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Ignorance(s)

Revue d'antropologie des connaissances (3 | 2021, numéro spécial)

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Published on Thursday, June 18, 2020 by Anastasia Giardinelli

Summary

Nous proposons de reconsidérer de manière critique les apports et les limites des études de l’ignorance. Nous souhaitons notamment examiner comment l’ignorance est devenue un thème central dans plusieurs champs disciplinaires, en particulier dans les études des sciences, des techniques et de l’environnement. Plus que de faire un état des lieux, nous proposons d’adopter une démarche réflexive pour rendre compte de ce que les travaux réalisés ont permis de faire émerger, comment ils ont renouvelé les questions investies mais aussi ce que sont leurs effets de cadrage en examinant notamment ce qu’ils réduisent ou laissent dans l’ombre. Nous souhaitons également mettre en discussion comment ces études peuvent être renouvelées et élargies en explorant l’ignorance dans sa diversité, en travaillant à clarifier les dynamiques complexes qui lient ignorances, savoirs, et incertitudes dans différentes configurations.

Announcement

Coordination scientifique

  • Laura Barbier
  • Soraya Boudia
  • Maël Goumri 
  • Justyna Moizard-Lanvin

Argumentaire

L’ignorance est depuis plus d’une dizaine d’années une thématique de recherche en vogue aussi bien en sociologie, en philosophie, en histoire ou en anthropologie. Elle donne lieu à une littérature foisonnante dont témoigne notamment la publication d’un handbook international dédié aux Ignorance Studies (Gross & McGoey, 2015). Les travaux qui lui sont consacrés, ont contribué à apporter un regard inédit sur la manière d’étudier la production et la non production des connaissances ainsi que ses différents usages sociaux et politiques.

L’objectif de ce dossier est d’analyser les différentes formes et modes d’existence de l’ignorance ainsi que les effets épistémiques, sociaux et politiques de leurs analyses. L’intérêt du thème de l’ignorance a été popularisé par un ensemble de travaux marquants, ceux des historiens Gérard Markowitz et David Rosner sur la santé au travail (Markowitz & Rosner, 2002), puis ceux de Robert Proctor et Londa Schiebinger qui ont développé avec succès la notion d’agnotologie pour désigner à la fois l’étude et la production de l’ignorance (Proctor & Schiebinger, 2008). Ces travaux ont montré l’entretien artificiel par des industriels de controverses scientifiques visant à alimenter le doute sur les effets nocifs de produits comme le plomb ou le tabac (Proctor, 2014). S’en est suivi un ensemble important de contributions documentant les stratégies de dissimulation de données, de construction de doute dans l’espace public, de lobbying agressif, voire de corruption d’acteurs scientifiques, administratifs ou politiques dans des dossiers comme ceux du réchauffement climatique, du tabagisme passif ou de l’amiante (Michaels, 2008 ; Oreskes & Conway, 2011 ; Thébaud-Mony, 2014). L’approche par l’agnotologie est aujourd’hui dominante et visible dans l’espace public en raison notamment de la contribution de ces travaux à des procès aux États-Unis et du harcèlement dont ont été victimes une partie des chercheurs. Cette approche a été adoptée par de nombreux journalistes s’intéressant aux industries chimiques, pharmaceutiques ou pétrolières « marchandes de doute » ainsi que dans l’étude des collusions entre experts, acteurs économiques et politiques (Foucart, 2013, 2019 ; Horel, 2015, 2018).

