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Géographies de la colère. Ronds-points et pré carrés

The geographies of anger. Roundabouts and territory

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Publié le mercredi 06 mars 2019 par Céline Guilleux

Résumé

À travers ce numéro, nous proposons de nous intéresser à une géographie de la colère plus spécifiquement localisée, ou autrement formulé, à toute manifestation spatiale d’une réaction forte à des violences multiples (sociales, policières, économiques, etc.). Cet appel à articles s’ancre radicalement dans une actualité des sciences humaines et sociales. Il cherche à éclairer l’effet perturbateur pour les catégories d’analyse classiques, impliquant potentiellement le repérage des angles morts de la recherche qui n’ont pas permis d’anticiper ces différents mouvements – tout comme l’absence de croisement de certaines analyses. Ce numéro spécial pourrait contribuer à faire dialoguer une diversité de regards, au sein desquels une lecture socio-spatiale apportera des éléments de compréhension.

Annonce

Numéro coordonné par

Dominique Chevalier (Université Claude Bernard Lyon 1)

Mariette Sibertin-Blanc (Université Toulouse 2)

Argumentaire

En 2007, Arjun Appadurai mettait en lumière les faces obscures de la mondialisation à travers un ouvrage au titre évocateur Géographie de la colère. La violence à l’âge de la globalisation (Titre original : Fear of Small Numbers). Au fil des chapitres, violences, exclusions et montée des inégalités sont croisées et analysées, à une échelle généralement globale.

À travers ce numéro, nous proposons de nous intéresser à une géographie de la colère plus spécifiquement localisée, ou autrement formulé, à toute manifestation spatiale d’une réaction forte à des violences multiples (sociales, policières, économiques, etc.). S’il est à cette heure très difficile – voire délicat – de prédire les conséquences du mouvement tout à fait singulier des gilets jaunes (dans son organisation, ses modalités de mobilisation, sa durée, etc.), certains résultats semblent toutefois attestés, à travers une mise en branle de réflexions sur un nombre considérable de sujets et de pans de la société française : du fonctionnement de la démocratie à la justice fiscale, des pratiques des forces de l’ordre au traitement médiatique, de l’équité territoriale à l’orientation des politiques économiques, de l’urgence écologique à la visibilité des classes moyennes. Dès ses prémices, ce mouvement fut aussi celui de la recomposition de symboles géographiques et de l’apparition de nouvelles polarités : les ronds-points bien sûr (Aubenas 2018 ; Lussault 2019), les espaces périurbains, mais aussi les Champs Élysées investis par une manifestation populaire en lieu et place de la Place de la République (et inversement pour les foulards rouges)… Plus largement, le mouvement des gilets jaunes a contribué à ancrer dans le débat public une analyse par l'espace : l'espace comme lieu de mobilisation, l'espace comme expression d'un abandon de la part de l'État du fait de la fermeture des services publics, l'espace comme expression de rapports sociaux profondément inégalitaires... Ce mouvement prolonge ainsi une lecture spatiale qui a débuté avec l'analyse des mobilisations localisées (Dechézelles, Olive 2016) comme celles des ZAD, Occupy wall street à New York, Nuit Debout ou Puerta del Sol à Madrid (Nez 2015 ; Zask 2018).

S’il s’agit avant tout d’un mouvement social issu d’une colère relative à la baisse du pouvoir d’achat, cette mobilisation sociale se révèle comme un trublion venant bouleverser différentes catégories d’analyse jusque-là établies. En termes politiques : la dépolitisation des urnes ferait place à la politisation des préoccupations du quotidien (Garapon 2018). En termes géographiques également, pour reprendre le titre de Samuel Depraz dans Libération (16 janvier 2019) : « Les gilets jaunes refont la géographie de la France ». Aurélien Delpirou (23 novembre 2018) identifie quant à lui quatre oppositions « binaires » que le mouvement semble remettre en question : Paris / province ; centre-ville / couronnes périurbaines ; bobos / prolos ; France privilégiées / espaces abandonnés.

Cet appel à articles s’ancre radicalement dans une actualité des sciences humaines et sociales. Il cherche à éclairer l’effet perturbateur pour les catégories d’analyse classiques, impliquant potentiellement le repérage des angles morts de la recherche qui n’ont pas permis d’anticiper ces différents mouvements – tout comme l’absence de croisement de certaines analyses. Ce numéro spécial pourrait contribuer à faire dialoguer une diversité de regards, au sein desquels une lecture socio-spatiale apportera des éléments de compréhension.

