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Approches postcoloniales et décoloniales du cinéma

Post-colonial and decolonial approaches to cinema

Revue « Images secondes », n°4

Images secondes journal, no.4

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Veröffentlicht am Montag, 05. Juli 2021 bei João Fernandes

Zusammenfassung

Le quatrième numéro de la revue Images Secondes souhaite interroger la pertinence des approches post et décoloniales dans le champ des études cinématographiques, en termes de conception théorique, de méthodologies d’analyse, ainsi que d’étude des expériences de création, de circulation et de pédagogie cinématographique. À cet égard, il semble important d’interroger les fragments manquants ou méconnus d’une histoire du cinéma mondial et d’investir de nouveaux outils de pensée et d’analyse en réponse à la littérature postcoloniale et décoloniale contemporaine des sciences sociales et humaines.

Inserat

Argumentaire

Instiguer une recherche collective sur des approches postcoloniales et décoloniales dans les études cinématographiques est loin d’être anodin dans le contexte politique actuel en France[1]. Le débat n’est néanmoins pas nouveau et serait même inhérent à l’accueil de cette perspective dans l’hexagone, comme l’a analysé l’historien Nicolas Bancel[2]. Dans un article publié en 2012, Bancel conclut que la question pour les sciences sociales n’est pas tant de devoir se déclarer en faveur ou contre ce nouveau champ mais d’être à même de complexifier la connaissance et l’analyse de certains domaines des sciences sociales et humaines, notamment l’étude des périodes coloniales et de la culture des ex-pays colonisés et colonisateurs[3].

Si plusieurs événements universitaires ont mis en lumière les approches post/anti/décoloniales dans le champ des sciences humaines et sociales en France ces dix dernières années[4], les études cinématographiques restent majoritairement lésées de cet apport[5]. Comment penser cette absence ? Et surtout, comment penser à partir de cette absence, par-delà cette absence, pour tendre vers une écriture effectivement plurielle du cinéma mondial ? Près de vingt ans après de prolifiques publications sur le « world cinema »[6], nous pouvons en effet nous demander comment des approches ouvertement post et décoloniales ouvrent de nouvelles perspectives méthodologiques et invitent à l’étude de nouveaux corpus. À cet égard, ce numéro d’Images Secondes tient à interroger le manque persistant d’une prise en compte active et inventive du tournant post et décolonial dans la théorie, l’esthétique, l’analyse et la critique cinématographiques en France.

Commençons par distinguer des notions proches souvent confondues : postcolonialisme et décolonialisme. Si les origines des postcolonial studies ne sont pas univoques, comme le rappelle la géographe Béatrice Collignon[7], elles sont issues de manière conjointe de la critique littéraire et de l’anthropologie, principalement depuis l’Inde, grâce aux travaux, entre autres, d’Homi K. Bhabha et Dipesh Chakrabarty[8]. Le préfixe « post » ne se réfère pas à un « après » (le projet étant justement de s’affranchir d’une vision homogène et eurocentrée de l’histoire mondiale) mais à un « au-delà » : penser la complexité d’une nation ex-colonisée sans adopter le point de vue des colons ; en d’autres termes, sortir du paradigme colonial. Pour Achille Mbembe, ces gestes impliquent de déjouer l’imaginaire colonial et de déconstruire les catégories binaires — notamment, la catégorie d’hégémonie et contre-hégémonie — qui perdurent dans la postcolonie[9].

Comme le rappelle le théoricien de l’art colombien Pedro Pablo Gómez, le « colonialisme dénote un rapport politique et économique, dans lequel la souveraineté d’un peuple s’exerce sur un autre peuple ou une nation, constituant le premier en empire alors que la colonialité fait référence au modèle ou à la matrice de pouvoir résultant du colonialisme moderne et qui lui survit »[10]. Les études décoloniales, initialement portées par des intellectuels d’origine latino-américaine comme le sociologue péruvien Aníbal Quijano, le philosophe argentin Enrique Dussel, le philosophe équatorien Bolívar Echeverría et le sémioticien argentin-américain Walter D. Mignolo[11] notamment, cherchent ainsi à analyser les rouages de la colonialité. Pour leur groupe de recherche pionnier, Modernité/Colonialité, comme l’exprime Dussel, la modernité, le colonialisme, le système monde et le capitalisme sont les aspects d’une même réalité, simultanément et mutuellement constituante à partir de la conquête de l’Amérique en 1492[12].

