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Les enfants dans les rites de l’enfance

Atelier « Enfants et rites » (III). Des sujets, des acteurs ou des objets ?

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Published on Thursday, June 10, 2021 by João Fernandes

Summary

L’atelier « Enfants et Rites » vise à promouvoir un champ de recherche explorant rites et faits religieux au croisement de l’anthropologie de l’enfance et des enfants et de l’anthropologie générale. Les modes de participation des enfants aux rituels y sont abordés à partir d’une question exploratoire : les enfants sont-ils les sujets, les acteurs ou les objets des rites auxquels ils prennent part ? Sa troisième édition sera consacrée aux types d’agentivité enfantines exercés dans le cadre de « rites de l’enfance » sur lesquels on pourrait penser que les enfants ont peu de prise : rites de naissance, rites d’anniversaire, rites de citoyenneté, rites de passage à l’âge adulte, etc. Les enfants font-ils toujours ce que les adultes demandent ? Quels types de rôles leur sont attribués ou s’arrogent-ils ? Quelles marges de manœuvre possèdent-ils ? Quels types d’acceptations, réinterprétations, négociations ou détournements enfantins peut-on observer ?

Announcement

Argumentaire

L’atelier « Enfants et Rites », dont les deux premières éditions ont eu lieu en 2017 et en 2018, ambitionne de promouvoir un champ de recherche explorant rites et faits religieux au croisement de l’anthropologie de l’enfance et des enfants et de l’anthropologie générale. Les modes de participation des enfants aux rituels y sont abordés à partir d’un questionnement à visée exploratoire : les enfants sont-ils les sujets, les acteurs ou les objets des rites auxquels ils prennent part ?

Nous cherchons ainsi à souligner l’intérêt d’étudier les rôles et statuts des enfants dans les activités rituelles et religieuses, pour jeter de nouveaux éclairages sur les modes d’« agentivité » enfantines (Honwana & De Boeck 2005, Evers, Notermans & Van Ommering 2011, Pache Huber & Ossipow 2012, Delalande 2014) et sur la place de l’enfance et des enfants dans les différentes formes d’organisation sociale, mais aussi plus globalement pour contribuer à un renouveau dans l’approche anthropologique des faits religieux et des rites.

À l’occasion d’une troisième rencontre, nous nous intéresserons plus spécifiquement aux pouvoirs enfantins exercés dans le cadre de « rites de l’enfance » consistant souvent en des rites de passage, qu’ils soient en lien ou non avec un cadre religieux, et sur lesquels on pourrait penser a priori que les enfants ont peu de prise : rites de naissance, rites d’anniversaire, rites de citoyenneté, rites initiatiques ou de passage à l’âge adulte, etc... Les enfants se contentent-ils toujours de faire ce que les adultes demandent ? Quels types de rôles leur sont attribués ou s’arrogent-ils ? Quelles marges de manœuvre possèdent-ils ? En fonction des contextes géographiques, culturels et sociaux, quels types d’acceptations, de réinterprétations, de négociations, ou de détournements enfantins peut-on observer ? Dans quelle mesure les changements sociaux, éventuellement associés à des processus de globalisation, sont-ils liés à ces phénomènes ? Pour réfléchir à ces questions, nous proposons les trois axes suivants :

Rites de naissance : comment traiter avec un bébé doté de savoirs ou avec les entités qui l’animent ?

Si, dans la petite enfance, il peut paraître évident que les enfants sont avant tout les réceptacles de gestes rituels – il s’agit par exemple d’orner ou de façonner leur corps pour les humaniser et les socialiser (Razy 2008), de leur attribuer un nom –, le déroulement de ces actes peut dépendre de signes perçus comme un consentement ou comme une demande de l’enfant lui-même (Gottlieb 2004). Dans certaines sociétés, les nouveau-nés, voire les fœtus, sont en effet vus comme dotés de désirs et d’intentions. C’est le cas dans les différentes configurations de retour d’ancêtres ou de réincarnation – diffuse (Rabain-Jamin 1979, Razy 2007 & 2012) –, dans lesquelles un nouveau-né est considéré comme déjà pourvu de mémoire et d’expériences en lien avec une ou des vies passées (Lallemand 1979, Bonnet 1994, Saladin d’Anglure 1998, Walentowitz 2005, Mills 2006, Kermani 2013). Le comportement du nourrisson peut aussi dépendre d’entités non-humaines qui l’animent et constituent éventuellement une composante spirituelle durable : un génie (Cartry 1973) ou un double animal (Katz 2007). Un bébé pourra ainsi refuser de sortir du ventre de sa mère, exiger un don, contraindre par ses pleurs à organiser un rite qui permettra de mieux connaître ses souhaits ou ceux des entités qui le gouvernent. Les jumeaux ou d’autres enfants « différents » physiquement ou dans leur comportement (Zempléni & Rabain 1965, Rabain-Jamin 1985) peuvent être vus comme porteurs de puissances ambivalentes (Belmont 1971) et comme capables d’auto-détermination (Dupuis 2007), voire être craints, conférant aux rites encadrant leur venue au monde des modalités elles aussi particulières. Comment communique-t-on, dans les rites, avec ces enfants et les entités qui les gouvernent ? Quelles procédures divinatoires sont requises ? Quels gestes et paroles traduisent la présence ou l’influence de l’enfant ? Avec qui les officiants interagissent-ils « exactement » (l’enfant ou un autre) ? Comment l’agentivité imputée à l’enfant détermine-t-elle certaines modalités des rites ?