La nouvelle sociologie politique des sciences (Frickel & Moore, 2006) a proposé une autre approche de l’ignorance, en s’intéressant aux dimensions institutionnelles et structurelles de la production de l’ignorance et la non-production de connaissances, désignée de science non faite (undone science). Sous ce dernier terme sont réunies des recherches non financées, ou généralement ignorées alors que nombre d’acteurs (mouvements sociaux ou organisations de la société civile) les identifient comme nécessaires, notamment dans le cas de problèmes sanitaires environnementaux (Frickel et al, 2010 ; Hess 2015). Dans cette approche, la production sociale de l’ignorance est partie intégrante d’une « politique de la connaissance » qui prend place dans des situations d’asymétries. Dans le prolongement de ces réflexions, et en s’inscrivant plutôt dans une sociologie des organisations, d’autres auteurs ont proposé d’étudier l’ignorance en analysant les stratégies de non connaissance (strategic unknowns) en montrant que, tout autant que l’accumulation de connaissances, elles s’inscrivent dans des stratégies d’acteurs pour maintenir leur position de pouvoir ou constituent des ressources pour rejeter toute responsabilité à la suite d’une crise (McGoey, 2012, 2014).

A côté de ces contributions, d’autres soulignent les limites d’une approche centrée sur la seule production intentionnelle d’une ignorance à visée stratégique. Mathias Girel identifie notamment une forme de « zone grise » où le niveau d’intentionnalité de la production d’ignorance est souvent indiscernable (Girel, 2017). D’autres travaux se réclamant de la nouvelle sociologie politique des sciences ont largement contribué à identifier différents types ou situations de production d’ignorance. Ils montrent notamment que l’ignorance peut être davantage le produit de cadrages et de dispositions organisationnelles qu’une stratégie délibérée. Ils se sont intéressés pour cela aux approches routinières peu questionnées ou encore aux écarts entre modèles de laboratoire et pratiques de terrain, notamment dans le cas de l’évaluation des risques (Kleinman & Suryanarayanan, 2013 ; Frickel & Edwards, 2014). Ces contributions mettent en évidence des formes systémiques de production et d’entretien de l’ignorance, concomitantes et incorporées dans les processus de production des connaissances. Elles viennent ainsi poser de manière renouvelée la question de la production située des savoirs en s’intéressant aussi bien aux pratiques scientifiques qu’aux rapports sociaux asymétriques dans lesquels ces pratiques sont insérées.

Nous proposons de reconsidérer de manière critique les apports et les limites des études de l’ignorance. Nous souhaitons notamment examiner comment l’ignorance est devenue un thème central dans plusieurs champs disciplinaires, en particulier dans les études des sciences, des techniques et de l’environnement. Plus que de faire un état des lieux, nous proposons d’adopter une démarche réflexive pour rendre compte de ce que les travaux réalisés ont permis de faire émerger, comment ils ont renouvelé les questions investies mais aussi ce que sont leurs effets de cadrage en examinant notamment ce qu’ils réduisent ou laissent dans l’ombre. Nous souhaitons également mettre en discussion comment ces études peuvent être renouvelées et élargies en explorant l’ignorance dans sa diversité, en travaillant à clarifier les dynamiques complexes qui lient ignorances, savoirs, et incertitudes dans différentes configurations.

Les contributions attendues combineront travaux empiriques et réflexions théoriques, et peuvent être ancrées dans une variété de champs disciplinaires en sciences humaines et sociales. Elles pourront notamment aborder les questions réunies dans les trois axes suivants :