Dès lors, quels chemins théoriques, esthétiques, critiques et analytiques envisager pour étudier l’histoire du cinéma, de ses débuts à nos jours, depuis une position décoloniale, tout en pensant les créations cinématographiques elles-mêmes comme horizons décoloniaux actifs ? 

Axes de recherche

Nous accueillerons des contributions individuelles et collectives sous la forme d’articles, que nous espérons richement illustrés, tout en restant ouverts à toutes les formes qui contribuent à une décolonisation de la pensée et du regard, notamment des essais et œuvres, qu’ils soient visuels, sonores ou écrits.

  1. Axe théorique

Le cinéma a été historicisé selon une perspective fondamentalement « occidentale », qui a privilégié les objets, les figures et les mouvements des pays centraux, et accordé une prédominance à certaines problématiques et méthodes. Ce numéro a pour objectif de se focaliser sur un autre corpus critique et discursif, afin d’interroger la puissance épistémique et critique des approches décoloniales dans un décentrement de l’histoire et de la théorie du cinéma, selon un angle non-eurocentré. Il s’agit, d’une part, de réexaminer l’histoire du cinéma — aussi bien que l’histoire de la théorie et de la critique cinématographiques — selon d’autres aires géographiques et différentes perspectives épistémiques et, d’autre part, de diversifier les objets analytiques, les motifs, les approches et les méthodologies. Ce volet est inséparable d’une réflexion sur la persistance et la restructuration des rapports coloniaux en Europe, aussi bien que de la constitution d’une généalogie plus complexe du cinéma européen tenant compte de la contre-histoire, ou de l’histoire manquante, des films qui ont été invisibilisés en raison de leur fond et de leurs formes, de leur singularité politique et formelle, aussi bien que de leurs modes de production, tel le cinéma des cinéastes africains en France comme Paulin Soumanou Vieyra, Mamadou Sarr ou Med Hondo. Mais il est également question de sonder dans quelle mesure l’histoire dominante du cinéma s’inscrit elle-même dans le paradigme du colonialisme inséparable de la modernité et de la déplacer épistémologiquement. Si certains auteurs, comme Quijano et Barriendos, ont soulevé la « colonialité du savoir »[13] et « la colonialité du voir »[14], ce numéro souhaite ouvrir vers de possibles pistes pour une décolonisation des approches historiographiques, théoriques et critiques[15].

Comment une approche décoloniale du cinéma peut-elle s’appuyer sur le potentiel épistémo-critique des archives et des objets-films, de leurs récits et formes ? De quelle manière un retournement géographique peut-il être accompagné d’un retournement épistémique, à savoir d’un déplacement des méthodologies historiographiques et des méthodes analytiques ? Une décolonisation des études cinématographiques invite à repenser la méthodologie et la langue de l’écriture filmique. Comme le rappelle Chakrabarty, « La traduction n’est ni une absence de rapport entre formes de savoir dominantes et dominées, ni des équivalents parvenant à construire une médiation entre des différences, mais précisément le rapport partiellement opaque que l’on appelle "différence" »[16]. Comment incorporer donc cette « différence » dans la relation nouée avec les images et les sons ?

  1. Analyse d’œuvres

Nous accueillerons prioritairement des propositions qui s’intéressent à des corpus de films encore peu étudiés en France, que ce soit parce qu’ils ont été invisibilisés ou parce que les écrits s’y rapportant demeurent encore trop rares. Nous recevrons aussi avec intérêt les propositions qui abordent pour la première fois sous un jour décolonial des films canoniques ou populaires, y compris occidentaux.

Quels films réalisés depuis les (ex)colonies ou les (ex)nations colonisatrices peuvent être aujourd’hui pensés comme des gestes décoloniaux ? Où commence une forme filmique décoloniale ? Comment cette forme dialogue-t-elle entre les temporalités (pensons au travail mené par Filipa César sur la base d’archives anticoloniales bissau-guinéennes ou à Vídeo Nas Aldeias, films réalisés avec des peuples autochtones du Brésil depuis les années 1980) ? Comment revoir à la lumière du présent et des études post et décoloniales des films qui revendiquaient d’emblée une émancipation esthétique et politique ?

