Calenda - Le calendrier des lettres et sciences humaines et sociales

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Publié le mercredi 07 novembre 2018 par Anastasia Giardinelli

Résumé

Le dossier questionnera les modèles de masculinités à partir du travail, dont les transformations ont poussé à la flexibilisation et à la réduction des protections qui y étaient historiquement associées. Quelles transformations contemporaines de la masculinité hégémonique au travail ? Pour quels réaménagements de la hiérarchie des pouvoirs ? Quels “habits neufs de la domination masculine”, à l’heure de la féminisation d’un nombre accru de secteurs professionnels, des exigences de mixité et d’égalité entre les femmes et les hommes ?

 

Annonce

Argumentaire

Même si les masculinity studies, dans leur versant critique, n’ont que récemment fait l’objet de recherches dans les sciences sociales francophones, des travaux portaient déjà auparavant sur les masculinités (voir notamment Bessin, 2002, Devreux, 1988 ; Duret, 1999, Jamoulle, 2008). Les bases théoriques de l’étude des masculinités ont été élaborées dans un article fondateur écrit par Raewyn Connell, Tim Carrigan et John Lee (1985), quelques années avant la parution d’un ouvrage désormais célèbre de Connell, Masculinities (1995). Ce texte développe le concept de masculinité hégémonique (autrement dit une masculinité en position dominante dans un contexte précis) à partir duquel sont analysés les processus de hiérarchisation, de normalisation et de marginalisation d’autres formes de masculinités et de féminités. Le genre n’est donc plus seulement envisagé comme un rapport de pouvoir entre deux groupes sociaux (les hommes et les femmes) mais permet d’examiner des rapports de pouvoir et de subordination au sein même du groupe des hommes, et les effets de ces rapports de pouvoir au sein du groupe des hommes sur les rapports femmes-hommes.

À l’heure actuelle, les travaux sur les masculinités apparaissent encore peu nombreux en France et s’établissent de manière relativement fixiste. En effet, on observe parmi ces travaux deux tendances générales : la première, issue du féminisme est d’envisager les hommes comme « une masse uniforme de dominants » selon l’expression de Xavier Clément (2014) ; la seconde plus répandue en sociologie, anthropologie ou en histoire est d’associer la masculinité à une identité virile (Corbin, Courtine, Vigarello, 2011). Or la virilité n’est qu’un attribut de la masculinité hégémonique et ne saurait s’y résumer (Rivoal, 2018). Ainsi, à bien des égards la masculinité hégémonique se caractériserait par son hybridité, c’est-à-dire par sa capacité à se transformer en intégrant des éléments de masculinités plus marginales, voire de féminité (Demetriou, 2011) comme le montrent certaines enquêtes ethnographiques sur la masculinité des sportifs de haut niveau par exemple, qui insistent sur la mise à distance d’une hyper-masculinité (Bridel, Rail, 2007)[1].

Dans ce dossier, il s’agit de s’intéresser précisément à ces transformations, à partir de l’un des aspects majeurs du modèle social, le travail, dont les transformations advenues après la fin des Trente glorieuses et avec les crises qui ont suivi notamment lors du passage des politiques sociales de welfare aux politiques de workfare (Palier, 2005), ont poussé à la flexibilisation du travail et à la réduction des protections qui y étaient historiquement associées. La “désouvriérisation” du monde du travail (Beaud, Pialoux, 1999), les nouvelles catégories de statut parmi les travailleurs (travail précaire, intérim, auto-entreprenariat) et l’invisibilisation de la pauvreté (Duvoux, 2012), participent à un phénomène désormais bien documenté de désynchronisation des temps sociaux (Bessin, Gaudart, 2009) qui influe sur la conciliation entre vie privée et vie professionnelle, et sur une transformation du rapport au travail, y compris du point de vue des rapports de genre.

Quelles sont les transformations contemporaines de la masculinité hégémonique au travail ? Pour quels réaménagements de la hiérarchie des pouvoirs ? Quels sont les “habits neufs de la domination masculine” (De Singly, 1993), à l’heure de la féminisation d’un nombre croissant de secteurs professionnels, des nouvelles exigences de mixité et d’égalité entre les femmes et les hommes ?

À titre indicatif, nous proposons ici plusieurs axes très généraux dans lesquels les différentes contributions pourront s’inscrire :

1 - Des masculinités au travail: transformation des conditions de travail et des trajectoires professionnelles.

Depuis les années 1970, les transformations du monde du travail ont favorisé la déstabilisation du monde ouvrier, celle du salariat issu de la démocratie sociale de 1945, le chômage de masse dans les pays du Nord (Castel, 1995), mais aussi la fragmentation des statuts au sein même des professions (Duvoux, 2017). La sociologie du travail a déjà montré combien le travail, terrain d’accès privilégié à une forme de reconnaissance sociale,  constitue un fondement essentiel des légitimités masculines. Cependant, les bouleversements précités invitent à repenser les spécificités d’un travail masculin autrefois hégémonique (numériquement et culturellement) et désormais beaucoup plus divisé. En effet, certaines études ont pu montrer que les nouvelles technologies et l’informatisation des process de travail ont été vectrices d’une redéfinition des masculinités des classes moyennes dans un contexte de remise en cause de la valeur de la main-d’œuvre ouvrière (Renahy, 2007). On pourra s'intéresser ainsi à la manière dont des groupes professionnels divers peuvent remettre en question d’anciennes formes et pratiques des masculinités dominantes et construire de nouvelles formes hégémoniques.

