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Métafiction et réflexivité au cinéma

Metafiction and reflexivity on screen

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Publié le jeudi 27 décembre 2018 par Elsa Zotian

Résumé

La réflexivité peut s’appréhender, à la suite de Robert Stam, comme l’inscription de procédés visant à attirer l’attention du spectateur ou du lecteur sur l’artificialité et la fictionnalité de la représentation. Mais la dimension réflexive réside aussi dans le dévoilement des coulisses de la création de l’œuvre cinématographique. Par comparaison, la métafiction, telle qu’elle est définie par Patricia Waugh, implique la production d’un discours critique sur l’œuvre en tant qu’œuvre de fiction, et sur le médium lui-même. Au-delà de la question de la manière dont la réflexivité et la métafiction se manifestent au cinéma, ce sont bien sûr les fonctions de ce phénomène qu’il convient d’interroger.  S’agit-il d’un instrument de distanciation avec l’œuvre en tant que support de l’identification imaginaire du spectateur, d’un trait distinctif de la postmodernité, ou d’une façon, pour Hollywood notamment, de « récupérer » les stratégies d’avant-garde dans un contexte commercial ?

Annonce

Ce colloque est organisé les 14 et 15 novembre 2019 à l'université Clermont Auvergne /Université Toulouse Jean Jaurès (CELIS / CHEC / CAS)

Argumentaire

Le phénomène de la réflexivité dans l’art n’est pas propre à notre (post)modernité, et c’est un fait qui a été relevé par de très nombreux critiques. Robert Stam cite ainsi l’exemple du poète homérique désignant à de multiples reprises sa propre énonciation comme l’un des thèmes de son texte. Les cas d’auto-désignation de l’auteur ou du processus de création se retrouvent également chez Lawrence Sterne, bien avant les pratiques réflexives des auteurs de la seconde moitié du XXème siècle (William Gass, Vladimir Nabokov ou John Fowles entre autres). De la même manière, il serait illusoire de considérer la réflexivité comme un apanage de la production cinématographique apparu dans les années 1950. Dès l’ère du muet, ce retour du médium sur lui-même est manifeste : l’opérateur de prise de vues englouti par l’objectif de la caméra dans The Big Swallow (James Williamson, 1901) atteste déjà de cette intention tout comme dans un autre registre, Sherlock Junior (Buster Keaton, 1924) qui décrit, par une série de procédés techniques innovants, les tribulations d’un projectionniste qui s’endort pendant une séance et rêve qu’il devient grand détective. On observe la même tendance dans des œuvres documentaires ou expérimentales également comme L’Homme à la caméra (Dziga Vertov, 1929) ou Chronique d’un été (Jean Rouch, Edgar Morin, 1961), dans lesquelles les cinéastes apparaissent à de multiples reprises à l’image pour dévoiler le processus de filmage – voir la notion de « documentaire réflexif » décrit par Bill Nichols (2001). Cette prégnance du phénomène invite cependant à distinguer les modalités et les motivations de la réflexivité, qui diffèrent d’un médium à l’autre.

Une première étape essentielle consiste à différencier métafiction et réflexivité. La réflexivité peut s’appréhender, à la suite de Robert Stam (p. 159), comme l’inscription de procédés visant à attirer l’attention du spectateur ou du lecteur sur l’artificialité et la fictionnalité de la représentation. Mais la dimension réflexive réside aussi dans le dévoilement des coulisses de la création de l’oeuvre cinématographique. Par comparaison, la métafiction, telle qu’elle est définie par Patricia Waugh, implique la production d’un discours critique sur l’œuvre en tant qu’œuvre de fiction, et sur le médium lui-même. La métafiction relève donc d’une approche plus élaborée que la réflexivité, qui souvent se limite à des jeux d’auto-désignation de la fiction comme fiction ou des mécanismes procédant de l’artifice, sans déboucher sur une mise en questionnement du médium par lui-même et sur une problématisation du caractère fictionnel de l’œuvre. En second lieu, la spécificité métafictionnelle ou réflexive d’une œuvre prend des formes différentes en littérature et au cinéma. Dans le domaine littéraire, le phénomène peut se manifester par un discours élaboré sur l’œuvre à l’intérieur de l’œuvre, ou sur l’écriture à l’intérieur du texte. Ainsi des textes qui incluent des scripteurs commentant leur œuvre, mais aussi des textes qui traitent de l’influence de la littérature sur leur monde fictionnel (on pense à Madame Bovary ou au Don Quichotte). Ce discours métafictionnel est souvent transposé de façon plus délicate dans le médium cinématographique en raison de la difficulté à représenter la création cinématographique, nécessitant un appareillage technique important, de façon aussi « naturelle » que l’activité interprétative liée à l’écriture. Les films mettant en scène des réalisateurs (par exemple, La Nuit américaine de François Truffaut, 1973, Huit et Demi, de Federico Fellini, 1963 Living in Oblivion, de Tom DiCillo, 1995) se voient souvent contraints de centrer leur diégèse sur le tournage d’un film et non seulement, comme cela peut être le cas dans un récit littéraire, sur l’influence des fictions dans la fiction.