Nous pouvons penser au Nuevo Cine Latinoamericano des années 1960 (par exemple, avec la Cubaine Sara Gómez), à l’œuvre de la Française Sarah Maldoror, au Philippin Kidlat Tahimik, au film-manifeste Agarrando Pueblo (1977) des Colombiens Luis Ospina et Carlos Mayolo ou au documentaire De quelques événements sans signification (1974) du marocain Mustapha Derkaoui. Comment aborder d’autres formes de créations audiovisuelles (on pense à la chaîne YouTube « Histoires crépues » de Seumboy Vrainom :€ ainsi qu’aux conférences-performances peuplées de films de l’artiste singapourien Ho Rui An) ?

Comment, sans constituer des grilles d’analyse illusoirement universelles, saisir et écrire la pluri-versité des influences à l’œuvre dans les formes filmiques ? Dans le cas des films réalisés par des communautés autochtones, comment départager l’analyse entre la cosmovision de ces peuples, à l’origine de leur esthétique, et celle que des spectateurs extérieurs peuvent déceler ? Que penser, dans le travail de l’analyse, de l’idée d’« inscription et articulation de l’hybridité de la culture »[17] (Homi K. Bhabha), de « la pensée métisse » (Serge Gruzinski), de « la créolisation » (Édouard Glissant), de l’« esthétique de la diaspora » (Kobena Mercer) ou du « cinéma accentué (“accented cinema”) » d’Hamid Naficy ?

  1. Récits d’expériences

Notre troisième axe invite à réfléchir sur les manières dont les perspectives décoloniales peuvent se manifester dans les différents fronts de la praxis cinématographique, en termes d’expériences de ses différents protagonistes (cinéastes, scénaristes, producteurs, comédiens, équipe technique, etc.). Compte tenu de l’irréductibilité de chaque expérience individuelle, nous accueillerons ici les paroles des auteur.e.s sous des modalités aussi diverses et libres que possible. Les contributions pourront ainsi aller de l’entretien traditionnel au témoignage à la première personne, en passant par des formes moins explorées à l’écrit, telles que le journal de tournage, le récit d’expérience pédagogique, la chronique créative illustrée, le compte-rendu de festival ou le portrait d’un lieu de circulation, d’un espace de formation ou d’une programmation. En somme, nous attendons de ces textes qu’ils donnent à voir « ce que c’est que survivre, produire, travailler et créer au sein d’un système mondial dont les pulsions économiques et les investissements culturels majeurs sont pointés dans une autre direction [que la sienne] »[18].

Modalités et consignes de soumission

Les propositions de contribution devront être envoyées en format PDF

avant le 20 septembre 2021

à l’adresse suivante : articles@imagessecondes.fr

Ces propositions, transmises en fichier attaché, seront composées d’un titre, d’un résumé de 2000 signes maximum, d'une bibliographie sélective et, sur un document à part, d'une brève biographie de l’auteur.e (150 mots maximum).

Après acceptation de la proposition en octobre 2021, les articles (entre 20 000 et 35 000 signes) devront être soumis par voie électronique au plus tard le 31 janvier 2022.

Les articles seront publiés courant 2022 sur le site internet de la revue www.imagessecondes.fr.

Calendrier

  • Envoi des propositions : 20 septembre 2021 
  • Notification d'acceptation ou de refus : fin octobre 2021
  • Réception des articles complets : 31 janvier 2022
  • Publication : courant 2022

Rédacteurs en chef du numéro

  • Ignacio Albornoz Fariña, doctorant en études cinématographiques à l’Université Paris 8 — Vincennes-Saint-Denis,
  • Claire Allouche, doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 8 — Vincennes-Saint-Denis,
  • Raquel Schefer, docteure en études cinématographiques, Université de Lisbonne, Nouvelle Université de Lisbonne et University of the Western Cape

Références dans le texte

[1] Outre les textes directement cités ici, lesquels travaillent à penser la réception des études postcoloniales et décoloniales dans le champ académique français par-delà les polémiques stériles, Marine Bachelot Nguyen a questionné ces « levées de boucliers, apeurées ou réactionnaires, dans le monde des arts et de l’université française » dans le texte suivant : Marine Bachelot Nguyen, « Réticences à la française », dans Décoloniser les arts (coll.), « Voix/Voies entravées. Percées émancipatrices », Tumultes, n°54, juin 2020, pp. 31-42.

