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Renouveler la critique des outils d'évaluation chiffrés

A fresh critique of benchmarking

Le détour par l'observation ethnographique

Diversions in ethnographical observation

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Publié le mercredi 09 janvier 2019 par Céline Guilleux

Résumé

Les outils d'évaluation, réputés objectifs, semblent désormais faire autorité dans l'organisation du travail, comme par exemple l'usage de l'évaluation chiffrée dans le néomanagement privé et les politiques publique (santé, police, recherche...). La montée en puissance des outils d'évaluation chiffrés suscite aujourd'hui de nombreuses analyses. La composante critique de ces travaux peut apparaitre parfois globale et externe au sens où elles font l'économie de l'analyse de l'appropriation de ces outils par les individus. C'est sur ce plan qu'un détour par l'observation des pratiques nous paraît utile car ces outils se présentent comme de plus en plus intriqués à l'action quotidienne. Ce numéro propose de contourner la critique de principe de ces outils pour faire place à une sociologie empirique en privilégieant l'observation directe des interactions de travail notamment dans le cadre d'un retour réflexif sur des pratiques professionnelles.

Annonce

Coordination

Séverine Chauvel (LIRTES, UPEC) et Jean-Marie Pillon (IRISSO, Paris-Dauphine)

Argumentaire

Les outils d’évaluation, réputés objectifs, semblent désormais faire autorité dans l'organisation du travail, comme par exemple l’usage de l'évaluation chiffrée dans le néo- management privé et les politiques publiques (santé, police, éducation, recherche…). La montée en puissance des outils d'évaluation chiffrés suscite aujourd'hui de nombreuses analyses (Desrosières, 2000 ; Bruno et Didier, 2013 ; Bidet et Jany-Catrice, 2017). La composante critique de ces travaux peut apparaître parfois globale et externe au sens où elles font l’économie de l’analyse de l’appropriation de ces outils par les individus. C’est sur ce plan qu'un détour par l'observation des pratiques nous paraît utile dans la mesure où les outils d’évaluation se présentent de plus en plus comme intriqués à l’action quotidienne (logiciels, outils, procédures, etc.) : comment "fonctionne" en actes l'évaluation chiffrée ? Autrement dit, avec quelles limites pratiques est-elle mise en œuvre ? Quel rapport aux outils de mesure les travailleurs et travailleuses entretiennent-ils ? Comment jugent-ils leurs outils de jugement ? Au-delà de la norme bien ancrée dans les discours et dans les esprits (« l’esprit de calcul »), que nous révèle l’analyse de l’activité des résistances à la quantification ou au contraire de son acceptation, voire de sa récupération pour ceux et celles qui en tirent profit ? Dans quelle mesure les acteurs et actrices acceptent-ils la contrainte exercée par les chiffres, tout en développant des trésors d’ingéniosité pour batailler avec les chiffres dans le cours même de leurs activités pratiques, ce qui revient au final à les détourner voire à les subvertir ?

Ce dossier entend participer aux réflexions récentes sur les transformations du travail en s’intéressant plus particulièrement à la critique des acteurs et actrices saisie selon la méthode de l’observation ethnographique. Ce numéro propose aux contributeurs et contributrices de contourner la critique du principe de ces outils pour faire place à une sociologie empirique de la critique. Précisons d’emblée ce que l’on entend par “observation” : il s’agit de l’observation directe des interactions de travail notamment dans le cadre d’un retour réflexif sur des pratiques professionnelles.