Cette contrainte est à relativiser par les nombreux cas où la réflexivité se manifeste simplement parce qu’un film « cite » un autre film ou une production audiovisuelle de façon ponctuelle — par exemple via l’insertion d’une séquence autonome, étrangère à l’œuvre, et qui opère comme « citation » — mais dans ce cas encore, la citation ne suffit pas toujours à déterminer une approche critique métafictionnelle impliquant une théorisation et une thématisation du rapport au médium. Plus généralement, les phénomènes de franchissement de barrières narratives (ce que Gérard Genette appelle les métalepses) se manifestent différemment d’un médium à l’autre : il peut s’agir d’un « saut » d’un récit à un autre (on songe à la pièce dans la pièce dans Hamlet) destiné à formaliser l’interaction entre métafiction et univers diégétique premier, mais ce passage à un autre film dans le film doit, au cinéma, être motivé diégétiquement par un autre biais que le simple passage d’un niveau narratif à un autre. C’est ce qui se produit dans The Purple Rose of Cairo (Woody Allen, 1985) quand deux niveaux narratifs du film s’interpénètrent — encore une fois la manifestation de ces métalepses au cinéma peut se voir affectée d’un certain degré d’artificialité en raison des difficultés à justifier diégétiquement l’interaction entre deux niveaux narratifs filmiques, alors que la narration littéraire accueille plus naturellement (par un dispositif moins contraignant) les références à d’autres discours littéraires.

Au-delà de la question de la manière dont la réflexivité et la métafiction se manifestent au cinéma, ce sont bien sûr les fonctions de ce phénomène qu’il convient d’interroger. Malgré le fait que le vocable de métafiction – voire le préfixe « méta » – semble aujourd’hui être passé dans le langage courant, les enjeux de ce procédé restent diversement définis à l’aune — entre autres —  de certaines productions cinématographiques récentes. S’agit-il d’un instrument de distanciation avec l’œuvre en tant que support de l’identification imaginaire du spectateur (Stam, reprenant la perspective brechtienne), d’un trait distinctif de la postmodernité (Hutcheon), ou d’une façon, pour Hollywood notamment, de « récupérer »  les stratégies d’avant-garde dans un contexte commercial ? L’évolution très frappante de ce phénomène depuis les premières études (littéraires) qui lui ont été consacrées (notamment par Linda Hutcheon et Patricia Waugh) — c’est-à-dire le développement de références réflexives en dehors du cadre limité du cinéma d’auteur — suggère également que la réception de ces références dans le cinéma grand public ait été déterminée par l’évolution des usages et des pratiques du médium cinématographique lui-même. Le retour du cinéma sur ses propres procédés est en effet sans doute davantage pertinent aujourd’hui, alors que les modalités de perception et de « consommation » du film sont très largement diversifiées (plateformes de VOD, productions de films destinés à la diffusion en ligne, phénomène des séries…) et témoignent d’une évolution de l’ontologie même de l’image filmique avec la généralisation du traitement numérique des images et des modes de réception. Il est d’autant plus nécessaire, dans un tel contexte, de questionner, comme le discours réflexif et métafictionnel le fait, sur la nature du cinéma et sur sa fin possible (Gaudreault et Marion) — cette lecture témoigne ainsi en contexte d’une orientation des œuvres vers la redéfinition du médium lui-même mais également du rapport spectatoriel au cinéma comme dispositif.