Interroger les masculinités fait par ailleurs rentrer en jeu des ressentis subjectifs qui peuvent avoir trait aux expériences vécues comme aux trajectoires. L’instabilité des parcours professionnels, la désynchronisation du lien entre l’expérience (acquise avec le temps) et l’expertise (définie par un diplôme, une formation, un label) invitent à questionner le rapport entre masculinité et travail comme outil de construction d’une identité valorisante. Comment préserver la “logique de l’honneur” quand le chômage, le déclassement ou les réorientations traversent les trajectoires professionnelles ?

2- Politiques d’égalité et masculinités : quels changements ?

Les politiques de promotion de l’égalité professionnelle s’ajoutent depuis peu au mouvement de recomposition des rapports de genre, encourageant une lecture masculiniste souvent essentialisante, qui pointe la féminisation des professions comme facteur de précarisation du salariat (Siblot & al., 2015) de dévalorisation potentielle des professions ou activités (Cacouault, 2001).  Or tout porte à croire que ce sont les processus économiques (et notamment le libéralisme économique) qui ont accentué l’augmentation des inégalités selon le sexe, la classe mais aussi l’origine ethno-raciale. Dans cette situation d’intenses recompositions des équilibres professionnels (entre hommes et femmes mais aussi entre hommes), on s’intéressera à la place spécifique des hommes dans divers secteurs professionnels, qu’ils y apparaissent comme dominants (métiers de la finance ou de l’industrie numérique), comme dominés (métiers de la sécurité) ou comme numériquement minoritaires (métiers du nettoyage). Du “virilisme” parfois trop rapidement accolé au monde ouvrier des Trente glorieuses aux recherches sur les masculinités plurielles du monde du travail (Rivoal, 2018), on s’intéressera à ce que ces nouveaux équilibres font aux classes sociales, populaires ou privilégiées et aux rapports de genre qui y ont cours (Laufer, Marry, Maruani, 2003).

Entre l’affichage d’une volonté d’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes et la réalité d’un marché du travail fragmenté et fragilisé, quelle place occupent les hommes ? Comment se recomposent les identités professionnelles alors que le marché de l’emploi en pleine transformation réaménage la hiérarchie des pouvoirs et la production de nouveaux classements de prestige professionnel ? Face aux inquiétudes que suscitent certaines franges des classes supérieures aux comportements virilistes socialement discrédités (dans certaines professions comme les traders ou encore en politique), quelles sont les nouvelles normes associées aux masculinités au travail ? On pourra aussi s’intéresser aux résistances que suscitent chez les hommes certains mouvements féministes ou la féminisation de bastions masculins.

Des contributions pourront également interroger la pertinence même de la distinction entre vie professionnelle et vie privée au vu des transformations du modèle social, et de l’impact des nouvelles pratiques professionnelles impliquant une disponibilité constante, ou un travail disjoint du “poste de travail” (télétravail, travail en espace partagé, etc.), notamment chez les cadres. De manière plus classique, on pourra s’intéresser aux transformations des rapports au corps (des ouvriers et des cadres), au féminin, aux pratiques de développement personnel, aux pratiques sportives, au couple et/ou à l’amitié, qui constituent des “à côté” du travail en mesure de jouer un rôle sur le quotidien des travailleurs, au-delà du seul cadre familial et parental souvent utilisé pour définir les enjeux de la conciliation vie privée/vie professionnelle.

Le titre du dossier invite cependant à ne pas restreindre (d’un point de vue géographique ou disciplinaire) le périmètre des objets d’étude possibles, dans l’objectif de réunir des propositions originales sur un sujet encore peu traité dans les revues de langue française. Les contributions peuvent provenir des diverses disciplines en sciences sociales. Nous encourageons aussi les propositions consacrées aux masculinités au sein des groupes minoritaires, à l’instar des masculinités trans ou racisées. Ce dossier en définitive, vise à  poursuivre le questionnement et l’analyse des aspects relationnels du genre et à éclairer la continuité entre les recherches sur les masculinités, les études de genre et le féminisme.

[1] William Bridel et Geneviève Rail démontrent dans leur étude sur les marathoniens homosexuels les négociations opérées par ceux-ci entre des éléments de la culture gay (notamment le souci esthétique du corps athlétique) et celle de la masculinité hégémonique (le corps performant et le déni de la souffrance).

Calendrier

  • Envoi des propositions d’article aux coordinateur.trice.s (7000 signes maximum) pour le 30 novembre 2018
  • Retour aux auteur·e·s des propositions : fin décembre 2018
  • Articles complets à rédiger pour le 30 mars 2019

Coordinateur∙trice∙s

  • Hélène Bretin, IRIS / Université Paris 13 helene.bretin@gmail.com 
  • Pascale Molinier, UTRPP / Université Paris 13 pascalemolinier@gmail.com
  • Haude Rivoal, CRESPPA-GTM / Université Paris 8 hauderivoal@hotmail.fr
  • Arthur Vuattoux, IRIS / Université Paris 13 arthur.vuattoux@gmail.com

Bibliographie

BEAUD, Stéphane, PIALOUX, Michel, 1999, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard.

