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Thinking the habitability of the world: a challenge to the territorial prospective

Penser l'habitabilité du monde : une mise à l'épreuve de la prospective territoriale

Géographie et cultures journal

Revue « Géographie et cultures »

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Published on Thursday, July 02, 2020 by Céline Guilleux

Summary

Soumettre, comme nous le proposons dans cet appel, la prospective territoriale à l’épreuve de la prise en compte de la multiplicité des opérateurs, humains et non humains (ressources, animaux, éléments, fleuves, etc.), constitue l’occasion d’ajuster l’épistémologie et les méthodes pour enfin faire avec les inouïs de Dominique Boullier (2009), ces « êtres qu’on n’entend pas ». Une évolution qui engage aussi une profonde transformation de nos subjectivités politiques ou de nos cultures politiques. Ce numéro est susceptible d'accueillir des contributions ayant trait aux trois grandes étapes de la démarche prospective : un axe méthodes d’enquête et (re)connaissance des opérateurs du territoire ; un axe représentations et publicisation ; un axe qui articule compréhension et action.

Announcement

Coordination

Numéro coordonné par Florian Pons, Sina Safadi et Chloë Vidal

Argumentaire

« N’oubliez pas que la terre se réjouit de sentir vos pieds nus et que les vents joueraient volontiers avec vos cheveux »

Khalil Gibran

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le philosophe et entrepreneur Gaston Berger a théorisé et mis en œuvre la prospective comme une attitude préactive (se préparer au changement) et proactive (provoquer le changement) ayant pour objectif de « voir loin, voir large, analyser en profondeur, prendre des risques et penser à l'homme » (Berger). La prospective a été conçue comme une démarche orientée vers le travail des valeurs et la construction d'un projet politique.

Dans une France en reconstruction, afin de développer un « esprit d’avant-garde », la prospective a d’abord été mobilisée par les « grands décideurs » (grands industriels, grands politiques) dans une conception verticale de la prise de décision. L’idée de prospective se fonde alors sur un référentiel « moderne » dont les catégories d’analyse reposent sur le « grand partage » (Descola, 2005) : les humains sont opposés aux non-humains, la culture est opposée à la nature, le savoir est conçu comme indépendant du pouvoir, du social et du politique.

À la fin des années 1960, la prospective territoriale naît du croisement des principes de l’aménagement territorial et de ceux de la prospective tels qu’énoncés par Berger. La mise en œuvre de cette démarche par l’administration centrale participe progressivement à nuancer le « regard disciplinaire » porté par l’aménagement du territoire : dès les années 1970, l’introduction d’une approche systémique dans les travaux de la Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action Régionale (DATAR) complexifie les catégories d’appréhension de l’espace et du territoire, conçus jusque-là comme un espace-objet pouvant être carroyé de manière systématique.

Si, vingt ans plus tard, à la faveur de la décentralisation, les collectivités territoriales se saisissent de la prospective pour penser l’avenir du territoire qu’elles entendent gouverner et ouvrent rapidement leurs démarches à des habitant.e.s, souvent envisagé.e.s comme des « profanes » (approches « participatives »), le collectif engagé dans la construction de son futur demeure restreint et les trajectoires collectives décrites restent anthropocentrées (Vidal, 2015). En dépit de leurs variations, les pratiques prospectives ont donc concouru à délimiter des frontières, fluctuantes au cours du temps, entre les êtres qui y participent et les autres (humains ou non-humains).

La période actuelle, désignée de plus en plus souvent par le terme Anthropocène, est marquée par des bouleversements écologiques majeurs qui nous conduisent à questionner de manière radicale notre rapport au Vivant et à l’organisation sociale. À cet égard, la crise sanitaire liée à la pandémie du coronavirus apparait comme un coup de semonce qui invite à appréhender et à agir dans le monde en réinterrogeant nos dépendances, nos vulnérabilités, nos incertitudes (Tsing, 2017) et, de manière corollaire, les catégories de pensée comme les modalités pratiques de la démocratie (Charbonnier, 2015). La prospective, du fait des efforts d’explicitation méthodologique et épistémologique de ses promoteurs, offre des prises et des pistes pour envisager une relationnalité qui soutienne une approche complexe du monde reliant écologie, économie, politique, géographie, approche sanitaire… C’est dans cet entremêlement que peuvent se réajuster nos logiques d’appréhension du monde. La géographie, comme bien d’autres disciplines, peut prendre sa place comme « sciences sociales de la nature » (Lévy, 1999). 