Le recours à une figure de l’enfance anticipatrice d’une modification de statut

Nous souhaitons également réfléchir aux rôles joués par certains enfants dans des rites de l’enfance pour lesquels ils ne sont pas les premiers concernés. En effet, il arrive que la participation d’un enfant à un rituel organisé pour un.e autre – une fille ou un garçon plus jeune ou plus âgé.e – contribue à projeter le ou la premier.ère concerné.e dans un statut futur, d’enfant ou d’adulte.

Par exemple, en pays soninké, au Mali (Razy 2007 : 139), comme en pays kabyè, au Togo (Daugey 2016 : 69), des enfants de même sexe que le nouveau-né jouent un rôle dans l’enterrement du placenta : leurs cris ou leur apparence, caractéristiques de leur genre et de celui du bébé, concourent à inscrire ce dernier dans son identité sexuée. Chez les Masa du Tchad, les enfants auraient la capacité de favoriser ou de bloquer le processus d’accouchement par certains de leurs actes, et leur présence est requise à l’issue de la période de réclusion suivant la naissance pour intégrer le nouveau-né dans la société humaine (Dumas-Champion 2002). En outre, au sein de communautés néo-païennes américaines, filles et garçons sont les premiers à prononcer pour un bébé des paroles d’inclusion dans le groupe (Kermani 2013 : 154). Il conviendrait ainsi de mieux comprendre comment les enfants accompagnent la transformation d’un nouveau-né en un être socialisé qui soit éventuellement à leur image et dont ils expriment les potentialités.

De même, il serait intéressant d’envisager les rites de passage dans lesquels des enfants jouent un rôle – indispensable à la bonne marche du rituel – en tant que cadets, accompagnant par exemple des novices dans un processus de distinction par rapport à l’enfance, correspondant au passage vers un statut de mère ou de père potentiel (Werbner 2009, Daugey 2019). Un processus comparable de fabrication d’un statut parental à venir, induit cette fois par la présence d’un fœtus, a aussi été mis en évidence dans la cérémonie du baby shower au Mexique (Suremain & Razy 2019). Il conviendrait par ailleurs d’explorer davantage les pratiques dans lesquelles une place de cadet-enfant incompétent est structurellement nécessaire, comme le « poltron » de l’initiation puyuma à Taïwan (Cauquelin 1994). Outre à une figure de « contre-modèle », à quels autres rôles les statuts d’« inaptes » à l’initiation renvoient-il ? Comment la présence participante d’enfants préfigure-t-elle un futur imaginé ? On se demandera plus globalement comment les enfants peuvent induire des modifications de statut d’autres enfants ou de jeunes adultes.