Ces pistes de lecture du phénomène suggèrent enfin une articulation possible avec une poétique du cinéma, domaine exploré avec d’autres par Christian Metz. Les modalités spécifiques de l’expression d’une visée réflexive au cinéma peuvent ainsi se rapporter à certains traits de l’esthétique filmique déterminés par une réflexivité qui se joue au niveau du médium lui-même avant de procéder d’un discours narratif, ainsi qu’elle est envisagée par Christian Metz dans L’Enonciation impersonnelle ou le site du film.

Ces pistes pourront être développées autour des axes suivants :

  • L’évolution des phénomènes réflexifs et/ou métafictionnels au cours de l’histoire du cinéma, notamment en relation avec les (r)évolutions technologiques (film sonore, Internet, numérique, etc.)
  • Les distinctions terminologiques et/ou conceptuelles : réflexivité, métafiction, métafilm, métacinéma, récit-cadre
  • La place de la réflexivité et/ou de la métafiction dans la construction de l’identité esthétique, et donc de la poétique d’un-e artiste
  • La question de la réception des procédés réflexifs ou des discours métafictionnels
  • Les conséquences narratives et structurelles de la mise en place d’une dimension réflexive ou métafictionnelle dans une œuvre donnée
  • Spécificités des modèles de réflexivité ou de métacinema selon les formats (court ou long métrage) les catégories (documentaire, fiction, expérimental) ou les genres (burlesque, film noir, mélodrame, drame social, épique, sentimental, etc.)
  • Pratiques, mécanismes et techniques méta-cinématographiques
  • La réflexivité et le contexte culturel de ses diverses apparitions

Nous aurons le plaisir d’accueillir le professeur Daniel YACAVONE, de l’Université d’Edinburgh, qui assurera une conférence plénière (https://www.ed.ac.uk/profile/dan-yacavone).

Frais d'inscription

Le colloque aura lieu à la Maison des Sciences de l’Homme de Clermont Ferrand. Les frais d’inscription seront de 40 euros pour les titulaires et de 20 euros pour les doctorants ; les frais d’hébergement des participants seront pris en charge par les centres organisateurs de la conférence.

Conditions de soumission

Le comité organisateur accueillera les propositions de chercheurs confirmés comme celles de doctorants. Une publication des actes après une double expertise des textes est prévue. Les propositions de communications doivent être accompagnées d’un résumé de 300 mots et d’une courte bio-bibliographie de l’auteur.

Merci d’adresser vos propositions à ces trois adresses simultanément : Caroline.Lardy@uca.fr, Christophe.Gelly@uca.fr, mudrockca@gmail.com

avant le 1er avril 2019

Comité scientifique

  • Julien Achemchame (Université Paul Valéry, Montpellier)
  • Zachary Baqué (Université Jean Jaurès, Toulouse)
  • Alain Boillat (Université de Lausanne)
  • Fatima Chinita (Lisbon Polytechnic Institute)
  • Robert von Dassanowsky (University of Colorado, Colorado Springs)
  • Sarah Hatchuel (Université Paul Valéry, Montpellier)
  • Sébastien Lefait (Université Paris 8)
  • Shannon Wells-Lassagne (Université de Bourgogne, Dijon)

