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Absence(s) - de l'invisible à l'impensé en géographie

Journées des jeunes chercheurs de l'Institut de géographie 2021

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Published on Thursday, April 08, 2021Thursday, April 08, 2021 by João Fernandes

Summary

Le rôle d'une géographie qui s'intéresse à l'absence est d'éclairer et les visibles, et les invisibles, dans leurs interrelations et leurs manifestations spatiales. De plus, il s'agit ici de s'interroger sur les présences et absences de la géographie et des géographes dans les débats de société. Cet appel à communication tient donc à mettre en valeur ce type d'approches encore trop rares et peu valorisées, tout en cherchant à comprendre ce que ces absences révèlent sur nos pratiques de recherche.

Announcement

Journée des Jeunes Chercheurs de l’Institut de Géographie – 27 Septembre 2021

Argumentaire

Les "blancs de la carte" au XVIIIème siècle, synonymes d'absence de connaissances sur des territoires entiers, jouaient un rôle moteur dans l'exploration et la production de savoirs géographiques. Aujourd'hui, l'absence elle-même comme sujet en géographie apparaît comme un "blanc", car si l'étymologie latine du terme, absens, nominatif de abesso "être loin", atteste de sa dimension intrinsèquement spatiale, ce concept a surtout été investi par l'histoire et la philosophie. La géographie, science du réel observable, attachée à la matérialité du terrain comme méthode de recherche, a longtemps éprouvé des difficultés à s’emparer d’une réalité délicate à saisir.

Dès lors, des courants de géographie culturelle anglophone et francophone se sont réappropriés des objets peu étudiés parce qu'intangibles ou peu visibles. Ainsi, les numéros de Cultural Geography (2013, 2008), Space and Culture (2001) et Géographie et cultures (2018a, 2018b et 2020) témoignent d'un regain d'intérêt pour les réflexions sur l'absence et ses objets. Cette géographie culturelle tend à démontrer que l'absence ne peut être assimilée au néant car elle possède une dimension matérielle, relationnelle et sociale, vectrice de nouvelles analyses utiles à la compréhension de la structure de l'espace. Aborder l'absence comme sujet et en définir les acteurs et les producteurs est donc ce qui la distingue du vide, de ce qui n'a pas de réalité (Meier, Frers et Sigvasdotter, 2013). L’absence est donc à penser de manière relationnelle, en lien avec des réalités sociales, politiques et spatiales.

D’un point de vue épistémologique, l'absence peut être envisagée comme moteur de la recherche. S'en saisir permet ainsi de renouveler des thématiques anciennes de la géographie. Un concept tel que celui de la « double absence » d'A. Sayad (1999) permet par exemple d’intégrer l’absence comme un élément central, et donc concret, de la migration. Concevoir l’absence, c’est également se confronter à la question des choix d’approches et d’objets d’études ; c'est notamment envisager la concentration des études sur certains espaces, objets ou thématiques au détriment d’autres (Robic, 2006). Si tous les sujets ne peuvent être abordés, toutes les approches ne bénéficient pas de la même attractivité, ni de la même valorisation par l'ensemble des acteurs de la connaissance scientifique. Quel retour réflexif adopter sur ce qu’on laisse de côté ? Et comment celui-ci peut permettre une évolution des horizons géographiques ? Ce sont autant de questions qui s'imposent à nous. Enfin, la pensée de l’absence renvoie aux réflexions quant à la capacité et à la légitimité des géographes à investir des champs de recherche qui sont davantage explorés par d’autres disciplines scientifiques.

Le rôle d'une géographie qui s'intéresse à l'absence est alors d'éclairer et les visibles, et les invisibles, dans leurs interrelations et leurs manifestations spatiales. De plus, il s'agit ici de s'interroger sur les présences et absences de la géographie et des géographes dans les débats de société. Cet appel à communication tient donc à mettre en valeur ce type d'approches encore trop rares et peu valorisées, tout en cherchant à comprendre ce que ces absences révèlent sur nos pratiques de recherche.