Une influence enfantine structurelle ou impulsée par les enfants

On s’interrogera enfin sur les diverses façons dont les enfants influencent le déroulement des rites et induisent certaines variations, que leur « pouvoir » soit institutionnalisé ou qu’il résulte de contournements de règles, de négociations entre enfants et adultes ou de rapports d’ascendance entre enfants. Des formes de responsabilités distribuées existent ainsi au sein de la société initiatique enfantine n’tomo – chargé de la transmission des ordres, chargé des conflits, etc. (Fellous 1981) –, comme dans les fêtes d’anniversaire occidentales où les enfants se trouvent dans une position de « maître » de cérémonie (Sirota 2002). Par ailleurs, des initiatives prises par les enfants peuvent bousculer un cadre initiatique qui leur est fermé : la fréquentation des marges du rite (plus ou moins clandestine) leur permet de se familiariser avec des critères esthétiques déterminants dans la maîtrise future de danses (Binkley 2006), ou d’inventer des chants qui peuvent être réutilisés par les adultes (Cameron & Jordán 2006). Les règles d’accès aux initiations sont parfois modifiées temporairement sous la pression des plus jeunes, lorsqu’un garçon manifeste courageusement sa volonté d’être initié plus tôt que prévu (ibid.). Dans un autre registre, une pratique telle que le rituel de la petite souris peut être interrompue par la sentence du ridicule émise par les enfants les plus grands (Delalande 2007). Enfin, certains changements sociaux menaçant la pérennité ou le succès d’une cérémonie peuvent impliquer de prendre davantage en compte le souhait des jeunes d’être initiés ou non (Werbner 2014), ou leurs centres d’intérêt, comme dans le cas du processus de ludification et de spectacularisation des cérémonies d’accès à la citoyenneté en Suisse (Csupor et al. 2016). Comment les enfants interviennent-ils, légitimement ou non, sur les formes prises par les cérémonies de l’enfance, sur les croyances ou les objectifs qui les sous-tendent, sur les transformations relationnelles qu’elles induisent ? Dans quelles mesures ces interventions affectent-elles les représentations associées à leur âge social ? Leurs actes peuvent-ils aboutir à des modifications durables des pratiques et des règles ?

Les contributions attendues, fondées sur des matériaux empiriques, pourront s’inscrire dans l’un ou l’autre des axes de recherche que nous avons définis, ou aborder tout autre questionnement qui contribuerait de manière pertinente à reconsidérer les rôles des enfants dans les rites de l’enfance, en particulier à travers l’examen de leurs éventuelles capacités d’action. Les propositions issues d’autres disciplines que l’anthropologie seront les bienvenues.

Modalités de soumission et calendrier

Les propositions de contribution (maximum 500 mots) devront être adressées conjointement à Marie Daugey et à Élodie Razy

avant le 27 juin 2021

mdaugey@uliege.be et elodie.razy@uliege.be, accompagnées de l’affiliation et des coordonnées de l’auteur. Elles pourront être formulées en français ou en anglais. Les décisions de sélection seront communiquées début juillet 2021.

L’atelier se déroulera à l’Université de Liège mais la visioconférence sera adoptée si la situation sanitaire l’exige.

Comité de sélection des propositions de contribution

  • Élodie Razy, Université de Liège, LASC/IRSS – FaSS
  • Marie Daugey, F.R.S-FNRS, Université de Liège, LASC/IRSS - FaSS

Références bibliographiques

Belmont, Nicole, 1971, Les signes de la naissance. Études des représentations symboliques associées aux naissances singulières. Paris, Plon.

Binkley, David A., 2006, « From Grasshoppers to Babende: The Socialization of Southern Kuba Boys to Masquerade » in Simon Ottenberg & David Binkley, eds, Playful Performers: African children’s masquerades. New Brunswick, Transaction Publishers : 105-115.

Bonnet, Doris, 1994, « L’éternel retour ou le destin singulier de l’enfant », L’Homme, 34 (3) : 93-110.

Cameron, Elisabeth L. & Jordán, Manuel A. 2006, « Playing with the Future: Children and Rituals in North-Western Province, Zambia », in Simon Ottenberg & David Binkley, eds, Playful Performers: African children’s masquerades. New Brunswick, Transaction Publishers : 237-245.

Cartry, Michel, 1973, « Le lien à la mère et la notion de destin individuel chez les Gourmantché », in La notion de personne en Afrique noire, Paris, Éditions du CNRS : 255-282.

Cauquelin, Josiane, 1994, « La fin de l’enfance chez les Puyuma », in J. Koubi & J. Massard-Vincent, eds, Enfants et sociétés d’Asie du Sud-Est, Paris, L’Harmattan : 167-182.

Csupor, Isabelle, Felder, Maxime & Ossipow, Laurence 2016, « Scène et coulisses des cérémonies d’accession à la majorité civique et civile à Genève », ethnographiques.org, N° 33, Retours aux rituels [en ligne]. https://www.ethnographiques.org/2016/Csupor-Felder-Ossipow

Daugey, Marie, 2016, Les Lions qui ne parlent pas. Cycle initiatique et territoire en pays kabyè (Togo), Paris, École Pratique des Hautes Études, thèse de doctorat.

Daugey, Marie, 2019, « Parrainage initiatique et confiage rituel. Une relation de pseudo-parenté du point de vue des enfants (pays kabyè, Togo) », AnthropoChildren, n° 9, 31 p.

Delalande, Julie, 2007, « La petite souris, ou les aventures d’un rituel enfantin », Momento, Diálogos em Educação 18 : 51-69.

