AccueilConquérir, soumettre, gouverner : théories et pratiques de la « pacification » dans les mondes normands

Conquérir, soumettre, gouverner : théories et pratiques de la « pacification » dans les mondes normands

Conquering, Subduing, Governing: Theories and Practices of “Pacification” in the Norman Worlds (Viking World, Normandy, British Isles, Southern Italy and Sicily, 9th-12th Century)

Monde viking, Normandie, îles Britanniques, Italie méridionale et Sicile (IXe-XIIe siècle)

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Publié le mardi 02 mars 2021

Résumé

Ce colloque propose d’orienter une réflexion portant sur la transition entre l’état de guerre inhérent à une conquête territoriale, et l’état de paix censé inaugurer l’émergence d’une nouvelle construction politique. Cet « entre deux » pose un ensemble de questions (sur l’exercice de la violence et les différentes logiques à l’œuvre, militaire, socio- politique, économique, territoriale, juridique) que cette rencontre voudrait contribuer à résoudre dans une approche comparatiste entre des situations très différentes dans le monde viking, les îles Britanniques et en Méditerranée. Ces questionnements amèneront à s’interroger sur la pertinence de parler de stratégies de « pacification » et de discuter l’usage – dans un contexte médiéval – de la notion de pacification par un croisement historiographique avec d’autres périodes, en prenant soin de s’extraire de tout anachronisme, ou en assumant cet anachronisme méthodologique.

Annonce

Argumentaire

Le passage de l’état de guerre, présidant à une conquête territoriale, à l’état de paix nécessaire à une nouvelle construction politique est de moins en moins pensé comme un fossé qualitatif qui séparerait la violence guerrière exercée par de féroces conquérants, d’une part,  de l’établissement apaisé de nouvelles formes de gouvernement sur des territoires et les populations conquis de l’autre. Souvent perçues comme deux états antinomiques, la guerre et la paix laissent peu de place, dans la pensée historique contemporaine, à des situations d’entre-deux dans lesquelles la violence des affrontements, même toujours présente ou mise en réserve, n’a plus la première place.

Un renouvellement historiographique important propose depuis peu des relectures fortes de ces temps de transition, précisément autour des « mondes normands », en distinguant toujours avec soin les cas de figure, qui ne sont pas assimilables à un modèle unique. Un exemple pertinent est donné par les différentes expériences vikings à l’ouest et à l’est de l’Europe, dont les travaux récents soulignent la variété, selon les contextes et les sociétés rencontrées[1]. Pour la Normandie, l’insertion rapide des chefs scandinaves dans le tissu sociopolitique franc et la continuité originale d’institutions carolingiennes en Normandie plaident pour des situations de compromis et de cohabitation entre les nouveaux-venus et la population locale[2]. La conquête de l’Angleterre par Guillaume, si elle est marquée par la violence et le remplacement des élites anglo-saxonnes par celles venues du Continent, se singularise par une entreprise idéologique sans précédent visant à créer le consensus sur la légitimité du nouvel ordre normand et sa continuité avec le régime antérieur[3]. Plus anarchique, plus lente également, la conquête « normande » du Mezzogiorno est un processus assimilable à une infiltration[4], une imprégnation et qui mêle à la fois guerre de conquête, lutte défensive et compétition entre les conquérants, et donc en même temps conflit et concurrence, combats et construction politique. L’ensemble joue de l’affrontement comme des alliances, des politiques matrimoniales, et de la coopération de certaines populations locales. Quelques décennies après la fin de la conquête de la Sicile, le roi Roger II lance une nouvelle opération de conquête très particulière en Tunisie, dans une logique partagée entre expansion impérialiste et « colonialisme » économique[5]. Là encore est élaborée rapidement une relation spécifique avec les populations locales, arabophones et musulmanes (comme l’étaient celles de la Sicile), qui repose en particulier sur la délégation de fragments de l’autorité publique à leurs élites.

De fait, le passage de la conquête à la construction politique, dans le monde viking, en Normandie, dans l’Angleterre post-Hastings comme dans l’Italie méridionale et la Sicile du XIe siècle ne saurait plus, lui non plus, être conçu de manière binaire comme un processus en deux temps exclusifs l’un de l’autre, faisant se succéder la guerre à la paix, et confrontant de glorieux conquérants dominateurs à des populations soumises et passives. Au contraire, les travaux récents ont insisté sur une participation active de populations conquises à un nouvel ordre politique où elles cherchaient à trouver leur place.