Axes de réflexions

Les espaces vécus de l'absence et des absents

Dans le cadre de cette journée, nous souhaitons donner voix aux travaux qui mettent au cœur de leurs réflexions l'absence et les absents en s'attachant à montrer ce qui les lie à la société et à l'espace. Selon D. De Lyser (2014), la géographie culturelle aborde cette thématique selon quatre axes : la géographie des fantômes et de la spectralité ; celle des morts et des disparus (plus largement celle des corps absents tels que les prisonniers et les internés) ; la géographie des objets disparus et enfin le traitement des paysages de l'abandon et de la dégradation. L'ensemble des recherches mettant en avant les formes spatiales provoquées par l'absence, telles que les cimetières, les salles de visite des prisons, ou encore les monuments aux morts (Meier, Frers et Sigvardsdotter, 2013 ; Moran & Disney, 2018), s'inscrivent particulièrement dans les thématiques de cette journée. Cette géographie des lieux met en avant des espaces vécus auxquels est attribuée une puissante charge idéelle. Une passerelle avec une géographie des représentations peut donc être envisagée, ce qui nous conduit à questionner les marques de l'absence et leur influence sur les manières d'appréhender l'espace.  

Cette convocation de l'invisible, à l'inverse de l'oubli, lui donne une présence à travers des pratiques sociales et matérielles (Meyer, 2012). Le champ de la géographie, par une approche des lieux, trouble la définition dichotomique qui distingue l'absence de la présence, et permet de poursuivre le travail perpétuel de définition et de compréhension du concept d'espace social. La figure du ruban de Möebius illustre parfaitement ce rapport entre espace social et espace vécu qui est un rapport continu dans le temps mais marqué par des contacts ponctuels dans la sphère matérielle. La mémoire joue un rôle majeur dans l'existence de ces points de contact. Ce concept a été largement investi par la géographie, notamment avec le renouvellement dans les années 1990 des études sur l'articulation entre lieux et mémoires (Chevalier et Hertzog, 2018). Que peut alors apporter le concept de l’absence à cette géographie de la mémoire ? La spatialisation de l’absence peut-elle se faire en dehors de ces lieux véhiculant la mémoire ? L’absence peut-elle aussi convoquer les possibles du futur ? sont autant de questions à soulever.

Les territoires conçus de l’absence

Au sein de cette journée, nous souhaitons également questionner les liens entre absence, pouvoir et territoire. La construction de certains territoires comme “terra nullius” a en effet pu justifier les velléités de conquête et de contrôle des puissances coloniales (Laboulais, 2004). De même, l’absence de représentation des quartiers noirs sur les cartes des villes sud-africaines a participé de la domination raciale durant le régime d’Apartheid (Stickler, 1990). L’absence apparaît donc également comme un instrument permettant l’appropriation d’un territoire et l’exercice d’une domination. Elle est en cela un concept fécond dont peut se saisir la géographie politique.

Cela étant, l'absence en tant que stratégie n'est pas l'apanage des entreprises de domination : si l'on peut subir l'absence, elle peut faire l'objet d'un choix. L'absence dans l'espace public peut autant relever d'un refus d'y participer que d'une volonté d'y intervenir ponctuellement. Ainsi, la question de la clandestinité, tant des sans-papiers (Sigvarsdotter, 2012) que de groupes musicaux prônant des idéologies politiques en marge (Beauguitte et Pecout, 2019), témoigne de cette agencéité à apparaître ou non dans le temps et l'espace, de s’y rendre absent ou présent.

Questionner les phénomènes de territorialisation par l'absence, sans s'attacher à une échelle spécifique, permet de renouveler la problématisation des processus de production de l'espace : que révèle l’analyse des territoires oubliés, délaissés ou non représentés ? Comment la dialectique entre absence et pouvoir participe de la production et de l’aménagement de l’espace ? Existe-t-il des espaces exempts de rapports de pouvoir et de logiques territoriales ? 

L'absence et ses méthodologies

Au-delà du concept, l'absence est aussi une réalité méthodologique pour bon nombre de travaux. Le questionnement sur la relation entre absence et méthode est multiple. D'abord, se pose la question des méthodologies les plus adaptées à l'étude de l'absence. En effet, la dimension très empirique du concept d'absence a pu faire émerger des approches créatives et originales afin de s’emparer de ce nouvel objet, comme encourager une réappropriation de méthodes conventionnelles des sciences sociales (De Lyser, 2014).  

Par ailleurs, le volume croissant de données disponibles rend les inconnues territoriales moins visibles pourtant toutes les données ne sont pas toujours accessibles ou mobilisables aisément ; de la même manière tous les terrains ne sont pas toujours à portée, matériels ou existant à l'époque de l'analyse. L’absence de données, de terrain ou d’observations directes possibles apparaît donc comme un défi méthodologique. Les stratégies pour pouvoir mener ses recherches face à ces absences peuvent prendre différentes formes : la modélisation comme une "alternative au terrain" (Cura, Gravier, Nahassia, 2017), l'expérimentation de réalisation de terrain à distance ou encore le développement de méthodologies plus sensibles et participatives.