[2] Nicolas Bancel avance que « le point de départ de celles-ci peut être situé en 2006, puisqu’au cours de cette année, un colloque organisé à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) fut le théâtre de controverses enflammées, comme en témoignent les actes du colloque, dirigés par Marie-Claude Smouts, La Situation postcoloniale. Les postcolonial studies dans le débat français. » Nicolas Bancel, « Que faire des postcolonial studies ? Vertus et déraisons de l’accueil critique des postcolonial studies en France », Vingtième siècle. Revue d’Histoire, n°115, 2012, p. 129.

[3] Ibid, p. 146.

[4] L’artiste et chercheuse Fabiana Ex-Souza dresse un inventaire conséquent d’événements académiques s’attachant de près à saisir le tournant décolonial : Fabiana Ex-Souza, « Du nous au jeu. Recherche artistique décoloniale », dans Décoloniser les arts (coll.), op. cit., p. 60.

[5] La plupart des initiatives s’y rapportant se sont jusque-là situées en-dehors des institutions, comme l’association « Décoloniser les arts ». Pour exemple, nous pouvons notamment citer l’événement « Décoloniser le cinéma : (Dé)Construire les représentations des queers of colour » qui a eu lieu le 18 mars 2019 : https://www.lacolonie.paris/archives/2019/mars/decoloniser-le-cinema-de-construire-les-representations-des-queers-of-colour/ Dans un autre cadre, celui des dimanches des Ateliers Varan, Olivier Barlet intervenait le 2 juin 2019 avec pour intitulé : « Décolonisation / Décolonie »

[6] Nous pouvons notamment citer Lúcia Nagib (dir.), Theorizing World Cinema, Londres, I.B. Tauris, 2011.

[7] Béatrice Collignon, « Note sur les fondements des postcolonial studies », EchoGéo, n°1, 6 mars 2008. URL : http://journals.openedition.org/echogeo/2089

[8] Les lieux de la culture : une théorie postcoloniale d’Homi K. Bhabha en 1994, puis Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique de Dipesh Chakrabarty en 1997, pour ne citer qu’eux, sont devenus des références incontournables.

[9] Achille Mbembe, On the Postcolony (Studies on the History of Society and Culture), Berkeley, Los Angeles et Londres, University of California Press, 2001.

[10] Pedro Pablo Gómez, Angélica González Vásquez et Gabriel Ferreira Zacarias, «"Esthétique décoloniale". Entretien avec Pedro Pablo Gómez », op. cit.

[11] Nous reprenons ici une partie de l’inventaire établi par Capucine Boidin dans « Études décoloniales et postcoloniales dans les débats français », Cahiers des Amériques latines, n°62, 2009, mis en ligne le 31 janvier 2013. URL : http://journals.openedition.org/cal/1620

[12] Enrique Dussel, « Transmodernidad e interculturalidad: interpretación desde la filosofía de la liberación », dans Raúl Fornet-Betancourt, Crítica intercultural de la filosofía latinoamericana actual, Madrid, Trotta, 2004, p. 139.

[13] Aníbal Quijano, « Colonialidad del poder, eurocentrismo y América Latina », dans Edgardo Lander (dir.), La colonialidad del saber : eurocentrismo y ciencias sociales. Perspectivas latinoamericanas, Buenos Aires, CLACSO, 2005.

[14] Joaquín Barriendos, « La colonialidad del ver. Hacia un nuevo diálogo interepistémico », Nómadas, n°35, octobre 2011, Universidad Central de Colombie.

[15] Les notions de Quijano et Barriendos font référence à l’entremêlement complexe entre l’extraction coloniale de la richesse, les savoirs eurocentrés, les technologies de représentations et la réorganisation de l’ordre du regard produits à partir de la conquête de l’Amérique et l’invention du cannibalisme des indigènes.

[16] Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, Éditions Amsterdam, 2009, p. 64.

[17] Homi K. Bhabha, Les Lieux de la culture, une théorie postcoloniale, Paris, Éditions Payot, 2007, p. 94.

[18] Homi K. Bhabha, op. cit., p. 11

Orte

  • Paris, Frankreich (75)

Daten

  • Montag, 20. September 2021

Anhänge

Schlüsselwörter

  • cinéma, postcolonial, décolonial

Kontakt

  • Images secondes
    courriel : articles [at] imagessecondes [dot] fr

Informationsquelle

  • Lydie Delahaye
    courriel : delahaye [dot] lydie [at] gmail [dot] com

Zitierhinweise

« Approches postcoloniales et décoloniales du cinéma », Beitragsaufruf, Calenda, Veröffentlicht am Montag, 05. Juli 2021, https://calenda.org/893294

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