Ces renouvellements historiographiques sur diverses constructions politiques issues de conquêtes souvent qualifiées de « normandes », invitent à reprendre, par le biais d’une approche comparatiste, les modalités du passage de la conquête à la paix et à la stabilisation étatique. La perspective d’une construction durable nécessitait en effet la fondation d’un consensus sur le gouvernement des conquérants sur, et avec, les populations « indigènes ». Ainsi, plusieurs logiques encadrant leurs rapports se dessinent :

  • Une logique de mobilité sociale et/ou géographique[6]: quelle est la trajectoire des conquérants ? A-t-elle été déjà été précédée d’une expérience de la conquête ? Selon quelles modalités ? Dans quelle stratégie sociale ou politique s’insère cette mobilité (exil, promotion…) et, le cas échéant, dans quel(s) réseau(x) s’opère-t-elle?
  • Une logique sociopolitique[7]: quel est le comportement à l’égard des structures sociopolitiques préexistantes, et des élites qui les tiennent ? Constate-t-on une revendication de continuité ? Un remploi d’héritages avec ou sans modification des institutions anciennes, modifiées ou non derrière la coquille vide de leurs dénominations résiduelles? L’élimination massive ou sélective des anciennes élites ? La création de formes d’adhésion et de participation des communautés conquises et la reconfiguration politique des élites, et en particulier ce qu’on peut désigner par la catégorie des « élites moyennes », rurales et urbaines (boni homines et représentants des communautés) ? L’ intégration idéologique ou matrimoniale, la formation de nouvelles identités ? etc.
  • Une logique économique : comment se met en place l’intégration économique (c’est-à-dire aussi fiscale, par le biais de l’imposition sur les transactions marchandes et l’imposition sur la terre) des territoires conquis ? Captation / partage des terres, transformation (ou non) de paysans libres en dépendants, du statut des esclaves après la conquête ? Techniques de taxation ? Mise en place d’une économie confiée, ou non, à des groupes ou individus extérieurs?
  • Une logique juridique : Quel est le système de légitimation de la conquête ? Passe-t-elle par des traités ou d’autres formes de compromis ? Quelle place y occupe la violence et comment celle-ci se trouve-t-elle légitimée ? Quels sont les statuts reconnus aux différentes populations, ainsi que leur capacité à vivre sous le droit en usage avant la conquête ? En quoi constate-t-on l’adoption ou l’adaptation des corpus législatifs ?
  • Une logique militaire : comment le territoire se « neutralise »-t-il ? Comment les révoltes éventuelles des populations locales sont-elles abordées ? La réponse apportée par les autorités à ces révoltes diffère-t-elle de celle opposée aux révoltes « internes » (des barons par exemple) ?
  • Une logique spatiale ou territoriale, qui recoupe en partie les précédentes : dans quelle mesure l’encadrement des populations conquises passe-t-elle aussi par la construction ou l’aménagement de lieux, souvent fortifiés, destinés à s’assurer la maîtrise du pays et de ses habitants ?[8] Se pose aussi la question d’une appropriation symbolique du territoire (ex. le devenir des anciens lieux de pouvoir et leur éventuelle réappropriation).

L’ensemble de ces questionnements et logiques revient à chercher s’il existe, consciemment ou non, des stratégies de « pacification » qu’on pourrait, au risque (assumé) de l’anachronisme, comparer avec les grands théoriciens de la pacification des peuples colonisés au XIXe siècle – dans la lignée, pour la France, d’un Lyautey, d’un Gallieni ou de celui qui fut probablement leur inspirateur méconnu, Pennequin[9]. Il ne s’agit évidemment pas de chercher des origines médiévales aux théories de la pacification coloniale moderne, ni de très évanescents et discutables liens de transmission entre des modes historiques de pacification et les stratégies éprouvées les puissances coloniales des XIXe-XXe siècles. Au contraire, l’idée serait de reprendre les sources historiographiques, hagiographiques, archéologiques, diplomatiques médiévales, et de se demander si, au-delà de la reconstruction documentaire, il existait alors une politique, même implicite, même pragmatique et arrangée sur le coup, de « pacification », faite de répression et de coopération avec les populations locales.

Afin que la rencontre scientifique remplisse efficacement ses promesses de renouvellement, il est demandé aux contributeurs de respecter les attendus des questions posées. Les communications pourront croiser plusieurs logiques évoquées ci-dessus, mais sera encouragée une optique comparatiste entre les espaces des mondes normands et/ou avec d’autres contextes historiques.

