HomeLa pratique de l'islam au travail

HomeLa pratique de l'islam au travail

La pratique de l'islam au travail

Conflits, arrangements et dépassements

*  *  *

Published on Tuesday, April 13, 2021Tuesday, April 13, 2021 by João Fernandes

Summary

Les marchés islamiques créent des opportunités de travail, de carrière, de nouveaux corps de métiers et sont investis par des acteurs économiques qui cherchent à concilier les prescriptions islamiques à leurs activités professionnelles. Pour autant la pratique de l’islam dans le champ professionnel ne concerne pas seulement les marchés islamiques. Elle est une question de société, parfois saisie par le politique, qui touche aussi bien le monde de l’entreprise que le marché de l’emploi. Elle révèle, avec l’irruption de pratiques islamiques dans les espaces et le temps de travail, des conflits de normes et de pratiques, des difficultés d’accès et de maintien dans l’emploi mais aussi des arrangements et des formes de dépassement par le biais de la création d’entreprise, de l’entrepreneuriat ou encore la création d’espaces de cultes pour permettre aux musulman.es de pratiquer la prière sur leurs lieux de travail, par exemple.

Announcement

Argumentaire

Les marchés islamiques, de production et de consommation d’objets islamiques (produits et services), s’instituent à l’échelle globale, dans des pays musulmans tout autant que non musulman. Ils puisent leurs sources de légitimité et leurs modèles de pratiques des prescriptions issues de la sharîa – Coran et sunna, tradition prophétique – sans s’opposer au modèle hégémonique néolibéral (Göle, 2000 ; Haenni, 2005, Bergeaud Blackler, 2017). Ces marchés se développent le plus souvent dans des secteurs marchands déjà existants (cosmétique, bio, snacking et restauration rapide, mode, alimentation, fitness, bien-être, thérapie, finance éthique et solidaire, etc.), pour autant ils se distinguent des marchés conventionnels par le respect des prescriptions islamiques au regard de la conduite des affaires de l’entreprise, des normes et des pratiques professionnelles comme des produits et des services commercialisés (objets du marché) et de l’organisation du travail.

Ces marchés créent des opportunités de travail, de carrière, de nouveaux corps de métiers et sont investis par des acteurs économiques qui cherchent à concilier les prescriptions islamiques à leurs activités professionnelles. Pour autant la pratique de l’islam dans le champ professionnel ne concerne pas seulement les marchés islamiques. Elle est une question de société, parfois saisie par le politique, qui touche aussi bien le monde de l’entreprise que le marché de l’emploi. Elle révèle, avec l’irruption de pratiques islamiques dans les espaces et le temps de travail, des conflits de normes et de pratiques, des difficultés d’accès et de maintien dans l’emploi mais aussi des arrangements et des formes de dépassement par le biais de la création d’entreprise, de l’entrepreneuriat ou encore la création d’espaces de cultes pour permettre aux musulman.es de pratiquer la prière sur leurs lieux de travail, par exemple.

Cette dynamique sociale de création d’espaces « musulmans » cherche-t-elle à se distinguer des normes dominantes de la société majoritaire ? Ou est-ce qu’ils sont des manières d’habiter les lieux et de façonner l’environnement dans lequel ces musulman.es évoluent ? Comment ces musulman.es transforment-ils la société qu’ils habitent par leurs pratiques, et en miroir comment la société qu’ils habitent influence leurs pratiques ? La création d’espaces marchands, physiques, associatifs permet à des musulman.es en quête de piété islamique de concilier la pratique de l’islam et l’activité professionnelle, dans quelle mesure ces espaces d’arrangements sont-ils des espaces d’un « compromis sans se compromettre » (Ricoeur, 1991) ? Quels arrangements ces musulman.es opèrent-elles/ils avec les règles du lieu, de la profession et les normes islamiques ?

Cette première journée d’étude s’inscrit dans le cadre d’une réflexion menée par des jeunes chercheur.es autour de la pratique de l’islam dans le champ professionnel. Elle observe les multiples contraintes sociales, professionnelles, éthiques, familiales, religieuses et politiques mais aussi les arrangements et les articulations de ces différents ordres de grandeurs (Ricoeur, 1991). Ces travaux analysent d’une part les interactions et interrelations de ces acteurs économiques avec l’état, la société et la culture majoritaire et d’autre part les interpénétrations (Göle, 2005, 2015) qui lient l’intime et le public et permettent le dépassement des conflits de normes et de pratiques. À terme, cette réflexion a pour objectif de penser l’expression des multiples appartenances dans le champ professionnel et la manière dont des musulman.es créent l’environnement qu’ils/elles habitent mais aussi comment leurs pratiques sont façonnées par la société qu’ils habitent.