  1. Politique de l’ignorance. Les politiques de production d’ignorance et les multiples usages de l’ignorance dans l’élaboration de différentes politiques ont concentré un nombre important de travaux. A ceux cités précédemment s’ajoutent d’autres portant sur les usages de l’ignorance dans l’action et l’inaction publiques (Culpepper, 2010 ; Dedieu & Jouzel, 2015 ; Henry, 2017). Les articles attendus pourraient explorer finement les modes de production de l’ignorance, proposer des typologies, et contribuer à éclairer de manière renouvelée les liens entre savoirs et politiques. Ils pourraient explorer les différents statuts de l’ignorance dans un ensemble d’activités, ses usages comme un instrument de gouvernement, par exemple dans la modélisation, anticipation, construction de scénarios ou différentes actions relevant de politiques basées sur des preuves (evidence-based). Ils pourraient également proposer des analyses sur les liens entre les politiques de l’incertitude et celles de l’ignorance, notamment dans des configurations pandémiques comme celle de la Covid-19 ou dans l’étude de problèmes complexes, sans solutions simples (wicked problems).
  2. L’ignorance : une « fétichisation » des données ? Dans les nombreux travaux sur l’ignorance, la question des données, leur production et non production, leurs usages et mésusages, tiennent une place centrale. Quels que soient les différents acteurs en présence, ils s’accordent explicitement ou implicitement sur la centralité des données dans la construction et la définition des problèmes, dans le processus de décision comme dans celui de l’évaluation des actions. Il en résulte parfois une représentation de la science comme un arbitre neutre des conflits. Les acteurs qui mobilisent la question de l’ignorance contribuent ainsi à une forme de scientifisation de l’action, y compris celle des mouvements sociaux (Shapiro et al, 2017). Les contributions attendues pourraient explorer les partis pris épistémiques et politiques de telles postures. Quelles sont les conceptions des savoirs sous-jacentes aux travaux sur l’ignorance ou aux mobilisations autour du thème ? Comment par exemple la demande de données renforce une rationalité technique de l’action, contre laquelle une partie des STS met en garde au profit d’une attention plus grande à l’expérience des populations (Liboiron et al., 2018) ? Les contributions pourraient également porter sur l’impact de l’essor des big data dans les approches de l’ignorance ou questionner la manière dont cette « fétichisation » des données est aussi une source de production de l’ignorance. Enfin, les contributions pourraient porter sur des revendications de formes volontaires d’ignorance, individuelles ou collectives (patients, créateurs…).
  3. Ce que l’ignorance fait aux sciences sociales. Ce troisième axe cherche à susciter des propositions réflexives sur les pratiques des chercheurs en sciences sociales lorsqu’ils s’emparent de la thématique de l’ignorance et les effets des études de l’ignorance sur les champs disciplinaires qui les étudient. Les contributions pourraient analyser la portée politique des travaux sur l’ignorance. Comment contribuent-ils aux débats sur des problèmes fortement médiatisés ? Quels liens entretiennent leurs auteurs avec différents acteurs, notamment les journalistes travaillant sur les mêmes sujets à l’origine de nombreuses données mobilisées en sciences sociales ? Les contributions pourraient plus particulièrement analyser les effets du passage d’une focalisation sur les connaissances à celle sur l’ignorance, tenant parfois insuffisamment compte des acquis des STS sur les dimensions situées et toujours mouvantes de la production des données scientifiques. Comment les travaux sur l’ignorance conduisent-ils à repolitiser d’une nouvelle manière l’étude des sciences et techniques ? Comment combiner des analyses de la production et usages de l’ignorance avec celle sur l’appréhension de problèmes complexes sans consensus scientifique ou en situation d’incertitude radicale et irréductible ?

Ces axes constituent des pistes non exhaustives et toute proposition en lien avec le sujet général sans entrer dans l’un de ces axes sera appréciée.

Modalités de soumission

Les textes complets des articles, au format de la Revue d’Anthropologie des Connaissances (maximum 65 000 signes) seront à soumettre en ligne sur le site de la revue - http://rac.inra-ifris.org/index.php/rac/login?source=%2Findex.php%2Frac%2Fuser

avant le 30 novembre 2020

Les auteur·e·s peuvent contacter les coordinateur·trice·s du dossier avant de soumettre leur proposition : Laura Barbier (barbier.laura@gmail.com) ; Soraya Boudia (soraya.boudia@u-paris.fr).

Bibliographie

Culpepper, P. (2010). Quiet Politics and Business Power : Corporate Control in Europe and Japan. Cambridge : Cambridge University Press.

Dedieu, F. et Jouzel, J.N. (2015). « Comment ignorer ce que l’on sait ? ». Revue française de sociologie, 56(1) : 105‑33.

