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De l'économie des plateformes au Capitalocène

Revue « Études digitales » n°8

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Publié le vendredi 08 mars 2019 par Céline Guilleux

Résumé

Le dossier de la revue Études Digitales traitera de l'économie des plateformes et de son rapport au Capitalocène. De nombreuses contributions cherchent à définir la nature des plateformes, leurs fonctions, leurs relations avec le marché et le hors-marché, ou encore, les effets induits par leur déploiement sur le travail et l'organisation sociale (Acquier, Le capitalisme de plateforme ou le retour du « domestic system », 2017). La capacité des plateformes numériques à extraire et traiter des données pour les valoriser de différentes manières est venue relayer le modèle des industries extractives de l’énergie et des matières premières comme moteur du développement du capitalisme du XXIsiècle (Srnicek, Platform Capitalism, 2017). Il s'agit ici de construire une passerelle entre des domaines trop souvent isolés – le digital, l’économique, et l’écologique –, par le biais d’un débat entre les concepts de « capitalisme de plateforme » et de « Capitalocène ».

Annonce

Argumentaire

Le dossier de la revue Études Digitales traitera de l'économie des plateformes et de son rapport au Capitalocène. De nombreuses contributions cherchent à définir la nature des plateformes, leurs fonctions, leurs relations avec le marché et le hors-marché, ou encore, les effets induits par leur déploiement sur le travail et l'organisation sociale (Acquier, Le capitalisme de plateforme ou le retour du « domestic system », 2017). La capacité des plateformes numériques à extraire et traiter des données pour les valoriser de différentes manières est venue relayer le modèle des industries extractives de l’énergie et des matières premières comme moteur du développement du capitalisme du XXIesiècle (Srnicek, Platform Capitalism, 2017).

Les taxinomies font apparaître différents types de plateformes numériques et de modèles économiques, depuis les moteurs de recherche dont la valorisation s’opère à travers des dispositifs de référencement, comme Google et Yahoo, les plateformes spécialisées dans le e-commerce, comme Amazon et Alibaba, ou la distribution de contenus audiovisuels, comme Deezer et Netflix (Matthews, L’industrie musicale en France à l’aube du XXIème siècle, 2012). En font également partie les réseaux sociaux généralistes ou spécialisés qui offrent des supports multidimensionnels d’expression et de communication, comme Facebook et Twitter, ou encore, les plateformes dites collaboratives, comme Uber et AirBnB, qui se définissent par leurs fonctions d’intermédiation, de courtage, en mettant en relation, contre commission, des clients et des fournisseurs de biens ou services dans une logique de transactions entre pairs (Nicot,Les modèles économiques des plateformes, 2017).   

L’économie des plateformes fait émerger de nombreux questionnements sur les problèmes d’organisation et de régulation des activités, sur la nature des marchés et le pouvoir de contrôle des plateformes, sur la constitution de nouvelles relations sociales dont les diverses formes du digital labors’affirment comme la référence (Casilli, En attendant les robots, 2019), ou encore, sur la propension, paradoxale en apparence, de ces plateformes contributives à vouloir échapper à la contribution fiscale. Ces évolutions apparaissent d’autant plus prédatrices que les rendements croissants d’adoption (Arthur, 1989), la capacité d’investissement et la croissance externe assurent à ces plateformes une position dominante sur des marchés où « le gagnant prend tout », battant en brèche les régulations que les institutions tentent d’imposer. Les plateformes collaboratives apparaissent ainsi comme des organisations-marchés qui, dans le domaine de la coordination des transactions comme dans celui de l’aménagement du travail, tournent le dos aux principes de la coopération et de l’économie contributive (Laurent, L’impasse collaborative – Pour une véritable économie de la coopération, 2018).

L’économie des plateformes se présente ainsi comme la dernière mutation en date du capitalisme tardif (Srnicek, 2017, chap. 1), lequel se divise entre une période de croissance très importante dans les pays de l’OCDE à partir de 1945, et une période de ralentissement depuis 1973, marquée par la financiarisation de l’économie comme le principal moyen de renouveler le taux de profit. Àl’instar de la bulle Internet du début des années 2000, l’économie des plateformes prolonge l’esprit du néolibéralisme, au domaine du numérique, dans l’espoir de voir un nouveau cycle d’accumulation s’ouvrir. Bien plus, elle projette, à travers l’automatisation croissante des activités humaines et la valorisation de marchandises essentiellement immatérielles, de s’affranchir des deux principales contradictions qui font de plus en plus obstacle à l’extension du capital : le travail et la nature (O’Connor, 1991).