Dans cette première journée d’études, Hicham Benaissa dresse une généalogie de la problématique de l’islam au travail à travers une analyse sociohistorique décrivant comment la pratique de l’islam dans le champ professionnel est devenue en France un problème social depuis les Trente Glorieuses jusqu’à aujourd’hui. Yana Pak analyse les interrelations des hommes d’affaires de la confrérie soufie des Süleymancıs en Asie centrale, avec l’Etat, la société et la culture post soviétique à travers leurs activités marchandes au niveau local et à l’échelle globale. Hanene Karimi montre comment face à de multiples discriminations sociales et structurelles, l’entrepreneuriat peut se constituer en espace d’émancipation pour des femmes musulmanes qui choisissent de concilier la pratique de l’islam à leurs activités professionnelles. Dans son documentaire Marianne (2020), Valentina Canavesio déconstruit la représentation sociale de ‘la femme musulmane opprimée’ en dressant le portrait de sept femmes actives et leurs manières d’arranger la pratique de l’islam à leurs activités mondaines au quotidien. Wajdi Limam interroge comment les professionnels de l’intervention sociale mobilisent l’islam en contexte de « radicalisation », d’assignation et de suspicion. Enfin, Lucas Faure analyse l’influence des logiques managériales dans le champ associatif en observant une professionnalisation de l’humanitaire musulman en Europe qui renouvelle les catégories du « bénévolat » et du « travail » humanitaire.

Programme

10h00 : Introduction par Bochra Kammarti, chercheure associée Cespra EHESS

  • 10h30 : Hicham Benaissa, sociologue praticien, rattaché au GSRL (EPHE-CNRS), « Genèse de la problématisation de la religion au travail. De la promotion de la diversité à la gestion du fait religieux »

La problématique de la « religion au travail » occupe assez fréquemment depuis quelques années le devant de la scène publique. Pourtant, durant les années 1970, les syndicats de l’industrie automobile avaient inscrit dans leurs diverses revendications l’aménagement de lieux de culte pour des immigrés musulmans venus du Maghreb. Qu’y a-t-il donc de véritablement nouveau aujourd’hui ? À partir de ma propre trajectoire professionnelle me conduisant à travailler auprès d’entreprises et collectivités, sur les questions liées au fait religieux, je souhaite précisément examiner les mécanismes par lesquels, peu à peu, la thématique de « la religion au travail » a surgi. Son émergence doit être rapportée à la constitution progressive, au sein du champ économique, d’un « marché » de la diversité.

  • 11h30 : Yana Pak, doctorante CETOBaC EHESS, « Réseau transnational d’entrepreneurs musulmans de la Naqshbandiyya : du local au global »

Cette présentation met en perspective l’émergence, depuis la chute du Rideau de Fer en 1989, d’une diversité d’entrepreneurs à la fois religieux, économiques et politiques dans l’ancienne Union soviétique, en s’appuyant sur le cas de l’un d’entre eux, illustratif à maints égards. Il s’agit de la branche nationale de la Voie (tariqa en arabe, turuq au pluriel) soufie sunnite Naqshbandiyya Mujaddidiyya Süleymancı, d’origine turque ottomane, qui se caractérise par sa transformation, dans le sud du Kazakhstan à partir des années 1990. De sociabilité mystique, elle s’est muée en une communauté d’acteurs économiques reconnue aujourd’hui comme l’une des plus importantes de la région. En effet, les Süleymancıs sont, en Asie centrale, à l’origine d’un nouvel espace économique et financier, de dimensions à la fois régionales, nationales et internationales – entre Turquie, Union européenne, États-Unis et continent africain. Une réflexion comparative sera proposée sur les interrelations de ces hommes d’affaires de la confrérie soufie avec l’Etat, la société et la culture à travers leurs activités marchandes au niveau local et global.

12h30 -13h30 : Pause déjeuner

  • 13h30 : Hanene Karimi, Maîtresse de conférence Université de Strasbourg, « Le hijab comme épreuve discrimante pour les femmes musulmanes sur le marché de l'emploi en France. »

Durant cette présentation, Hanane Karimi analyse les effets indirects des discriminations structurelles et intersectionnelles que subissent des femmes musulmanes qui portent le hijab en France sur le marché du travail. Elle constate que l’imbrication des catégories de race, de classe, de genre et de religion, dans le cas précis du port du hijab, pénalise fortement les perspectives professionnelles de ces dernières. En interrogeant à la fois le continuum disciplinaire qui caractérise l'espace scolaire à l'espace du travail (constitutif d'un apprentissage par le corps) et les enquêtes sur les conséquences directes du port du hijab au travail, elle propose de décrire et analyser deux réseaux d’autoentrepreneuses musulmanes qui s’organisent en réponse aux discriminations dans l’accès à l’emploi. Les entrepreneuses rencontrées n’ont aucune disposition héritée à l’entrepreneuriat. La ressource religieuse islamique est analysée afin de préciser sa fonction en termes de capital symbolique et de retournement du stigmate. Il apparaît que l'engagement religieux tout comme les responsabilités familiales qui incombent aux femmes principalement, font de l’indépendance professionnelle, une manière acceptable de travailler sans avoir à négocier la religiosité. L'autoentreprenuriat féminin musulman en France constitue dès lors une activité économique périphérique qui rapporte de faibles bénéfices et une activité symbolique qui rapporte des rétributions symboliques valorisantes.