Modalités de contribution

Les interventions (30 min) seront présentées en français ou en anglais. Les propositions de communication sont attendues avec un résumé (ou au moins les grandes lignes du sujet abordé)

au plus tard pour le 1er mai 2021.

Elles seront à retourner à l’une des adresses suivantes :

  • pierre.bauduin@unicaen.fr
  • annick.peterscustot@univ-nantes.fr
  • simon.lebouteiller@gmail.com

Organisateurs

  • Pierre Bauduin (Université de Caen Normandie, CRAHAM UMR 6273)
  • Annick Peters-Custot (Université de Nantes, CRHIA EA 1163)
  • Simon Lebouteiller (Université de Paris-Sorbonne, CRAHAM)

Comité scientifique

  • Pierre Bauduin (Université de Caen Normandie, CRAHAM UMR 6273)
  • Annick Peters-Custot (Université de Nantes, CRHIA EA 1163)
  • Simon Lebouteiller (Université de Paris-Sorbonne, CRAHAM)
  • Rosanna Alaggio (Università degli Studi del Molise)
  • Julia Becker (Université  de Heidelberg)
  • Alban Gautier (Université de Caen Normandie, CRAHAM)
  • Judith Green (Univeristé d’Edimbourg)
  •  Ryan Lavelle (Université de Winchester)

Notes

[1] Pierre Bauduin et Alexander E. Musin (éd.), Vers l’Orient et vers l’Occident : Regards croisés sur les dynamiques et les transferts culturels des Vikings à la Rous ancienne, Caen, 2014.

[2] Pierre Bauduin, La première Normandie (Xe-XIe siècles). Sur les frontières de la Haute-Normandie : identité et construction d’une principauté, Caen, 2004 ; M. Hagger, Norman Rule in Normandy (911-1144), Woodbridge, 2017.

[3] David Bates, Normans and Empire : the Ford lectures delivered in the University of Oxford during Hilary term 2010, Oxford, 2013 ; Idem, William the Conqueror, New Haven, 2016, trad. française : Guillaume le Conquérant, Paris, 2019 ; Véronique Gazeau et Dan Ioan Mureşan (éd.), Les couronnements royaux de Guillaume Ier et de Mathilde (1066, 1068) : la Normandie, l’Angleterre, l’Europe, Actes de la journée d’étude du 30 novembre 2016 à l’université de Rouen Normandie, numéro des Annales de Normandie, 2019/1.

[4] Graham Loud, « Migration, Infiltration, Conquest and Identity: the Normans of Southern Italy c. 1000-1130 », in Le migrazioni nell’Alto Medioevo (Spolète, 5-11 avril 2018), Spolète, 2019 (Settimane … LVI), t. 1, p. 339-360.

[5] Annliese Nef, Conquérir et gouverner la Sicile islamique, Rome, 2011.

[6] Shane McLeod, The Beginning of Scandinavian Settlement in England: the Viking « Great Army » and Early Settlers, c. 865-900, Turnhout, 2014.

[7] Voir par exemple Annick Peters-Custot, Les Grecs de l'Italie méridionale post-byzantine (IXe-XIVe siècle). Une acculturation en douceur, Rome, 2009.

[8] John A. Davies, Angela Riley et Jean-Marie Levesque (éd.), Castles and the Anglo-Norman World: proceedings of a conference held at Norwich Castle in 2012, Oxford, 2016.

[9] Voir par exemple Jean-François Klein, « La « pacification », un processus impérial », Encyclopédie pour une histoire numérique de l'Europe, mis en ligne le 22/06/20: https://ehne.fr/fr/node/12418

Catégories

Lieux

  • Cerisy-la-Salle, France (50)

Dates

  • samedi 01 mai 2021

Mots-clés

  • monde viking, Normandie, Angleterre, Italie, Sicile, pacification

Contacts

  • Annick Peters-Custot
    courriel : annick [dot] peterscustot [at] univ-nantes [dot] fr
  • Pierre Bauduin
    courriel : pierre [dot] bauduin [at] unicaen [dot] fr
  • Simon Lebouteiller
    courriel : simon [dot] lebouteiller [at] unicaen [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Micaël Allainguillaume
    courriel : micael [dot] allainguillaume [at] unicaen [dot] fr

Licence

CC0-1.0 Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la Creative Commons CC0 1.0 Universel.

Pour citer cette annonce

« Conquérir, soumettre, gouverner : théories et pratiques de la « pacification » dans les mondes normands », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 02 mars 2021, https://doi.org/10.58079/164s

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