À cet égard, le concept de « Capitalocène » (Moore, Capitalism in the Web of Life, 2015) permet précisément de mettre en perspective l’économie des plateformes à l’aune d’un prisme plus large. Issu d’un débat polémique concernant l’« Anthropocène », à savoir cette nouvelle époque géologique qui serait progressivement dominée par les activités de l’espèce humaine, ce concept vise à défendre l’idée selon laquelle le capitalisme se trouverait bien plutôt à l’origine de cette grande transformation, que l’espèce humaine prise dans son ensemble et de manière indifférenciée. En retraçant ainsi l’évolution du capitalisme à travers la longue durée et le globe, il devient alors possible de rendre compte du processus de transformation des rapports de production liés à la nature, au travail, et à l’argent, afin d’assurer le projet d’accumulation infinie du capital, mais aussi son enrayement actuel. En bref, de 1492 jusqu’à aujourd’hui, cette grande transformation de la planète et des sociétés humaines se serait opérée suivant trois phases particulièrement marquantes : la colonisation du continent américain par les européens, la Révolution industrielle anglaise, et la grande accélération économique des pays de l’OCDE au cours de la seconde moitié du XXesiècle. En sorte que les trois principales propositions structurant le concept d’« Anthropocène » (Crutzen, 2000, 2002 ;  Lewis et Maslin, 2015 ; Will Steffen et al., 2015) relèveraient en réalité du concept de « Capitalocène » (Moore, 2018). En d’autres termes, une analyse conjointe du système-monde moderne (Wallerstein, The Modern-World System, 4 vol., 1974-2011)et du système-Terre (Lovelock, Gaia: A New Look at Life on Earth, 2000) permettrait de rendre compte de cette évolution d’une façon exhaustive et systématique.

Dans ce contexte, il convient dès lors de situer l’économie des plateformes au sein du Capitalocène. De quelle manière l’appropriation des espaces naturels par le capitalisme précoce rentre-t-elle en résonnance avec celle des espaces virtuels du capitalisme tardif ? Assiste-t-onà une nouvelle phase de déploiement du projet d’accumulation infinie du capital ou, bien au contraire, à une crise structurelle de plus en plus profonde ? En quoi les transitions énergétiques du capitalisme, du charbon à l’électrique notamment, permettent-elles d’éclairer sous un nouveau jour et de contraster la dynamique de l’économie des plateformes et son spectre de dématérialisation ?

Ce dossier accueillera des articles de 25000 à 45000 caractères (espaces compris) qui pourront traiter notamment :

des modèles d’affaires des plateformes, de leurs moteurs de croissance interne et externe, des barrières à l’entrée ou à la mobilité qu’elles érigent pour déjouer la concurrence et les régulations.

  • de la continuité qu’elles incarnent par rapport à la restructuration des chaines de valeur initiée depuis les années 1980, avec l’externalisation et l’internationalisation des segments d’activités, et qui concerne toutes les grandes entreprises, au-delà des seules plateformes numériques.
  • de la plateformisation et de la tâcheronnisation (selon le terme de Casilli repris par Méda, 2019) qui instaure le digital labor, en substituant une relation commerciale à la relation salariale, et en remettant en cause le droit du travail en faveur de formes précapitalistes et informelles de relations entre plateformes et fournisseurs de biens et services.
  • des réactions qui tentent de déjouer le piège de l’économie collaborative et qui élaborent de nouvelles plateformes coopératives, assumant les mêmes services que les plateformes marchandisées, et associant utilisateurs et producteurs dans une nouvelle économie de la contribution (Trebor Scholz & Nathan Schneider, Ours to Hack and to own : The Rise of  Platform Cooperativism, 2017).
  • du débat entre le concept d’Anthropocène et de Capitalocène (Moore (dir.), Anthropocene or Capitalocène?, 2016), notamment du point de vue des transformations écologiques et sociales marquantes depuis les Trente Glorieuses  (Céline Pessis (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses », 2016).
  • d’un effort de périodisation du Capitalocène au prisme du néolibéralisme (Klein, This Changes Everything, 2014), en mettant en tension la dégradation des espaces naturels d’un côté, et l’investissement massif des capitaux dans les espaces virtuels de l’autre.
  • d’une réflexion sur l’empreinte écologique du numérique (Flipo et al., La face cachée du numérique, 2013) ouvrant sur la question de la soutenabilité de l’économie des plateformes et des nouvelles technologies (Bihouix, L’âge des low-tech, 2014) sur le long terme.
  • du rapport entre technique, information, et entropie au sein du capitalisme et au-delà (Stiegler, Qu’appelle-t-on panser ?2018).

Ce dossier d’Études digitales espère répondre en conséquence à cet enjeu et construire une passerelle entre ces domaines trop souvent isolés – le digital, l’économique, et l’écologique –, par le biais d’un débat entre les concepts de « capitalisme de plateforme » et de « Capitalocène ».

Modalités de candidature

Les propositions d’article sous la forme d’un titre et de 12000 caractères hors bibliographie, accompagnées de deux ou trois lignes de biographie, seront adressées

avant le 15 mai.

Après étude et sélection des propositions qui auront fait l’objet d’une lecture en double aveugle, les auteurs retenus livreront leur texte avant le 15 juillet. Une évaluation finale donnera un avis sur la publication ou les révisions.

Les propositions sont à envoyer à l’adresse suivante : philippe.beraud@imt-atlantique.fr

La revue Études Digitalesest publiée par les éditions Classiques Garnier.

Responsables du dossier

  • Philippe Béraud (IMT Atlantique),
  • Fabien Colombo (Université Bordeaux Montaigne),
  • Franck Cormerais (Université Bordeaux Montaigne).

Dates

  • mercredi 15 mai 2019

Mots-clés

  • plateforme, capitalocène, anthropocène, capitalisme

Contacts

  • Franck Cormerais
    courriel : etudesdigitales [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Franck Cormerais
    courriel : etudesdigitales [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« De l'économie des plateformes au Capitalocène », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 08 mars 2019, https://calenda.org/578441

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