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Faire parler les chiffres ou faire parler le nombre ?

Production et usage des statistiques en démocratie

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Published on Monday, July 12, 2021 by Céline Guilleux

Summary

L’histoire des statistiques est profondément liée à l’histoire de la formation des Etats modernes. Mais qu’en est-il de leur production et de leur usage dans nos sociétés démocratiques ? Comment expliquer leur omniprésence ? Faire parler les chiffres suffit-il à faire parler le nombre ? Cet atelier doctoral interrogera la capacité des signes que sont les chiffres à représenter les individus (le nombre) pris dans des regroupements et des tendances qui existent antérieurement aux opérations de mesure. Ils sont également les récepteurs de ces données, lesquelles peuvent alors avoir un effet performatif sur la réalité qu’elles prétendent représenter. Nous invitons toutes les disciplines à participer à la discussion, menée au cours de deux tables rondes le 22 novembre 2021.

Announcement

Atelier doctoral du laboratoire junior Mutations et Approches Actuelles de la Démocratie (MAAD) 22 novembre 2021 – en ligne

Argumentaire

“Gouverner, c’est s’appuyer sur des modèles d’intervention qui, de plus en plus, s’imposent par leur capacité à se draper d’une forme d’objectivité. Celle que des groupes de savants, des fonctionnaires, des groupes d’intérêt sont parvenus à accréditer, et cela dans l’ombre portée de la démocratie électorale”

Boussaguet Laurie, Sophie Jacquot et Pauline Ravinet (éd.), Dictionnaire des politiques publiques.

Dans une société démocratique, les statistiques jouent un rôle crucial. Elles permettent d’abord de dénombrer les opinions politiques (notamment par les voix et les sondages) et de conférer une légitimité aux décisions prises en fonction de celles-ci. Elles constituent encore des données publiques qui, pour les gouvernant·es comme pour les gouverné·es, révèlent des phénomènes sociaux sinon invisibles (taux de chômage, inflation, démographie, pouvoir d’achat, taux de délinquance, taux de participation, etc.), et guident les choix politiques, en permettant une participation éclairée pour les uns et une rationalisation de l’action publique pour les autres. Enfin, parmi ces statistiques les sondages occupent un statut particulier en contribuant à la production de l’opinion publique sur fond de laquelle se basent des stratégies de gouvernement.

Toutefois, le lien entre statistiques et démocratie n’est pas évident. Au XVIIème siècle, elles regroupent l’ensemble des connaissances que doit détenir un « statiste », soit un homme d’Etat. En Europe, sous l’impulsion des différents travaux pour recenser la population, les statistiques achèvent leur mue au XIXème en « sciences de gouvernement » (Ihl et al., 2003). A l’intersection entre la science et le politique, elles désignent le processus d’objectivation du réel au service de l’action publique et participent de la bureaucratisation de la société où la production de norme se trouve adossée à la production de chiffres (Weber, 2003; Hibou, 2012).

Nous vivons aujourd’hui dans « l’empire des chiffres » (Martin, 2020), et il importe pour cette raison de porter un regard critique sur cette omniprésence, pour interroger leur légitimité, leur autorité, leur utilité et leur place dans le débat public. Si avec Bourdieu nous pouvons dire que « l’opinion publique n’existe pas » (1984), une étude plus approfondie de l’usage des statistiques en démocratie mériterait d’être conduite. Par exemple, Philippe Braud (2020) considère les statistiques comme une « catégorie linguistique » qui enveloppe une perception du réel. S’intéressant aux sondages d’opinion, il souligne qu’ils ne sont pas des « techniques purement anodines de collecte de données » : ils contribuent à former l’image d’un citoyen éclairé, instruit et prêt à penser, et influencent in fine le déroulé du scrutin. Ainsi Arthur Jatteau rappelle-t-il « la dimension éminemment politique de la quantification » dans sa recension de l’ouvrage d’Olivier Martin. Alain Supiot retrace quant à lui le processus par lequel l’arithmétique s’est progressivement installée dans la gouvernementalité occidentale et en particulier dans le domaine des affaires juridiques (2015). Il interroge la technicisation progressive de la loi et sa substitution par l’autorité de ce que Alain Desrosière appelle la « raison statistique » (2010). Celui-ci la situe au cœur de la construction de l’Etat moderne, tandis que Lorraine Daston en fait l’attribut d’un nouvel habitus s’étant imposé dans la société dès la deuxième moitié du XIXème siècle (Daston et Galison, 2007).