Bibliographie

  • ALTER, Robert, Partial Magic: The Novel as a Self-conscious Genre, Berkeley : University of California Press, 1975.
  • BOILLAT, Alain, “Stranger than Fiction : Métalepse de Genette et quelques univers filmiques contemporaines,” Cinéma & Cie, vol XII, no. 18 (Spring 2012): 21-31.
  • BOYD, Michael, The Reflexive Novel: Fiction as Critique, London: Associated Presses, 1983.
  • CERISUELO Marc, Hollywood à l’Ecran, Essai de poétique historique des films : l’exemple des métafilms américains, Paris, éd. des Presses de la Sorbonne Nouvelle, coll. « L’œil vivant »,  Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001
  • DÄLLENBACH, Lucien, « Mise en abyme », Dictionnaire des genres et des notions littéraires, Paris, Encyclopedia. Universalis et Albin Michel, 1997.
  • DÄLLENBACH, Lucien, Le récit spéculaire. Essai sur la mise en abyme, Paris, éd. du Seuil, coll. « Poétique », 1977.
  • DIKA, Vera (2003). Recycled Culture in Con- temporary Art and Film. Cambridge, MA: Cambridge University Press.
  • FÉVRY, Sébastien, La mise en abyme filmique. Essai de typologie, Liège, éd. de fournitures et d'aides pour la lecture, coll. « Grand écran, petit écran. Essais », 2000.
  • FREDERICKSEN, Don (1979). Modes of Reflexive Film. Quarterly review of film studies, 4(3), 299-320.
  • GAUDREAULT André et Philippe MARION, La Fin du Cinéma ? Un média en crise à l’ère du numérique, Paris, Armand Colin, 2013.
  • GENETTE, Gérard, Métalepse, Paris, Le Seuil, coll. « Poétique », 2004.
  • GENETTE, Gérard, Palimpsestes : la littérature au second degré, Paris : Seuil, Essais, 1982.
  • GERSTENKORN, Jacques, « À travers le miroir, (notes introductives) », Vertigo, n° 1, Le cinéma au miroir, Paris, 1987.
  • HUTCHEON, Linda, Narcissistic Narrative: The Metafictional Paradox, New York & London : Methuen, 1984.
  • JOURNOT, Marie-Thérèse, Le Vocabulaire du cinéma, (sous la dir. de Michel Marie), Paris, éd. Nathan Université, coll. « 128 », 2003.
  • LIMOGES, Jean-Marc (2008). Mise en abyme et réflexivité dans le cinéma contemporain: Pour une distinction de termes trop sou- vent confondus. Les Actes de la Sesdef (La Société des études supérieures du Département d ́Études françaises de l ́Université de Toronto).
  • METZ, Christian, L’énonciation impersonnelle ou le site du film, Paris, éd. Méridiens Klincksieck, 1991.
  • MOUREN, Yannick, Filmer la création cinématographique : Le film-art poétique, Paris: L’Harmattan, 2009.
  • NICHOLS, Bill, Introduction to Documentary 3rd edition. Bloomington: Indiana UP, 2017 [2001].
  • ROCHE, David, Quentin Tarantino: Poetics and Politics of Cinematic Metafiction. Jackson: UP of Mississippi, 2018. 352 p.
  • ROSE, Margaret A., Parody/Metafiction : An Analysis of Parody as a Critical Mirror to the Writing and Reception of Fiction, London : Croom Helm, 1979.
  • SIEGLE, Robert, The Politics of Reflexivity, Baltimore & London : Johns Hopkins University Press, 1986.
  • STAM, Robert, Reflexivity in Film and Literature : from Don Quixote to Jean-Luc Godard, Michigan, UMI Research Press, coll. « Studies in cinema », 1985.
  • TAKEDA, Kiyoshi, « Le cinéma auto-réflexif : quelques problèmes méthodologiques », Iconics, The Japan Society of Image Art ans Sciences, 1987.
  • WAUGH, Patricia, Metafiction : The Theory and Practice of Self-Conscious Fiction, London & New York : Routledge, New Accents, 1985.

Catégories

Lieux

  • Amphi 125 - Maison des Sciences de l'Homme, 4 rue Ledru
    Clermont-Ferrand, France (63)

Dates

  • lundi 01 avril 2019

Fichiers attachés

Mots-clés

  • métafiction, cinéma, esthétique, sémiologie

Contacts

  • Christophe Gelly
    courriel : cgelly [at] yahoo [dot] fr
  • David Roche
    courriel : mudrockca [at] gmail [dot] com
  • Caroline Lardy
    courriel : Caroline [dot] Lardy [at] uca [dot] fr

Source de l'information

  • Christophe Gelly
    courriel : cgelly [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Métafiction et réflexivité au cinéma », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 27 décembre 2018, https://calenda.org/530350

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