AccueilDemain, le printemps : pratiques d’imagination et d’anticipation dans le monde arabe

Demain, le printemps : pratiques d’imagination et d’anticipation dans le monde arabe

Spring, tomorrow. Imagination and anticipation in the Arab world

Horizons Maghrébins-Le droit à la mémoire, Presses universitaires du Midi, 35e année, n°80, 2019

Horizons Maghrébins-Le droit à la mémoire journal, published by Presses universitaires du Midi, 35th year, no.80, 2019

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Publié le mercredi 06 mars 2019 par Anastasia Giardinelli

Résumé

Ce numéro thématique et interdisciplinaire a pour objectif de réunir des travaux explorant les pratiques d’imagination et d’anticipation dans le monde arabo-musulman contemporain, et les multiples manières dont ces pratiques agissent sur le quotidien. Il s’intéresse aux imaginaires et aux projets d’avenir mis en œuvre au quotidien dans les sociétés arabo-musulmanes. Dans quels contextes et selon quels modes les individus et les collectifs mobilisent-ils l’imagination ? Comment aspirations et imaginaires agissent-ils non seulement pour fabriquer et aménager/élaborer le quotidien, mais aussi pour s’en émanciper, réinventer son passé ou rêver son futur ? Quels sont les horizons ainsi élaborés, et à quel terme ? Dans quelle mesure les imaginaires sont-ils capables de mobiliser et de déterminer des mobilités et, plus encore, de faire exister la ville, « au-delà de son architecture »? Quel type de normes, valeurs, fractures et hiérarchies sociales révèlent-ils ? En quoi s’inscrivent-ils dans une dynamique cosmopolite associant consumérisme, mouvements internationalistes, échanges et flux globaux ?

Annonce

Présentation générale 

Ce numéro thématique et interdisciplinaire a pour objectif de réunir des travaux explorant les pratiques d’imagination et d’anticipation dans le monde arabo-musulman contemporain, et les multiples manières dont ces pratiques agissent sur le quotidien.

A l’image de la chanson de Fairouz qui a inspiré le titre de ce projet de numéro (bukra bîjî nisân), et qui évoque avec mélancolie les interrogations et les promesses du printemps à venir, la question de l’imaginaire est étroitement associée aux pratiques d’anticipation – c’est-à-dire à l’ensemble des pratiques mises en œuvre par les individus pour préparer l’avenir, projeter ou planifier un futur plus ou moins incertain. L’imagination a surtout été examinée dans la région à travers deux thèmes : d’une part, les aspirations liées au départ vers l’Occident[1]  – souvent sous l’angle du décalage entre aspirations et réalité pour les migrants[2] – et d’autre part, les rapports entre imagination et changement social dans le contexte des printemps arabes. Ces derniers ont en effet fait surgir de nouveaux horizons politiques, suscitant l’enthousiasme à l’échelle internationale – comme l’indique le terme de printemps arabes, lui-même controversé – avant de laisser rapidement place à des commentaires pessimistes sur « l’automne » ou « l’hiver » arabe.

Laissant de côté ces pratiques spécifiques d’imagination et d’anticipation que sont les engagements militants et les modes d’action politique, ce numéro s’intéresse aux imaginaires et aux projets d’avenir mis en œuvre au quotidien dans les sociétés arabo-musulmanes. Dans quels contextes et selon quels modes les individus et les collectifs mobilisent-ils l’imagination ? Comment aspirations et imaginaires agissent-ils non seulement pour fabriquer et aménager/élaborer le quotidien, mais aussi pour s’en émanciper, réinventer son passé ou rêver son futur ? Quels sont les horizons ainsi élaborés, et à quel terme ? Dans quelle mesure les imaginaires sont-ils capables de mobiliser et de déterminer des mobilités et, plus encore, de faire exister la ville, « au-delà de son architecture »[3] ? Quel type de normes, valeurs, fractures et hiérarchies sociales révèlent-ils ? En quoi s’inscrivent-ils dans une dynamique cosmopolite associant consumérisme, mouvements internationalistes, échanges et flux globaux ?

Dans un ouvrage de 2013, The Future as Cultural Fact (Condition de l’homme global en traduction française), l’anthropologue Arjun Appadurai enjoint les anthropologues à se servir des outils de leur discipline pour penser le futur comme objet, autrement dit l’étudier en tant qu’il constitue un « fait culturel »[4]. Il distingue trois manières possibles de modeler l’horizon du futur : l’anticipation, qui aurait été jusqu’ici surtout investie par les sciences prédictives (notamment l’économie), et qu’il s’agirait de se réapproprier en pensant le risque d’un point de vue anthropologique ; l’aspiration, qui serait une capacité inégalement distribuée dans le monde (les difficultés matérielles étant un frein à l’aspiration) – la lutte contre ces inégalités passerait donc par une restauration de la capacité à l’aspiration, qui est ancrée dans des contextes culturels locaux ; et l’imagination comme travail, ou plus exactement comme une forme « d’énergie quotidienne »[5]. Cette dernière, précise-t-il, possède à la fois une dimension collective – façonner des imaginaires communs – et individuelle – un individu peut par exemple revisiter son passé pour modeler son futur.