Cet atelier doctoral a pour but de poursuivre et de reconsidérer ces réflexions à l’aune du rôle que joue l’usage des chiffres dans la démocratie libérale : faire parler les chiffres suffit- il à faire parler le nombre ? Nous souhaitons interroger la capacité des signes que sont les chiffres à représenter les individus (le nombre) pris dans des regroupements et des tendances qui existent antérieurement aux opérations de mesure. Ils sont également les récepteurs de ces données, lesquelles peuvent alors avoir un effet performatif sur la réalité qu’elles prétendent représenter.

Nous proposons deux axes de réflexions :

1/ Les usages de la statistique par les institutions démocratiques (comprises au sens large) et leurs effets : comment participe-t-elle de la formation des opinions, de leur circulation, et de leur articulation ? Comment la réalité sociale est-elle statistiquement construite ? Comment la statistique intègre-t-elle le débat public et comment pénètre-t-elle les techniques de gouvernement ? Qui la mobilise ? A quelle rhétorique appartient-elle ? Quelle démarche argumentative est-elle employée ? À quelles fins ? Quelles délibérations la font-elles intervenir ? Une dimension réflexive accompagne-t-elle l’usage de la statistique ? Comment est-ce que l’on contre-argumente la statistique ? Dans quels rapports de force s’inscrit-elle ?

2/ La construction du chiffre en démocratie : Quelle perception du social les statistiques entraînent-elles ? Quelle est la carrière politique du chiffre, de sa fabrication à son instrumentation ? Intègre-t-elle des procédures démocratiques ou n'est-elle que l'apanage d'une forme d'expertise ?

Pour répondre à ces questionnements à la fois sociologiques et épistémologiques, différentes perspectives disciplinaires seront les bienvenues : sociologie, science politique, économie, philosophie, histoire. Nous sollicitons aussi la présence de sciences exactes appliquées pour éclairer la compréhension des modèles et la production des données sur lesquels s’appuient les institutions. Ces axes se veulent suffisamment larges pour inclure une grande variété de travaux, qu’ils portent sur des concepts ou sur des cas d’études précis.

Modalités de contribution

Nous envisageons cet atelier comme une occasion pour se former entre jeunes chercheur·es, et pour cette raison nous adressons cet appel à communication aux personnes qui entament leur parcours dans la recherche. Les propositions se devront d’être succinctes (2000 signes maximum, espaces compris) et présenteront les travaux des doctorant·es ou jeunes chercheur·es qui se rattachent à ces axes.

Elles seront envoyées à l’adresse adele.payet@ens-lyon.fr et seront examiné par Adèle Payet (doctorante, ENS de Lyon, Triangle UMR 5206) et Ali Choukroun (doctorant, Science Po Lyon, Triangle UMR 5206).

La date limite de dépôt est le 20 septembre 2021.

A l’issue de la réception des propositions, nous constituerons deux tables rondes qui favoriseront le dialogue interdisciplinaire. L’atelier doctoral se tiendra en ligne le 22 novembre 2021. Les participant·es disposeront de 15 minutes pour présenter leur objet d’étude et les résultats qu’ils et elles ont pu déjà obtenir, suivies d’une discussion collective sur les travaux.