Aborder l'absence nécessite enfin d'engager une réflexion sur ce que signifie représenter et sur les choix de représentation. Cela concerne en premier lieu les questions de représentations - cartographiques ou non - mais une réflexion similaire peut être abordée à l’égard de l’ensemble des productions scientifiques : ce que le chercheur peut déontologiquement publier, les échecs et errements qu’il s’autorise à révéler, les sujets et objets oblitérés.

L'absence est ainsi un concept transversal entre différents champs de la géographie, permettant d'apporter un regard complémentaire à une multitude de réflexions méthodologiques, qu'elles soient anciennes ou récentes. Quels sont les défis méthodologiques posés par les travaux sur l'absence ? Dans un contexte d'exigence à l'innovation méthodologique, quelles stratégies adopter face à l’absence de données ou de terrain ? Quelles réflexions engager sur la part du chercheur dans la production de certaines absences ?

Les géographes, les grands absents ?

Pour finir, après l’absence comme objet d’études ou méthode, nous proposons également de réfléchir à l'absence de la géographie dans le débat public et politique. Comme le souligne Yves Lacoste dans l'édition augmentée de son essai « La géographie ça sert, d’abord, à faire la guerre », l’influence vidalienne a contribué à faire apparaître la géographie (française) comme une discipline apolitique, à l’écart des sciences sociales et cantonnée à l’étude des « faits physiques ». Cette approche a longtemps empêché l’essor de débats épistémologiques sur les concepts géographiques et plus largement sur son rôle dans la société. Cela s’illustre notamment par un désaveu de la géographie comme discipline scolaire malgré un intérêt croissant des étudiants pour les questions géopolitiques – dont se sont emparés l’histoire, la sociologie ou encore l’économie. Les crises récentes, parmi lesquelles la crise environnementale (Chartier & Rodary, 2016), les « Gilets Jaunes » (Depraz, 2019) ou la Covid-19 ont néanmoins vu un retour en grâce de la géographie et des géographes dans les débats publics. Tout ceci ouvre de nouvelles pistes de réflexion sur le rôle politique inhérent à la discipline. Ainsi, cette journée d’études accueillera-t-elle avec grand intérêt des réflexions sur la place (renouvelée) de la géographie dans l’analyse des crises récentes ou encore dans les programmes scolaires.

Bibliographie indicative

Barthe-Deloizy Francine, Bonte Marie, Fournier Zara et Tadié Jérôme. 2018. « Géographie des fantômes », Géographie et cultures, n° 106, p. 5-15.

Beauguitte Laurent, Pecout Hugues. Analyse relationnelle d’une scène musicale extrême, le Darah & Maruah movement (Malaisie, Singapour). Cinquième rencontre Réseaux et histoire, Oct 2019, Rennes, France. ffhalshs-02360137

Chartier Denis et Rodary Estienne. 2016. Manifeste pour une géographie environnementale. Géographie, écologie, politique. Presses de Sciences Po, « Académique », 2016, 440 pages.

Chevalier Dominique et Hertzog Anne. 2018. « Introduction », Géographie et cultures, n° 105, p. 5-10.

Cura Robin, Gravier Julie et Nahassia Lucie, 2017. « Comprendre les dynamiques d’un territoire qui n’existe plus : quelles alternatives au terrain pour l’étude d’un espace sur le temps long ? », Journée des jeunes chercheurs de l’Institut de Géographie de Paris (JIG 2017), Paris, France, 6 Avril 2017 DeLyser, Dydia. 2014. « Tracing absence: enduring methods, empirical research and a quest for the first neon sign in the USA », Area, vol. 46, n° 1, p. 40-49.

Depraz Samuel. 2019. " La géographie est-elle une science engagée ? Fracture(s) territoriale(s) et gilets jaunes". Historiens & Géographes, n° 446, p. 25-29

Laboulais Isabelle (dir.). 2004. Combler les blancs de la carte  : Modalités et enjeux de la construction des savoirs géographiques (xviie-xxe siècle), Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, 314p.

Lacoste Yves. 2014. La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre. Édition augmentée. La Découverte, 254p.