Sans nécessairement prendre pour acquises ces distinctions, elles peuvent informer notre réflexion sur les pratiques d’imagination et les projections dans le temps. Elles permettent également de penser les jeux d’échelles : les aspirations, comme l’imagination ou le rêve, sont des manières de se projeter dans le temps qui à la fois se déclinent individuellement et sont ancrées dans des contextes socio-culturels. Elles informent donc, aussi, sur la manière dont une société ou un groupe pense les relations entre passé, présent et futur – les « régimes d’historicité » dans les termes de l’historien François Hartog[6].

Dans le contexte arabo-musulman, réfléchir aux pratiques d’imagination et d’anticipation permet de rompre avec certaines lectures simplistes qui décrivent ces sociétés comme un ensemble homogène et associé à des pratiques religieuses immuables, déshistoricisées et passéistes. Ce numéro invite des contributions relevant de différentes disciplines des sciences sociales (anthropologie, sociologie, géographie) fondées sur des recherches ethnographiques approfondies et ancrées dans une compréhension fine des contextes locaux.

Axe 1. Imaginaires performatifs: culture matérielle et urbanités

Le premier axe de ce numéro s’intéresse à la dimension performative des pratiques d’imagination et d’anticipation. Comment les projets d’avenir, les rêves ou les représentations des individus les conduisent à modifier concrètement leur environnement quotidien?

Les représentations fantasmées de certaines catégories de la population urbaine agissent ainsi sur les relations entre communautés, sur la géographie de la ville elle-même et sur les manières dont les individus se déplacent ou naviguent entre différents espaces. Dans les sociétés arabo-musulmanes, la ville est souvent décrite comme un “archipel” d’espaces[7] séparés par des codes de comportement et des normes morales distinctes, ainsi que par le caractère respectable ou non de certains lieux[8]. Les cartes mentales des citadins influencent donc leurs mobilités, et donnent lieu à des tactiques d’invisibilité ou de visibilité, des dits et non-dits, qui tiennent compte de ces imaginaires de la ville.

Ces représentations contribuent à former autant de “communautés imaginées” qui servent à définir des territorialités urbaines (architectures, imageries politiques, graffitis, etc.), voire sont exprimées dans les langages corporels (postures, coupes de cheveux, accents et registres de langage, codes vestimentaires, tatouages, pratiques de consommation…). Ces éléments matérialisent des valeurs qui renvoient soit à des affiliations présentes (famille, communauté religieuse, groupe politique)[9], soit à des aspirations individuelles (projets de vie, de migration, de mariage, etc.).

La puissance de ces imaginaires s’étend jusqu’au domaine de l’intime, à l’image des pratiques matrimoniales omanaises aujourd’hui influencées par les représentations fantasmées des femmes marocaines[10]. L’intime peut aussi être mobilisé comme une cause collective: cet axe se penche aussi sur les trajectoires individuelles qui se définissent comme des critiques à l’ordre social, et comme des recherches collectives d’autres possibles. Il sera ainsi question des projets de vie et des projections dans le futur proche que les acteurs déploient en s’affranchissant des obligations sociétales et en opposition avec les ressentis et valeurs collectifs.

Les contributions de cet axe interrogeront à la fois la dimension spatiale des imaginaires et leur rôle dans les transformation sociales.

Axe 2. Imagination et anticipation comme discours normatifs ou comme échappatoires

Le deuxième axe de ce numéro explorera les projets de vie émanant des individus de ces sociétés qui, par les régimes autoritaires en place ou les crises qu’elles connaissent, pourraient être définies comme bloquées. Ces projets sont en lien avec les pratiques d’imagination du passé ou du futur des individus.

Il pourra s’agir de s’interroger sur la manière dont se développent les imaginaires liés à l’histoire d’une société : la mémoire d’un « passé qui ne passe pas », ou encore les passés revisités, idéalisés, ou réinventés, afin d’affronter (et survivre dans) un présent en crise. L’ethnographie menée par Giulia Fabbiano sur les « retours mémoriels » de la population pied-noir et harkie dans l’Algérie contemporaine montre par exemple la saillance du passé et son impossible résolution au cœur des imaginaires postcoloniaux.

Cet axe analysera également comment les pratiques d’anticipation et d’imagination peuvent devenir un échappatoire dans un contexte de crise. La folie comme fuite de la réalité en est l’exemple le plus extrême ; plus quotidiennement, cela concerne les fuites, les ruses, les formes de transgression ou d’évasion (prise de drogues, consommation et abus d’alcool, projets de voyages). « Imprégnées d’affects et sensations »[11], ces tactiques informent sur les normes sociales et religieuses en vigueur, mais aussi sur leurs variabilités et contournements. Cet axe se penche donc sur la relation entre imagination et émotion, et sur la manière dont présent, passé et futur peuvent s’inscrire dans des discours normatifs ou au contraire être mobilisés comme alternative aux discours dominants, permettant d’échapper à certaines normes.