L’intérêt d’une telle démarche nous paraît d’autant plus grand dans l’étude du travail et des professions où les différents dispositifs d’aide à la décision prolifèrent. De ce point de vue, les espaces qui ont fait l’objet de plus d’attention sont peut-être les secteurs où les enjeux sociaux sont les plus lourds comme pour les policiers et policières (Matelly et Mouhanna 2007; Moreau de Bellaing, 2015), les journalistes (Lemieux, 2000), les personnels hospitaliers (Juven, 2013), de l’enseignement supérieur (Mignot-Gérard & Sarfati, 2015) ou encore les professionnels en charge des chômeurs et chômeuses (Pillon, 2018). Si les outils d’évaluation chiffrée du travail ne sont pas nouveaux (mesure de la productivité, de la qualification, etc.) ces derniers sont de plus en plus présents dans le cours même de l’action, via des logiciels, des outils, des procédures, etc. Ils ne relèvent plus d’une division tranchée des rôles entre un commanditaire, des évaluateurs et des sujets de l’évaluation (Bardet et Jany-Catrice, 2010). On peut donc nuancer l'idée d'une automatisation du jugement et des décisions par les outils d’évaluation. Le cas des enseignants et des enseignantes en est emblématique : ils participent à la construction des outils qui évaluent leurs élèves, mais ces informations sont également mobilisées par un grand nombre d’acteurs et d’actrices pour de toutes autres raisons que la pédagogie (sélection des élèves, segmentation des publics, palmarès des établissements, etc.). Or, dans le cas des enseignants et enseignantes comme dans celui de l’ensemble des professionnels, on peut se demander dans quelle mesure les usages de ces évaluations chiffrées modifient leur jugement. Il s’agit donc de s’interroger sur la façon dont les critiques des travailleurs et des travailleuses participent à anesthésier les outils, à les détourner ou au contraire à les faire fonctionner en dépassant leurs défauts manifestes. Ce numéro s’inscrit ainsi dans la continuité du dossier « Ficher et mesurer » du numéro 22 de Sociologies pratiques (Mouhanna 2011), à la différence près que nous visons ici des travailleurs et travailleuses qui participent sous diverses formes à l’évaluation dont ils sont l’objet. Dans les cas les plus classiques, ce sont elles et eux qui collectent les chiffres au cours de leur travail, mais ils peuvent également participer aux négociations quant aux modalités et aux finalités d’évaluations, ou encore évaluer en donnant une note. Ce numéro propose donc de déplacer le regard des conséquences sur les mondes sociaux qui subissent les outils, déjà largement explorées, vers l’activité de ceux qui les produisent. Les contributions pourront s’inscrire dans l'un des trois axes suivants.

Axe 1 : Les transformations du jugement sous pression du chiffre ?

Dans ce premier axe, il s’agit de comprendre les influences de ces évaluations chiffrées sur les jugements professionnels, autrement dit les façons d’apprécier, de valoriser et de catégoriser les publics, les tâches ainsi que leur ajustement. Le flot des réformes empruntant au répertoire du New public management a participé à cette floraison de chiffres en mettant en avant le critère des résultats plutôt que celui des moyens (Bezes, 2009). Plus discrètes, les pratiques d’évaluation n’en ont-elles pas moins des conséquences majeures ? L’on peut penser – entre autres – aux enseignants et enseignantes (Chauvel, 2014), aux services d’attribution des logements sociaux (Bourgeois, 2018) ou bien encore au transport ferroviaire (Finez, 2014). Le secteur privé peut se trouver lui-aussi sous la pression du chiffre, différents indicateurs non financiers visant à prévoir les résultats (Puyou, 2009) au point parfois de remplacer les évaluations qualitatives des salariés par des notes ou  des  classements ? Comment les pratiques professionnelles se trouvent-elles entremêlées avec des mesures en temps réel de leur performance, comme les chiffres d’audience de la presse en ligne ou les notes des chauffeurs et chauffeuses de VTC ? Comment les travailleurs et les travailleuses prennent-ils des décisions ou réalisent leurs täches sachant qu’ils sont évalués ? L’évaluation suppose-t-elle un travail en plus ou change-t-elle le travail lui-même ?

Axe 2 : Tensions et conflits au travail autour des outils d’évaluation

Il s’agit dans cet axe de s’intéresser plus particulièrement aux tensions et conflits entre les acteurs et actrices. Au-delà des enjeux techniques, les jugements sur les outils d’évaluation renvoient à des conceptions de ce qui est juste et injuste. Les controverses ayant émergés dans les Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes ces dernières années, à propos du minutage des tâches et du traitement des résidents et résidentes en est un exemple parmi d’autres. Dès lors, comment rendre compte de controverses éthiques à propos des outils d'évaluation ? Comment émergent des discussions autour des usages des résultats des évaluations ? Le travail d’évaluation chiffré porte-il la trace des rapports de forces qui émaillent les collectifs ?

Axe 3 : Le contexte organisationnel de l'évaluation

Le troisième axe s’intéresse à la façon dont l’évaluation vient doubler, se conjuguer ou disputer l’évaluation élaborée par les acteurs et actrices. Il s'agit de porter attention aux organisations, aux contraintes situationnelles et aux dispositifs matériels dans lesquels les individus interagissent. La division verticale et horizontale du travail a-t-elle des effets sur ce que les travailleurs et les travailleuses peuvent se permettre de faire avec le chiffre et ce qu’ils peuvent se permettre de lui faire dire ? Sans opposer de manière caricaturale le travail d’un côté et la critique de l’autre, en faisant comme si les acteurs et actrices travaillaient malgré les chiffres qui les entourent, on peut se demander comment ils et elles composent avec les contraintes de leur poste de travail. Quelles sont les palettes de situations possibles entre les différents ordres d’évaluation ? A quels moments se joue cette confrontation ?

