propre à porter la parole des travailleurs et des travailleuses au cœur de l’espace public (Faure & Rancière, 2007). La question de la réappropriation de ce que les discours et les institutions ont construit et représenté sous le nom d’ « identité ouvrière » a fait ainsi l’objet d’une lutte politique, bientôt complexifiée par les antagonismes internes au commun ouvrier. La question des rapports de sexe, de genre, de race ou encore le handicap ont ainsi en retour réintroduit de la conflictualité dans un langage qui de commun, est apparu comme traversé de rapports de pouvoir potentiellement hétérogènes. La remise en cause de la délimitation du concept de travail par le travail reproductif et l’innovation conceptuelle dont ont fait preuve nombre de travaux féministes (le travail domestique, la double journée de travail, le harcèlement sexuel, jusqu’à la très récente « charge mentale) ont permis de rendre visible ce potentiel de conflictualité en l'inscrivant dans le langage (Delphy, 1999 ; Dalla Costa & James, 1973 ; et Federici, 2016). Enfin, depuis les années 1960, la littérature scientifique et managériale interprète la fin imminente du taylorisme, le développement du contrôle numérique des installations industrielles et l'extension du travail de bureau et de service comme le signe d'un avènement du travail immatériel. Selon les auteurs post-opéraïstes qui ont développé ce thème de la manière la plus conséquente et la plus systématique (Hardt & Negri, 2004 ; Vercellone, 2014 ; Marazzi, 1997 ; Virno, 2002 ; Moulier-Boutang, 2007), ce ne serait plus plus la dépense d'énergie physique et mentale mais le savoir et la créativité des capacités cognitives et langagières qui joueraient le rôle de forces productives centrales du mode de production capitaliste. Ainsi, loin d'être en concurrence, les activités langagières et productives seraient désormais complémentaires, voire identiques. Une telle hypothèse mérite d'être interrogée non seulement du point de vue de sa capacité à évaluer notre présent mais également pour les conséquences politiques qu'elle implique. En effet, en perdant son extériorité relativement au procès de production, le langage peut tout aussi bien contribuer à la conquête de l'autonomie dans le travail que perdre sa capacité à articuler et exprimer la critique de celui-ci.

Nous proposerons donc de discuter les thèmes suivants :

Ontologie de la production et problème du langage

Paradigme de la production et paradigme communicationnel

Communication et coordination du processus de travail

Langages de métier et novlangue managériale

La dimension culturelle de la classe ouvrière

Les mots de la domination et ceux de la résistance au travail

Étudier le travail avec ou contre les discours

Échanges marchands, échanges symboliques et capitalisme linguistique

Travail et subjectivation politique

Les mots pour dire la frontière entre travail et non-travail

Toute intervention qui se propose d'apporter des éléments à ces questionnements sera la bienvenue, qu'elle relève de la philosophie, de la sociologie, de l'anthropologie, des sciences du langage, de l'histoire ou de la psychologie/psychanalyse.

Les propositions (de 3000 signes environ) devront être envoyées

avant le 30 novembre

aux adresses suivantes : jufarjat@gmail.com et paulinejulien@hotmail.com

Comité d'organisation 

(Les membres du comité d’organisation du colloque sont rattachés au laboratoire Sophiapol de l’université Paris Nanterre)

  • Juliette Farjat
  • Pauline Julien
  • Marc-Antoine Pencolé
  • Daria Saburova

Bibliographie indicative

Stéphane Beaud et Michel Pialloux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, La Découverte, 2012.

Annie Borzeix et Béatrice Fraenkel (dir.Langage et travail, Communication, cognition, action, Paris, CNRS éditions, 2001.

Josiane Boutet (dir.), Paroles au Travail, Paris, Harmattan, 1995.

Yves Clot, Le Travail sans l'homme ? Pour une psychologie des milieux de travail et de vie, Paris, La Découverte, 1995

Mariarosa Dalla Costa et Selma James (éd.), Le pouvoir des femmes et la subversion sociale, Genève, Librairie Adversaire, 1973.

Christine Delphy, L'ennemi principal I - Economie politique du pratriarcat,  Paris, Éd. Syllepse, 1999.

Alain Faure et Jacques Rancière (dir.), La parole ouvrière, Paris, La Fabrique, 2007.

Silvia Federici, Point zéro: propagation de la révolution : travail ménager, reproduction sociale, combat féministe, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, 2016.

Maurice Godelier, L'idéel et le matériel, pensées, économies, sociétés, Paris, Fayard, 1984.

Maurice Godelier, « La part idéelle du réel. Essai sur l'idéologique », in L'Homme, n°78, 1978.

Jürgen Habermas, « Digression sur le caractère désormais obsolète du paradigme de la production » dansDiscours philosophique de la modernité, Paris, Gallimard, 1988

Jürgen Habermas, « Travail et interaction », dans La technique et la science comme « idéologie », Paris, Gallimard, 1990.

Jürgen Habermas, Parcours 2, Théorie de la rationalité - Théorie du langage, Paris, Gallimard, 2018.

Michael Hardt et Antonio Negri, Multitude: guerre et démocratie à l’âge de l’empire, Paris, La Découverte, 2004.

André Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, Tome I et II, Paris, A. Michel, 1964 et 1965.

Danièle Linhart, La comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, Paris, Erès, 2015.

György Lukács, Histoire et conscience de classe: essais de dialectique marxiste, Paris, Éd. de minuit, 1984.

György Lukács, Ontologie de l'être social : le travail, la reproduction, Paris, Éd. Delga, 2011.

Christian Marazzi, La place des chaussettes. Le tournant linguistique de l’économie et ses conséquences politiques, L’Eclat, Paris, 1997.

György Markus, Langage et production, Paris, Éd. Denoél, 1982.

Corinne Monnet, « La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation » dans Nouvelles questions féministes, 1998.

Yann Moulier-Boutang, Le capitalisme cognitif: la nouvelle grande transformation, Paris, Éditions Amsterdam, 2007.

Jacques Rancière, La nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier, Paris, Fayard, 1981.

Gareth Stedman Jones, Language of class. Studies in English working class history 1832-1982, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.

Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, 2012.

Vercellone Carlo, « From the Mass-Worker To Cognitive Labour : Historical and Theoretical Considerations », dans Marcel van der Linden et Karl Heinz Roth (éd.), Beyond Marx: theorising the global labour relations of the twenty-first century, Leiden, Brill, 2014.

Paolo Virno, Grammaire de la multitude: pour une analyse des formes de vies contemporaines, Nîmes; Chamalières, L’Éclat, 2002.

Lieux

  • Université Paris Nanterre - Bâtiment Weber - salle séminaire 2 - 200 avenue de la République
    Nanterre, France (92)

Dates

  • vendredi 30 novembre 2018

Mots-clés

  • travail, langage, production, subjectivation, ontologie, social, féminisme, opéraïsme

Contacts

  • Pauline Julien
    courriel : paulinejulien [at] hotmail [dot] com
  • Juliette Farjat
    courriel : jufarjat [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Pauline Julien
    courriel : paulinejulien [at] hotmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Travail et langage : une approche interdisciplinaire », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 24 octobre 2018, https://calenda.org/489286

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