Certains textes seront peut-être moins formalisés dans leur conclusion définitive mais ils sont attendus pour éclairer des questionnements soulevés par ce mouvement, dans son caractère subversif en tant que tel d’une part, et dans son caractère déstabilisant pour la recherche d’autre part.

Les articles attendus peuvent s’inscrire dans les orientations ci-dessous, s’appuyant soit sur des analyses antérieures qui renouvelleront la mise en perspective de ce que ce mouvement révèle, soit sur des analyses propres au mouvement, ou des comparaisons, ou des mises en parallèle avec d’autres cas, en France ou ailleurs.

1. Comprendre le mouvement des gilets jaunes par ce qui se vit dans l’espace.

Si l’analyse des espaces périurbains (Charmes 2018) et des contrastes centre/périphérie n’est pas à exclure, une géographie des inégalités plus fine et une spatialisation des problématiques de la vie du quotidien pourraient éclairer ce qui est exprimé via cette mobilisation. S’agit-il d’une nouvelle expression du droit à la ville ? Ainsi, le socle du bien vivre territorial (Barthe Sibertin-Blanc 2018) identifiant l’accès à la santé, à l’éducation, à la culture et à la mobilité a été ébranlé par la fragilisation des capacités de mobilité avec la hausse du prix des carburants. Comment cette colère peut-elle se comprendre dans les logiques spatiales (de trajectoire résidentielle, de circulations quotidiennes, d’immobilité forcée, etc.) ? Une analyse de la « marqueterie territoriale » (Taulelle 2019) et des registres de différenciations socio-spatiales, plus fine que la simple victimisation de la « périphérie » semble nécessaire. Les questionnements sur la territorialisation de la précarité et des fragilités intègreront à la fois des modes de vie dans les espaces domestiques et dans l’espace public.

2. L’invention d’une géographie des mobilisations.

Les choix de lieux de mobilisation ont renouvelé le paysage des contestations – à l’instar de la transformation significative des ronds-points devenant non plus des objets de fluidification routière que l’on contourne mais des lieux de rencontres que l’on habite. Pourquoi une région se trouve-t-elle plus vindicative qu’une autre ? Pourquoi les régions de Toulouse ou Bordeaux sont-elles si engagées dans le mouvement ? À contrario peut-on comprendre la plus faible mobilisation des territoires ultra-marins, là où les questions de pouvoir d'achat, d'inégalités sociales voire de violences, ont çà et là débouchées sur des mobilisations (citoyennes) d'envergure (Antilles en 2009, Guyane en 2017) ? Pourquoi Commercy devient-elle, le temps d’un week-end, capitale pour échanger sur la démocratie (Mediapart 2019) et peut-on avoir une analyse spatiale des lieux de débats inscrits dans le Grand débat ? La reprise de la diagonale du vide par Hervé Le Bras (Sud-Ouest 29 novembre 2018) ne semble pas entièrement satisfaisante pour expliquer la diversité des logiques spatiales de mobilisations. Comment analyser la géographie des défilés et des regroupements, la géographie médiatique (celle de BFM par exemple), la géographie des imaginaires et des discours des Gilets jaunes ? Comment remobiliser des analyses sur la spatialisation des mouvements sociaux (Ripoll 2005) ? La France périphérique de Christophe Guilluy, tant relayée dans les médias et tant critiquée par les universitaires n’a-t-elle pas contribué à produire la légitimité de certaines revendications ? La géographie des violences policières pourrait également trouver une place dans cet axe, tout comme celles qui se voient parfois moins (violences institutionnelles, violences sociales, violences des casseurs).

3. LutteS dans les rond-points… et ailleurs.

Plusieurs types de luttes sont apparues, plus ou moins revendiquées (celle des sexes), différemment instrumentalisées (celle des places : les « vrais » pauvres dans les quartiers d’habitat social contre les périurbains conscients (Lévy 2018)), allant jusqu’aux expressions racistes et antisémites.