Madder Jo Frances et Adey Peter, 2008 « Spectro-Geographies », in Cultural geographies, London :

Arnold, p. 291-402

Meier Lars, Frers Lars et Sigvardsdotter Erika. 2013. « The importance of absence in the present: practices of remembrance and the contestation of absences », cultural geographies, vol. 20, n° 4, p. 423-430.

Meyer Morgan. 2012. Placing and tracing absence: A material culture of the immaterial. Journal of Material Culture, SAGE Publications (UK and US), vol. 17, n° 1, p. 103 - 110.

Moran Dominique et Disney Tom. 2019. « ‘It’s a horrible, horrible feeling’: ghosting and the layered geographies of absent–presence in the prison visiting room », Social & Cultural Geography, vol. 20, n° 5, p. 692-709.

Robic Marie-Claire(dir.). 2006. Couvrir le monde -Un grand XXe siècle de géographie française, ADPF, 229p.

Sayad Abdelmalek, La Double Absence. Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré, Paris, Seuil, 1999, 448p.

Shields Rob. 1992. « A Truant Proximity: Presence and Absence in the Space of Modernity », Environment and Planning D: Society and Space, vol. 10, n° 2, p. 181-198.

Surun Isabelle, Combler les blancs de la carte. Modalités et enjeux de la construction des savoirs géographiques (xvii-xx siècle), Presses Universitaires de Strasbourg, 2004,

Sigvardsdotter Erika. 2012. « Presenting absent bodies: undocumented persons coping and resisting in Sweden », cultural geographies, vol. 20, n° 4, p. 523-539.

Stickler P.J. 1990. « Invisible towns : A Case Study in the Cartography of South Africa », GéoJournal, vol. 22, n° 3, p. 329-333.

Modalités de participation

La journée se déroulera le lundi 27 septembre 2021 à Paris à l’Institut de Géographie, 191 rue SaintJacques, 75005. Nous espérons évidemment tenir cette journée en présentiel mais nous adapterons à la situation sanitaire pour ne pas être absents de la production scientifique.

Deux formes de communication (individuelle ou collective) sont possibles :

  • Une présentation orale suivie des questions de l’assemblée
  • Un poster scientifique qui sera exposé à l’Institut de Géographie toute la semaine de la JIG

Pour soumettre une communication, merci d’envoyer

avant le 15 mai 2021

une proposition à l’adresse suivante : representantsdoctorants.ed434@gmail.com avec les informations suivantes :

  • Les noms, prénoms, institutions et courriel de tous les co-auteurs/intervenants
  • Le titre de la communication
  • Un résumé de la communication en 2500-3000 signes (espaces compris) ou un résumé du poster en 1500-2000 signes
  • Une bibliographie sélective

L’acceptation des communications sera communiquée avant la fin juin 2021

 Comité scientifique

  • Marie BONTE
  • Dominique CHEVALIER
  • Robin CURA
  • Xavier DESJARDINS
  • David GOEURY
  • Brenda LE BIGOT
  • Djemila ZENEIDI

Comité d’organisation

  • Marion ALBERTELLI
  • Tristan DOUILLARD
  • Adrian GOMEZ-MANAS
  • Mathilde JOURDAM-BOUTIN
  • Lilia KHELIFI
  • Mathilde PEDRO
  • Clément NICOLLE
  • Thomas ROSENTHAL
  • Quentin WACKENHEIM

Places

  • Institut de Géographie - Grand Amphithéâtre - 191 rue Saint-Jacques
    Paris, France (75)

Date(s)

  • Saturday, May 15, 2021Saturday, May 15, 2021

Keywords

  • Absence, géographie, mémoire, méhtodologie, impensé, invisible, morts, disparus, migrations

Contact(s)

  • Mathilde Jourdam-Boutin
    courriel : m [dot] jourdamboutin [at] gmail [dot] com
  • Comité d'organisation de la JIG 2021
    courriel : representantsdoctorants [dot] ed434 [at] gmail [dot] com

Information source

  • pour le comité d'organisation Jourdam-Boutin Mathilde
    courriel : representantsdoctorants [dot] ed434 [at] gmail [dot] com

To cite this announcement

« Absence(s) - de l'invisible à l'impensé en géographie », Call for papers, Calenda, Published on Thursday, April 08, 2021Thursday, April 08, 2021, https://calenda.org/862724

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