Dumas-Champion, Françoise, 2002, « La place de l’enfant dans la vie rituelle des Masa (Tchad) », Journal des africanistes, 72 (1) : 73-103

Dupuis, Annie, 2007, « Rites requis par la naissance, la croissance et la mort des jumeaux : leur aménagement dans le monde moderne. Le cas des Nzebi du Gabon », in Doris Bonnet & Laurence Pourchez, eds., Du soin au rite dans l’enfance. Ramonville Saint-Agne, Érès / Paris, IRD (« Petite enfance ») : 255-280.

Fellous, Michèle, 1981, « Socialisation de l’enfant bambara », Journal des africanistes, 51 (1-2) : 201-215.

Gottlieb, Alma, 2004, The Afterlife Is Where We Come From. The Culture of Infancy in West Africa. Chicago, University of Chicago Press.

Katz, Esther, 2007, « Rites de vie, rites de mort (enfants mixtèques du Mexique) » in Doris Bonnet & Laurence Pourchez, eds., Du soin au rite dans l’enfance. Ramonville Saint-Agne, Érès / Paris, IRD (« Petite enfance ») : 281-300.

Kermani, Zohreh, 2013, Pagan Family Values. Childhood and the Religious Imagination in Contemporary American Paganism. New York & London, New York University Press.

Lallemand, Suzanne, 1979, « L’enfant dédoublé », Nouvelle revue de psychanalyse, 19 : 211- 228.

Mills, Antonia, 2006, « Back From Death: Young Adults in Northern India Who as Children Said to Remember a Previous Life, with or without a Shift in Religion (Hindu to Moslem or Vice Versa) », Anthropology and Humanism 31 (2) : 141-156.

Rabain, Jacqueline, [1979]1994, L’enfant du lignage. Du sevrage à la classe d’âge chez les Wolof au Sénégal, Paris : Payot.

Rabain, Jacqueline, 1985, « L’enfant Nit Ku Bon au sevrage. Histoire de Thilao », Nouvelle Revue d'Ethnopsychiatrie, 4 : 43-58.

Razy, Élodie, 2007, Naître et devenir. Anthropologie de la petite enfance en pays soninké (Mali), Nanterre, Société d’Ethnologie.

Razy, Élodie, 2008 « Comment ‘prendre corps’ ? L’exemple du bébé soninké », in M. Manoha & A. Klein,  eds, Objet, bijou et corps. In-corporer, Paris, L’Harmattan. 

Razy, Élodie, 2012, « Pratique des sentiments et petite enfance à partir du pays soninké (Mali). Du modèle à la constellation », in D. Bonnet, C. Rollet & C.-E. de Suremain, eds, Modèles d’enfances. Successions, transformations, croisements, Paris, Editions des Archives Contemporaines : 105-126.

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Sirota, Régine, 2002, « When the birthday invitation knocks again and again on the door - learning and construction of manners », Zeitschrift für qualitative Bildungs, Beratungs und Sozialforschung, 3 (1): 11-39.

Suremain, Charles-Édouard de, & Razy, Élodie, 2019, « Faire advenir un enfant et un parent au monde. Le baby shower, une fête ‘bon enfant’ pour un enfant et des parents modèles (Mexique) ? », in L. Pourchez, ed, Naître et grandir. Normes du Sud, du Nord, d’hier et d’aujourd’hui. Hommage à Catherine Rollet, Paris, Éditions des archives contemporaines, pp. 83-98.

Walentowitz, Saskia, 2005, « La vie sociale du fœtus. Regards anthropologiques », Spirale, n°36 : 125-141.

Werbner, Pnina, 2009, « The hidden lion : Tswapong girls’ puberty rituals and the problem of history », American Ethnologist 36 (3) : 441-458. 

Werbner, Pnina, 2014, « Between ontological transformation and the imagination of tradition: Girl’s puberty rituals in Twenty-first Century Botswana », Journal of religion in Africa, 44: 355-385.

Zempléni, András, & Rabain, Jacqueline, 1965, « L’enfant Nit Ku Bon. Un tableau psychopathologique traditionnel chez les Wolof et les Lebou du Sénégal », Psychopathologie africaine 1 (3) : 329-441.

Places

  • Liège, Belgium (4000)

Date(s)

  • Sunday, June 27, 2021

Keywords

  • rituel, enfance, enfants, anthropologie religieuse, rites de passage, agency

Contact(s)

  • Elodie Razy
    courriel : elodie [dot] razy [at] uliege [dot] be
  • Marie Daugey
    courriel : mdaugey [at] uliege [dot] be

Information source

  • Marie Daugey
    courriel : mdaugey [at] uliege [dot] be

To cite this announcement

« Les enfants dans les rites de l’enfance », Call for papers, Calenda, Published on Thursday, June 10, 2021, https://calenda.org/884938

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