Il convient ici de rappeler succinctement les étapes qui fondent la prospective territoriale ainsi que le vocabulaire associé envisagées comme autant d’opérations épistémiques susceptibles d’être questionnées. Très schématiquement, cette démarche est initiée par la réalisation d’un « diagnostic territorial », permettant d’élaborer un état des lieux : de repérer des « tendances » comme des mutations en cours (« signaux faibles », « germes de changement », « faits porteurs d’avenir »), ainsi que des variables. Par l’entrecroisement de ces tendances/signaux faibles et variables, il devient possible de décrire différents « scénarios » (ou « trajectoires ») d’avenir possibles et de définir des enjeux (dimension exploratoire de la prospective) pour enfin envisager comment orienter l’action vers un futur souhaité, à construire (dimension normative de la prospective).

Quels seraient les ajustements permettant la mise en œuvre d’une telle démarche de réflexion collective et transversale orientée vers l’action qui soit attentive à l’ensemble des opérateurs du territoire ? En quoi ces opérateurs pourraient-ils questionner et éclairer d’autres manières de faire avec le territoire ? Comment les différents opérateurs de l’action publique pourraient-ils concrètement se ressaisir de cette approche renouvelée de la prospective ? Quels impacts sur les cultures professionnelles ?

Soumettre, comme nous le proposons dans cet appel, la prospective territoriale à l’épreuve de la prise en compte de la multiplicité des opérateurs, humains et non humains (ressources, animaux, éléments – fleuves, etc.), constitue l’occasion d’ajuster (Ledrut, 1968) l’épistémologie et les méthodes/pour enfin faire avec les inouïs de Dominique Boullier (2009), ces « êtres qu’on n’entend pas ». Une évolution qui engage aussi une profonde transformation de nos subjectivités politiques ou de nos cultures politiques.

Ce numéro est susceptible d'accueillir des contributions ayant trait aux trois grandes étapes de la démarche prospective : 

Un axe méthodes d’enquête et (re)connaissance des opérateurs du territoire : 

Une première série de contributions analysera la constitution des savoirs prospectifs pour considérer des « problèmes », car d’une part, celle-ci suscite des gestes d’enquête et, d’autre part, contribue à construire les enjeux. Les articles proposés pourront présenter cette étape comme une expérimentation, située entre l’expérience et l’enquête, plutôt que comme une activité de constitution de savoirs normatifs. La pratique prospective permet de générer des savoirs et donc de les transmettre (Ingold, 2018) : elle transforme celle/celui qui la met en œuvre en l’ouvrant « aux choses et au monde » (Zask, 2015). Les expérimentations d’éducation de/par la prospective sont notamment riches d’enseignement. À la suite des nombreux travaux en sociologie des sciences montrant que les méthodes de l’enquête et les objets étudiés sont liés, cet axe souhaite questionner les liens entre constitution du savoir et reconnaissance : Quels sont les savoirs générés et transmis ? Quelle place est laissée aujourd'hui dans les démarches prospectives aux catégories émiques, celles mobilisées par l’Autre, dans l’analyse de problèmes ?  Quelle place est faite aux savoirs des "inouïs", humains et non humains dans le travail d’enquête et comment leurs prises en compte peuvent venir modifier les frontières d’une « communauté politique » ? Comment le travail d’enquête peut devenir producteur d’une expérience démocratique ?

Un axe représentations et publicisation :

Une deuxième série de textes portera sur la question de la circulation des savoirs produits par l’enquête et les manières de (re)présenter ceux-ci à d’autres. Cet axe souhaite ouvrir le questionnement à propos des chaînes de représentation des savoirs à des réflexions à propos de modalités de représentation qui permettent de laisser la place à nos incertitudes. Cette « indiscipline intellectuelle » résonne d’ailleurs avec l’approche défendue par les premiers promoteurs de la prospective. Les travaux en cartographie sensible (Olmedo, 2015) sont à ce titre particulièrement intéressants. Comment peut-on penser des objets ou des façons de faire pour rendre compte d’autres repères, d’autres formes du sensible ? Quelles sont les représentations envisagées pour améliorer les rapports de co- existence dans un espace ? Comment ces objets peuvent-ils devenir publics et se transformer à l’épreuve d’autres regards ? 