Axe 3. Images, imaginaires et utopies artistiques du futur

Le troisième axe explorera les images, les représentations et les imaginaires du futur qui émanent des créateurs de la région. Dans les situations de désenchantement lié à l’impossibilité de se projeter dans le futur, les imaginaires culturels peuvent apparaître comme les seuls espaces où redessiner des horizons d’attentes perdues ; autrement dit l’art peut devenir une échappatoire, une ruse, une stratégie de contournement de la contrainte.

Dans un contexte de désillusion liée à l’impossibilité de se projeter dans l’avenir, dans des contextes d’instabilité et de vulnérabilité sociopolitiques, le recours à l’anticipation dans l’art peut être un moyen de jouer avec les stéréotypes attribués à une population, de déjouer la censure à l’œuvre sur le terrain ou encore de réinventer son présent en formulant des imaginaires utopiques ou dystopiques particuliers, pour faire exister de nouveaux possibles par les voies de la fiction, de la science fiction ou encore de la fiction documentaire. Il s’agira d’étudier la nature de ces propositions artistiques qui favorisent des anticipations et une sortie de l’impuissance et de l’impossibilité à se projeter dans un avenir à court et moyen terme et à se représenter un horizon d’attente (politique) autrement qu’en termes négatifs.

Cet axe a pour objectif d’explorer les manières dont les créateurs investissent le futur en faisant appel à des « représentations anticipatoires »[12], tout autant que le recours à des utopies artistiques, des imaginaires oniriques ou surréalistes pour questionner le présent, voire pour proposer des solutions pour le futur. Il pourra s’agir autant d’imaginaires amoureux véhiculés par les romans, les films et les séries télévisées, et leur rôle dans les transformations du mariage et de la famille, que les autres mondes possibles mis en scène dans l’art (littérature, arts visuels, numérique, arts vivants, etc).

Coordinatrices du numéro :

  • Laure Assaf, docteure en anthropologie & Assistant Professor, New York University Abu Dhabi, laure.assaf@gmail.com
  • Mariangela Gasparotto, doctorante en anthropologie (EHESS/IRIS) & ATER à Lyon 2, mariangela_gasparotto@yahoo.it
  • Marion Slitine, docteure en anthropologie & ATER à l’EHESS (IRIS), marion.slitine@ehess.fr

Modalités de soumission

Fiche technique ci-jointe à remplir et à envoyer à la rédaction de la revue avant le :

15 mars 2019

à Mohammed Habib Samrakandi : habib.samrakandi@univ-tlse2.fr ; habib.samrakandi@free.fr et à Marion Slitine : marionslitine@yahoo.fr

Calendrier

15 janvier 2019 : diffusion de l’appel à contribution

15 mars 2019 : date limite d’envoi des fiches techniques (résumé de l’article et courte biographie)

15 mai 2019 : date limite d’envoi des articles (30 000 signes maximum)

Rentrée 2019 : publication du numéro

Notes :

[1] Mounia Bennani-Chraïbi, Soumis et rebelles, Paris, CNRS, 1995 ; Pénélope Larzillière, Etre jeune en Palestine, Paris, Balland, 2004; Stefania Pandolfo, “‘The Burning’: Finitude and the Politico-Theological Imagination of Illegal Migration”, Anthropological Theory, no. 7, 2007, pp. 329-363.

[2] Abdelmalek Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, 1999 ; Michel Agier, Le couloir des exilés. Etre étranger dans un monde commun, Bellecombe-en-Bauges. Editions du Croquant, 2011

[3] Filip De Boeck et Marie-Françoise Plissart, Kinshasa, Récits de la ville invisible, Bruxelles, La Renaissance du livre, 2005, p. 233.

[4] Arjun Appadurai, Condition de l’homme global, Payot, 2013, pp. 357 et svt.

[5] Ibid., p. 360.

[6] François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 2003

[7] Gaelle Gillot, « Faire sans le dire. Les rencontres amoureuses au   Caire », Géographie           et cultures, n° 54, 2005, p. 31-52.

[8] Laure Assaf,      « Espaces vécus et imaginés des rencontres amoureuses aux Émirats arabes unis », EchoGéo [En ligne], 25 | 2013, mis en ligne le 10 octobre 2013. URL : http://echogeo.revues.org/13538 ; DOI : 10.4000/echogeo.13538          

[9] Franck Mermier, Récits de villes: d’Aden à Beyrouth, Sindbad Actes Sud, Arles, 2015.

[10] Voir à ce propos les travaux de Marion Breteau.

[11] Arjun Appadurai, Op. cit., p. 359.

[12] Chiara De Cesari, “Anticipatory Representation: Building the Palestinian Nation(-State) through Artistic Performance”, Studies in Ethnicity and Nationalism, 2, 2012, pp. 82-100

Dates

  • vendredi 15 mars 2019

Mots-clés

  • Imagination, Imaginaires, Anticipation, Monde arabe, Projets de vie, Science-fiction, Art contemporain, Culture matérielle, Urbanités

Contacts

  • Marion Slitine
    courriel : marion [dot] slitine [at] ehess [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Marion Slitine
    courriel : marion [dot] slitine [at] ehess [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Demain, le printemps : pratiques d’imagination et d’anticipation dans le monde arabe », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 06 mars 2019, https://calenda.org/577462

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