BESSIN, Marc, 2002, Autopsie du service militaire, 1965-2001, Paris, Autrement.

BESSIN, Marc, GAUDART, Corinne, 2009, « Les temps sexués de l’activité: la temporalité au principe du genre », Temporalités, n°9, 2009.

BRIDEL William, RAIL Geneviève, 2007, « Sport, Sexuality, and the Production of (Resistant) Bodies: De-/Re-Constructing the Meanings of Gay Male Marathon Corporeality », Sociology of Sport Journal, n°24, p. 127-144.

CACOUAULT-BITAUD, Marlaine, 2001, « La feminisation d'une profession est-elle le signe d'une baisse de prestige ? », Travail, genre et sociétés, vol. 5, n°1, p. 91-115.

CARRIGAN Tim, CONNELL Bob, LEE John, 1985, « Toward a new sociology of masculinity », Theory and society, Vol. 14, n°5, p. 551-604.

CASTEL, Robert, 1995, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Gallimard.

COCKBURN, Cynthia, 1991, In the way of women: men’s resistance to sex equality in organizations, London, Macmillan.

CONNELL, Robert W., 1995, Masculinities, New-York, Polity Press.

CONNELL, Raewyn, 2014, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, Paris, Amsterdam (édition dirigée par Meoïn Hagège et Arthur Vuattoux).

CONNELL, Raewyn, MESSERSCHMIDT, James W., 2014, « Faut-il repenser les concept de masculinité hégémonique? », Terrains & travaux, vol.2, n°27, p.151-192.

CORBIN, Alain, COURTINE, Jean-Jacques, VIGARELLO, Georges, 2011, Histoire de la virilité (3 tomes), Paris, Seuil.

CLEMENT, Xavier, 2014, Sports et Masculinités : hybridation des modèles hégémoniques au sein du champ, Thèse de doctorat en Sciences du sport et du mouvement humain, Université Paris Sud.

DEMETRIOU Demetrakis, 2011, « Connell’s concept of hegemonic masculinity: A critique », Theory and society, Vol. 30, n° 3, p. 337-361.

DEVREUX, Anne-Marie, 1988, « Les rapports de sexe sont un rapport social et les hommes en sont un des termes », Cahiers de l’Apre, Vol. 1, n°7, p. 150-157.

DUVOUX, Nicolas, 2012, Le nouvel âge de la solidarité. Pauvreté, précarité et politiques publiques, Paris, Seuil.

DUVOUX, Nicolas, 2017, Les inégalités sociales, Paris, PUF.

DURET, Pascal, 1999, Les jeunes et l’identité masculine, Paris, PUF.

FEDERICI, Silvia, 2014,  « Reproduction et lutte féministe dans la nouvelle division internationale du travail », Période, URL : http://revueperiode.net/reproduction-et-lutte-feministe-dans-la-nouvelle-division-internationale-du-travail/

JAMOULLE, Pascale, 2008, Des hommes sur le fil. La construction de l’identité masculine en milieux précaires, Paris, La Découverte.

LAUFER, Jacqueline, MARRY Catherine, MARUANI, Margaret (dir.), 2003, Le Travail du genre. Les sciences sociales du travail à l’épreuve des différences de sexe, Paris, La Découverte..

PALIER, Bruno, 2005, Gouverner la sécurité sociale. Les évolutions du système français de sécurité sociale depuis 1945, Paris, PUF.

RENAHY Nicolas, 2007, « Ouvriers ruraux : l'isolement géographique n'a pas toujours été isolement social », Empan, n° 67, p. 50-54.

RIVOAL, Haude, 2018, Les hommes en bleu. Une ethnographie des masculinités dans une grande entreprise de distribution, Thèse de doctorat en sociologie, Université Paris 8.                                                     

SIBLOT, Yasmine, CARTIER, Marie, COUTANT, Isabelle, MASCLET, Olivier, RENAHY, Nicolas, 2015, Sociologie des classes populaires contemporaines, Paris, Armand Colin.                                       

SINGLY (De), François, 1993, « Les habits neufs de la domination masculine », Esprit, n° 196, p. 54-64.

Dates

  • vendredi 30 novembre 2018

Mots-clés

  • masculinités, travail, genre, politiques publiques

Contacts

  • Arthur Vuattoux
    courriel : arthur [dot] vuattoux [at] gmail [dot] com
  • Hélène Bretin
    courriel : helene [dot] bretin [at] gmail [dot] com
  • Haude Rivoal
    courriel : hauderivoal [at] hotmail [dot] fr
  • Pascale Molinier
    courriel : pascalemolinier [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Hélène Bretin
    courriel : helene [dot] bretin [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Transformations du travail, transformations des masculinités ? », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 07 novembre 2018, https://calenda.org/505046

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