- Un axe qui articule compréhension et action : 

Une troisième série de textes portera sur la démarche prospective comme projet politique (Clarke et al., 2014, p. 14). Il suppose le choix d’une trajectoire collective susceptible d’aboutir à une situation possible souhaitable, et, par suite, l’identification des étapes clés permettant d’y parvenir. Les instruments d’une action publique, étatique ou non, ne sont pas des outils axiologiquement neutres, ils sont au contraire « porteurs de valeurs, nourris d’une interprétation du social et de conceptions précises du mode de régulation envisagé » (Lascoumes, Le Galès, 2004). Comment aborder ce temps stratégique, normatif, en incluant l’ensemble des opérateurs de la fabrique du territoire ? Doit-on renoncer à la construction d’un « projet » (catégorie propre elle aussi à la modernité) dès lors que l’on entend faire avec les inouïs ? S’agit-il en reconnaissant les inouïs, non seulement en tant que spectateurs, mais aussi en tant qu’acteurs et auteurs, d’engager une réflexion sur les intérêts communs et de construire l’agir, et notamment l’agir politique, à l’aune de ces intérêts ? Sommes-nous conduits à réinterroger l’agir, à moins l’envisager comme un composé de « principes fermes » et d’« actes efficaces », mais plutôt comme la mise à l’épreuve d’hypothèses qui deviennent l’occasion de tâtonnement, de remises en causes et d’errements (Zask, 2015). Comment peuvent également s’articuler les nouveaux régimes de savoir et de représentation sus évoqués avec l'action, autrement dit, de quelle manière mobiliser ces savoirs et représentations pour préparer/provoquer les changements nécessaires ? C’est finalement la démarche prospective en son entier qui est interrogée : comment penser demain, comment penser l'habitabilité du monde et participer à la rendre encore possible ?

Échéances et format des articles attendus

  • Les textes (entre 35 000 et 48 000 signes) sont à soumettre à la rédaction de la revue Géographie et cultures (gc@openedition.org)
  • Date limite d’envoi des textes : 1er décembre 2020

  • Les instructions aux auteur.e.s sont disponibles en ligne : https://journals.openedition.org/gc/605
  • Les articles seront évalués en double aveugle.

Indications bibliographiques :

Aït Touati Frédérique, Arènes Alexandra, Grégoire Axelle, Terra Forma. Manuel de cartographies potentielles., Société d’Objets Cartographiques, 2019.

Berque Augustin, Les Raisons du paysage : de la Chine antique aux environnements de synthèse, Paris, Hazan, 1995.

Berque Augustrin, « L’écoumène : mesure terrestre de l’homme, mesure humaine de la terre. Pour une problématique du monde ambiant », L’espace géographique, p. 299-305, 1993.

Berque Augustin, Médiance. De milieux en paysage, Montpellier, Reclus (Documentation française), 1990.

Boullier Dominique, « Choses du public et choses du politique. Pour une anthropologie des inouïs. » Carrel Marion, Ion Jacques, Neveu Catherine, Les intermittences de la démocratie. Formes d’action et visibilité citoyenne dans la ville, L’Harmattan, p. 1-14, 2009.

Charbonnier Pierre, « L’ambition démocratique à l’âge de l’anthropocène », Esprit 2015/12 (Décembre), p. 34-45.

Descola Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, NRF Gallimard, 2005.

Ingold Tim, L’anthropologie comme éducation, Rennes, PUR, 2018.

Latour Bruno, Nous n'avons jamais été modernes. Essai d'anthropologie symétrique, 1991.

Lévy Jacques, « Revisiter le couple géographie physique/géographie humaine », les Actes du FIG (Festival International de Géographie), 1999.

Lussault M., Stock M., « ‘‘Doing with space’’: towards a pragmatics of space », Social Géography Discussions, 2009. 

Olmedo Elise, « Cartographie sensible. Tracer une géographie du vécu par la recherche-création », Thèse de doctorat en géographie sous la direction de Jean-Marc Besse, soutenue le 13 novembre 2015 à l’université de Paris 1.

Tsing Anna Lowenhaupt, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, Paris, La Découverte, 2017.

Vidal Chloë, « La prospective territoriale dans tous ses états. Rationalités, savoirs et pratiques de la prospective (1957-2014) », Thèse de doctorat en géographie sous la direction de Michel Lussault et Jean-Jacques Wunenburger, soutenue à l’ENS de Lyon le 5 juin 2015.

Zask Joëlle, « La politique comme expérimentation », In Dewey John, Le public et ses problèmes, trad. Joëlle Zask, Gallimard, 2015.

Subjects

Date(s)

  • Tuesday, December 01, 2020

Keywords

  • habitabilité, prospective, territoire, opérateur, démarche prospective

Contact(s)

  • Emmanuelle Dedenon
    courriel : emmanuelle [dot] dedenon [at] cnrs [dot] fr

Information source

  • Emmanuelle Dedenon
    courriel : emmanuelle [dot] dedenon [at] cnrs [dot] fr

To cite this announcement

« Thinking the habitability of the world: a challenge to the territorial prospective », Call for papers, Calenda, Published on Thursday, July 02, 2020, https://calenda.org/788238

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