Foucard, S. (2013). La fabrique du mensonge : comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger. Paris : Denoël.

Foucard, S. (2019). Et le monde devient silencieux. Comment l’agrochimie a détruit les insectes. Paris : Le Seuil.

Frickel, S. et Moore, K. (Eds). (2006). The New Political Sociology of Science. Institutions, Networks, and Power. Madison : University of Wisconsin Press.

Frickel, S., Howard, J. Gibbon S. et Kempner, J. (2010). « Undone Science: Charting Social Movement and Civil Society Challenges to Research Agenda Setting ». Science, Technology, & Human Values, 35(4) : 444-473.

Frickel, S. et Edwards, M. (2014). « Untangling Ignorance in Environmental Risk Assessment ». In S. Boudia et N. Jas (Eds), Powerless science? science and politics in a toxic world. New York : Berghahn Books.

Girel, M. (2017). Science et territoires de l’ignorance. Versailles : Éditions Quae.

Henry, E. (2017). Ignorance scientifique et inaction publique. Les politiques de santé au travail, Paris, Presses de Sciences Po.

Hess, D. (2015). Undone science and social movements. A review and typology. In M. Gross et L. McGoey (2015).

Horel, S. (2015). Intoxication. Perturbateurs endocriniens, lobbyistes, eurocrates : une bataille d'influence contre la santé. Paris : Éditions de la découverte.

Horel, S. (2018). Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie. Paris : Éditions la découverte.

Kleinman, D. L. et Suryanarayanan, S. (2013). « Dying Bees and the Social Production of Ignorance. Science, Technology, & Human Values, 38(4) : 492–517.

Markowitz, G. et Rosner, D. (2002). Deceit and Denial: The Deadly Politics of Industrial Pollution. Berkeley: University of California Press.

McGoey, L. (2012). « Strategic Unknowns: Towards a Sociology of Ignorance », Economy and Society, 41(1) : 1-16.

McGoey, L. (2014). An Introduction to the Sociology of Ignorance. Essays on the Limits of Knowing. New York : Routledge

Gross, M. et McGoey, L. (Eds) (2015). Routledge International Handbook of Ignorance Studies. Londres, New York : Routledge, Taylor & Francis Group.

Michaels, D. (2008). Doubt is their Product: How Industry’s Assault on Science Threatens your Health. Oxford : Oxford University Press.

Michaels, D. et Monforton, C. (2005). « Manufacturing Uncertainty: Contested Science and Protection of the Public’s Health and Environment ». American Journal of Public Health, (95) : 39-48.

Oreskes, N. et Conway, E. (2011). Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming. New York : Bloomsbury Press.

Proctor, R. et Schiebinger, L. (2008), Agnotology : the making and unmaking of ignorance. Stanford : Stanford University Press.

Proctor, R. (2014). Golden Holocaust la conspiration des industriels du tabac. Sainte Marguerite sur Mer : Editions des Equateurs.

Shapiro, N., Zakariya, N. et Roberts, N. (2017). « A Wary Alliance : From Enumerating the Environment to Inviting Apprehension ». Engaging Science, Technology and Society, 3 : 575-602.

Thébaud-Mony, A. (2014). La science asservie Santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs. Paris : La Découverte.

Date(s)

  • Monday, November 30, 2020

Attached files

Keywords

  • Ignorance, STS, agnotologie

Contact(s)

  • Soraya Boudia
    courriel : soraya [dot] boudia [at] u-paris [dot] fr
  • Laura Barbier
    courriel : barbier [dot] laura [at] gmail [dot] com

Information source

  • Mael Goumri
    courriel : mael [dot] goumri [at] cnrs [dot] fr

To cite this announcement

« Ignorance(s) », Call for papers, Calenda, Published on Thursday, June 18, 2020, https://calenda.org/785893

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