Les manifestations des femmes, au sein des divers mouvements de revendication, interpellent, non pas en tant que « communautés » (Zancarini-Fournel 2019) mais en tant que parties prenantes. Les solidarités féminines telles qu’elles peuvent se manifester au service du groupe domestique, notamment pour pallier la rareté des ressources ou pour limiter le poids des contraintes sur les enfants, ne s’agencent que très difficilement avec les modèles pavillonnaires souvent isolés géographiquement (Lambert Dietrich-Ragon Bonvalet 2019). Cette situation de précarité géographique et sociale s’aggrave lors des ruptures biographiques (veuvage, séparation…). Comment les femmes se sont-elles emparées de ces possibilités d’expression, pour dire quoi, et comment ? Florence Aubenas a montré, dans son enquête effectuée sur les ronds-points du Lot-et-Garonne au début du mouvement, combien les femmes trouvaient enthousiasmant ces opportunités de prendre la parole. L’exfiltration d’une figure féminine, historique et médiatique lors de la manifestation du 17 février, sous les injures sexistes et les gestes obscènes de gilets jaunes masculins témoigne-t-elle d’une mise en cause de ces paroles féminines ?

Echéances et format des articles attendus

  • Les textes (entre 35 000 et 50 000 signes) sont à soumettre à la rédaction de la revue Géographie et cultures (gc@openedition.org)
  • Date limite d’envoi des textes : 15 septembre 2019

  • Les instructions aux auteur.e.s sont disponibles en ligne : https://journals.openedition.org/gc/605
  • Les articles seront évalués en double aveugle.

Bibliographie

APPADURAI A. Géographie de la colère. La violence à l’âge de la globalisation, Petite bibliothèque Payot, Paris, 2009.

AUBENAS F., « Gilets jaunes » : la révolte des ronds-points, Le Monde, 15 décembre 2919.

BARTHE L., SIBERTIN-BLANC M., « Le bien vivre dans les territoires de proximité : des facteurs aux capacités requises. L’exemple en Occitanie », Colloque scientifique du Forum international sur les indicateurs du bien vivre, Grenoble, 2018.

CHARMES E., La revanche des villages, Seuil, 2019.

DECHÉZELLES S. ; OLIVE, M., « Introduction. Lieux familiers, lieux disputés – dynamiques des mobilisations localisées », Norois, 238-239, 2016, http://norois.revues.org/5843

DELPIROU A., « La couleur des gilets jaunes », La Vie des idées, 23 novembre 2018.

DEPRAZ S., « Les gilets jaunes refont la géographie de la France », Libération, 16 janvier 2019.

GARAPON A., « Ce qu’internet fait à la politique », Conférence, L’Université Lyon 2, 21 novembre 2018 https://www.villagillet.net/evenements/ce-qu-internet-fait-a-la-politique

GUILLY C., La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014.

HARVEY, D., Géographie de la domination, Paris, Les Prairies ordinaires, 2008.

LAMBERT, A. ; DIETRICH-RAGON P. ; BONVALET C. « Des femmes et des ronds-points », AOC https://aoc.media/analyse/2019/01/23/femmes-ronds-points/, 22 janvier 2019.

LE BRAS H., « Le mouvement des gilets jaunes repose sur deux clientèles différentes, Sud-Ouest, 30 Novembre 2018.

LECLER S., « Les difficultés des « gilets jaunes » sont la conséquence de cinquante ans de politique d’urbanisme », Le Monde des Idées, 02 janvier 2019.

LUSSAULT M., Des ronds-points et de la condition périurbaine, AOC https://aoc.media/analyse/2019/01/10/la-condition-periurbaine/, 9 janvier 2019.

NEZ H., Podemos, de l'indignation aux élections, Les petits matins, 2015.

RIPPOL F., La dimension spatiale des mouvements sociaux. Essais sur la géographie et l'action collective dans la France contemporaine à partir des mouvements de « chômeurs » et « altermondialistes », Thèse de doctorat, 2005.

TAULELLE et al. « Les services publics sont des instruments de cohésion sociale qui structurent les territoires », Le Monde, 18 janvier 2019.

ZASK J., Quand la place devient publique, Lormont, Le Bord de l’eau, 2018.

Catégories

Dates

  • dimanche 15 septembre 2019

Mots-clés

  • gilet jaune, mobilisation, différenciation spatiale, violence, genre, mobilité, rond-point

Contacts

  • Emmanuelle Dedenon
    courriel : emmanuelle [dot] dedenon [at] sorbonne-universite [dot] fr

Source de l'information

  • Emmanuelle Dedenon
    courriel : emmanuelle [dot] dedenon [at] sorbonne-universite [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Géographies de la colère. Ronds-points et pré carrés », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 06 mars 2019, https://calenda.org/585497

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