Ce dossier a vocation à accueillir des travaux réalisés dans différentes professions et secteurs ainsi que des retours réflexifs de praticiens. Il s’inscrit par ailleurs dans le plus grand syncrétisme théorique, considérant qu’une pluralité d’écoles de pensée sont à même de dialoguer quant à la question des appuis mobilisées par les acteurs et les actrices pour juger ; des cadres dans lesquels ils et elles le font et des objectifs qu’ils ou elles attribuent à leurs pratiques.

Présentation de la revue

Sociologies pratiques est une revue de sociologie fondée en 1999 par Renaud Sainsaulieu et l’Association des professionnels en sociologie de l’entreprise (APSE). Elle est aujourd’hui éditée par les Presses de Sciences Po. La revue est intégrée dans la liste des revues scientifiques reconnues par le Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES). Elle est répertoriée sur les bases Francis et Cairn. Sociologies pratiques paraît deux fois par an. Ses numéros thématiques (environ 200 pages) donnent la parole à des chercheurs et à des praticiens afin de témoigner de réalités sociales émergentes et de comprendre les mouvements de notre monde. Le projet éditorial de la revue rend compte d’une sociologie appliquée. En ce sens, il recherche un équilibre entre monde académique et monde professionnel, entre compréhension et action, tout en portant un regard clairement sociologique pour comprendre le changement social. La volonté de croiser témoignages d’acteurs de terrain – qui agissent au cœur des transformations – et réflexions de chercheurs – qui donnent les résultats de leurs enquêtes les plus récentes – fait de Sociologies pratiques un espace éditorial et intellectuel original qui s’adresse à tout lecteur intéressé par la sociologie en pratique.

Appel à contribution permanent

Outre le dossier thématique composé des articles retenus à partir de l’appel à contributions, Sociologies pratiques propose d’autres rubriques ; par exemple : Sociologies d’ailleurs, Le Métier, Lectures, Échos des colloques, Bonnes feuilles des Masters. Des varia peuvent aussi être publiés.

Rubrique « Échos des colloques »

Qui n’est pas un jour passé à côté d’un colloque auquel il serait bien allé ? « Sociologies Pratiques » propose à ses lecteurs une rubrique « Échos des colloques ». Il s'agit d'évoquer sous une forme concise et personnelle (7.000 signes maximum), les colloques auxquels des lecteurs, désireux de faire partager à d’autres leurs impressions, ont participé.

Rubrique « Le métier »

La rubrique « Le métier » est l’un des marqueurs éditoriaux de Sociologies pratiques, revue ouverte sur les usages non académiques de la sociologie. En valorisant l’expérience d’une sociologie appliquée (recherche-action, étude, expertise, conseil, évaluation de politiques publiques...), cette rubrique offre à des intervenants qui « font » de la sociologie, mais aussi le « déforment » du fait de leurs usages, l’opportunité de rendre compte de leur pratique et de signifier ce qu’apporte le détour sociologique aux organisations pour lesquelles ils travaillent. Il est attendu des auteurs qu’ils fassent preuve de réflexivité et qu’ils exposent, outre leur terrain et leurs résultats saillants, les stratégies qu’ils parviennent (ou non) à mettre en place pour faire accepter leur approche sociologique, qui déconstruit souvent les certitudes des commanditaires et va à l’encontre des discours convenus dans les organisations.

Procédure de soumission d’article

La revue Sociologies pratiques s’adresse aux chercheurs académiques et universitaires tout autant qu’aux professionnels, intervenants, consultants qui mobilisent la sociologie pour leurs travaux. Les articles attendus peuvent être de deux natures. D’une part, des analyses réflexives et sociologiques fondées sur des recherches empiriques récentes (analyses de témoignages, études de cas, débats critiques, etc.). D’autre part, des analyses de pratiques professionnelles (témoignages de pratiques et réflexion sur les conditions de l’action, les justifications de l’action et les conséquences sur l’action). Dans l’un comme dans l’autre cas, les articles doivent être analytiques et traiter de l’une ou de plusieurs des questions soulevées dans l’appel. Les articles qui croisent différents axes développés dans l’appel sont les bienvenus.