  • 14h30 : Valentina Canavesio, documentariste, « Extraits du documentaire Marianne »

Marianne (2020) est un documentaire qui suit le parcours et dresse le portrait de sept femmes, françaises et musulmanes, issues d'horizons différents. Qu'elles soient nées dans cette religion ou s’y sont converties, qu’elles portent le voile ou pas, elles reprennent la parole, défiant l’idée monolithique présentée par les médias et les politiciens de “la femme musulmane opprimée”. Dans un contexte national où la laïcité devient de plus en plus outil d’exclusion, elles poussent le public à questionner ses propres assomptions sur la liberté, le féminisme et l’identité nationale. Diplômée de Sciences-Po Paris, Valentina Canavesio est une réalisatrice française qui vit actuellement aux Etats-Unis. Elle a travaillé pour des organisations dans le monde entier et ses documentaires ont été primés à plusieurs festivals. 

  • 15h30 : Wajdi Limam, doctorant CRESPPA GTM Université Paris 8, « Travailleurs sociaux/Musulmans du quotidien, quelle place faire émerger en contexte de crise ? »

Les professionnels de l’intervention sociale agissent pour créer du lien avec les habitants afin de tracer une voie et faciliter l’adhésion à un accompagnement social. L’usage veut que ces derniers ne fassent pas écho de leurs croyances philosophiques, politiques ou religieuses. Toutefois, les différentes politiques sociales qui sont nées dans le giron de la radicalisation sont venues bousculer les différentes manières qu’avaient les professionnels de travailler sur le terrains. La question de l’islam, si elle était présente sur ces terrains dans le cadre des échanges entre professionnels a ainsi pris une place de plus en plus importante selon les territoires. Comment dans un contexte où la notion de radicalisation repose sur une suite d’énoncés implicites (Limam 2016) les professionnels sont interpellés pour faire émerger du lien, de la relation, de l’accompagnement auprès d’une population qui tend à être cataloguée comme « radicalisée », mais qui reste fortement marginalisée et précarisée (Jovellin 2016) ? Les professionnels qui se réclament de l’islam, qui pendant longtemps ont su mettre à l’écart l’aspect religieux de leurs identités dans le champ professionnel, se trouvent également interpellés ou s’auto interpellent. Comment ces musulmans au quotidien (Nilufer 2015) présentent-ils leurs convictions religieuses dans le cadre de la radicalisation et du travail social ? Par quel processus se construit le discours et la pratique religieuse dans un contexte professionnel où, malgré la mise à distance, le fait religieux ne cesse de s’inviter ? Comment garder un positionnement professionnel en étant interpellé par sa croyance supposée ?

  • 16h30 : Lucas Faure, doctorant au Mesopolhis, Sciences Po Aix, « « Fissabililahil a bon dos » : quand l’humanitaire musulman fait cohabiter logiques religieuses et managériales »

Objet relativement peu investi par la recherche française en sciences sociales, les ONG humanitaires islamiques n’échappent pas à la montée des logiques managériales qui remodèlent à des intensités variables le monde humanitaire et le paysage associatif musulman français. Leur bonne santé financière, leur visibilité au sein des métropoles où elles interviennent et leur capacité de mobilisation grandissante – certaines peuvent se targuer de compter près d’un million de « followers » sur les réseaux sociaux – justifient un travail plus poussé. Leur contribution récente à l’effort national collectif lors de la crise sanitaire a renforcé leur notoriété et a favorisé la mise en place progressive de partenariats avec les pouvoirs publics à l’échelle locale. À travers un distinguo générationnel entre ONG de première et de deuxième génération, ce papier ambitionne de tester l’hypothèse d’une professionnalisation différenciée qui traverserait le champ associatif humanitaire musulman. Il s’agira de montrer comment, à la faveur d’un mouvement qui s’inverse (de la distance religieuse à sa revendication), émergent de nouveaux critères de professionnalisation autour de « non-professionnels » de l’humanitaire, en particulier les jeunes générations qu’on pourrait qualifier de self-made (wo)men. De même, le recours marqué au bénévolat interroge la division marquée du travail humanitaire qui s’opère au sein des ONG musulmanes et renseigne sur le contexte de suspicion qui règne à leur égard.

Modalités pratiques de participation

Visioconférence inscription auprès de bochra.kammarti@gmail.com

Places

  • Paris, France (75)

Date(s)

  • Tuesday, April 20, 2021Tuesday, April 20, 2021

Keywords

  • Islam Travail Arrangements

Contact(s)

  • Bochra Kammarti
    courriel : bochra [dot] kammarti [at] gmail [dot] com

Information source

  • Bochra Kammarti
    courriel : bochra [dot] kammarti [at] gmail [dot] com

To cite this announcement

« La pratique de l'islam au travail », Study days, Calenda, Published on Tuesday, April 13, 2021Tuesday, April 13, 2021, https://calenda.org/864431

Archive this announcement

  • Google Agenda
  • iCal
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search