Les intentions d’article (5000 signes espaces compris) sont à adresser

avant le 15 janvier 2019

par voie électronique à socioprat40@gmail.com

Elles devront contenir une présentation du questionnement sociologique, du terrain, de la méthodologie et des résultats proposés. Après examen, la revue retournera son avis aux auteurs le 15 Février 2019. Les auteurs devront alors proposer une première version complète de leur article (25000 signes espaces compris, bibliographie non comprise) pour le 1er avril 2019. La revue paraîtra en octobre 2019. Toute intention d’article, comme tout article, est soumis à l’avis du Comité de lecture de la revue, composé des deux coordinateurs, des membres du Comité de rédaction et d’un relecteur externe.

L’acceptation de l’intention d’article ne présume pas de l’acceptation de l’article final qui sera soumis au comité de lecture de la revue.

Les articles (entre 15000 signes et maximum 27000 signes, espaces compris) seront à retourner à la revue pour le 1er avril 2019 et donneront lieu à échanges avec le comité de lecture.

La sortie du numéro est prévue pour avril 2020

Plus d’informations sur la revue : www.sociologies-pratiques.com

Bibliographie

Fabrice Bardet et Florence Jany-Catrice, « Les politiques de quantification », Revue Française de Socio-Économie, 19 mai 2010, n° 5, p. 9-17.

Alexandra Bidet et Florence Jany-Catrice, « Quantifier les qualités », Revue Française de Socio-Économie, n° 19, 2017/2, p. 19-26.

Philippe Bezes, Réinventer l’État, Paris, Presses Universitaires de France, 2009.

Marine Bourgeois, « Logement social : des bons et des mauvais candidats ? », Revue Projet, 28 juin 2018, n° 364, p. 48‑54.

Isabelle Bruno et Emmanuel Didier, Benchmarking. L’État sous pression statistique, Paris, La Découverte, 2013.

Séverine Chauvel, « Le chemin de l’école », Politix, 2014, n°108, p. 53-73.

Cyril Lemieux, Mauvaise presse : Une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques, Métailié, 2000.

Alin Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 2000.

Jean Finez, « La construction des prix à la SNCF, une sociohistoire de la tarification, de la péréquation au yield management (1938-2012) », Revue française de sociologie, 2014, vol. 55, n°1, p. 5‑39.

Stéphanie Mignot-Gérard et François Sarfati, « Dispositif de jugement sur la qualité ou instrument de construction de la réputation  ? », Terrains & travaux, 15 septembre 2015, no 26, p. 167-185.

Horacio Ortiz, « Investir, une décision disséminée. Enquête de terrain sur les dérivés de  crédit », Sociétés contemporaines, 2013/4 (n° 92), p. 35-57.

Jean-Marie Pillon, « L’ombre sur la mesure. L’efficacité de Pôle emploi face aux pressions politiques, managériales et productives », La nouvelle revue du travail [En ligne], 12 | 2018, mis en ligne le 02 mai 2018.

Pierre-André Juven, « Codage de la performance ou performance du codage : mise en chiffre et optimisation de l’information médicale », Journal de gestion et d’économie médicales, 31(2), 2013, p. 75–91.

Jean-Hugues  Matelly  et  Christian  Mouhanna,  Police  :  des  chiffres  et  des  doutes  :  regard critique sur les statistiques de la délinquance, Paris, Michalon, 2007.

Christian Mouhanna, « Avant-propos ». Sociologies pratiques, no 22, 2011, p. 1‑6.

Cédric Moreau de Bellaing, Force publique. Une sociologie de l’institution policière, Paris, Economica, 2015.

François-Régis Puyou, « Le contrôle de gestion comme scène du gouvernement des groupes de sociétés  : la place du calcul économique dans l’action organisée », Thèse de doctorat en sociologie, Institut d’études politiques de Paris, 2009.

Dates

  • mardi 15 janvier 2019

Fichiers attachés

Mots-clés

  • outils, évaluation, observation ethnographique

Contacts

  • François Granier
    courriel : f-granier [at] laposte [dot] net

Source de l'information

  • François Granier
    courriel : f-granier [at] laposte [dot] net

Pour citer cette annonce

« Renouveler la critique des outils d'évaluation chiffrés », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 09 janvier 2019, https://calenda.org/539572

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