Bibliographie indicative

BEAUD Jean-Pierre, « Des usages politiques de la statistique », Policy Options, 2010 (en ligne : https://policyoptions.irpp.org/fr/magazines/making-parliament-work/des-usages-politiques- de-la-statistique/).

BEAUD Jean-Pierre et Jean-Guy PREVOST, L’ ère du chiffre, Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec, 2000.

BOURDIEU Pierre, Questions de Sociologie, Paris, Les Editions de Minuit, 1984. BOUSSAGUET Laurie, Sophie JACQUOT et Pauline RAVINET (éd.), Dictionnaire des politiques

publiques, Références, Paris, Presses de Sciences Po, 2010. BRAUD Philippe, Sociologie politique, Manuel, Paris, L.G.D.J, 2020. CORTEEL Mathieu, Le hasard et le pathologique, sans lieu, Presses de Sciences Po, 2020. DASTON Lorraine, Peter GALISON, Bruno LATOUR et Lorraine DASTON, Objectivité, Hélène

Quiniou et Sophie Renaut (trad.), Dijon, Les Presses du réel, coll. « Fabula », 2012. DESROSIERES Alain, Pour une sociologie historique de la quantification : L’Argument statistique I, dans Pour une sociologie historique de la quantification : L’Argument statistique I, Paris,

Presses des Mines, coll. « Sciences sociales », 2013. DESROSIERES Alain, Gouverner par les nombres : L’argument statistique II, dans Gouverner par

les nombres : L’argument statistique II, Paris, Presses des Mines, coll. « Sciences sociales »,

2013. DESROSIERES Alain, « Les origines statisticiennes de l’économie des conventions : réflexivité et

expertise », Œconomia. History, Methodology, Philosophy, no 1-2, Association Œconomia,

1er juin 2011, p. 299-319. DESROSIERES Alain, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique., Paris, La

Découverte, 2010. ESPELAND Wendy Nelson et Michael SAUDER, « Rankings and Reactivity: How Public Measures

Recreate Social Worlds », American Journal of Sociology, vol. 113, no 1, The University of

Chicago Press, 1er juillet 2007, p. 1-40. HIBOU Béatrice, La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, Cahiers libres, Paris, La

découverte, 2012. Cairndomain: www.cairn.info. IHL Olivier, Martin KALUZYNSKI et Gilles POLLET, Les sciences de gouvernement, Etudes

politiques, Paris, Economica, 2003. MARTIN Olivier, L’empire des chiffres, Malakoff, Armand Colin, 2020. MOULIN Stéphane, « La statistique en action », Sociologie et Sociétés, vol. 43, no 2, 2012, p. 5-15.

NOVAK Stéphanie et John ELSTER (éd.), Majority decisions : principles and practices, New York, Cambridge University Press, 2014.

PORTER Theodore M., Trust in Numbers: The Pursuit of Objectivity in Science and Public Life, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1996.

ROSE Nikolas, « Governing by numbers: Figuring out democracy », Accounting, Organizations and Society, vol. 16, no 7, 1er janvier 1991, p. 673-692.

ROUVROY Antoinette et Bernard STIEGLER, « Le régime de vérité numérique. De la gouvernementalité algorithmique à un nouvel État de droit », Socio. La nouvelle revue des sciences sociales, no 4, Éditions de la maison des sciences de l’homme, 25 avril 2015, p. 113- 140.

SUPIOT Alain, La Gouvernance par les nombres, Paris, Fayard, 2015. TOCQUEVILLE Alexis de, De la démocratie en Amérique, Philippe Reynaud (trad.), Paris,

Flammarion, 2010. WEBER Max, Economie et Société, Paris, Agora, 2003, vol. 1.

Contact

adele.payet@ens-lyon.fr ali.choukroun@ens-lyon.fr

Laboratoire junior MAAD : http://labo-junior.ens-lyon.fr/maad/spip.php?rubrique1

Date(s)

  • Monday, September 20, 2021

Keywords

  • statistiques, démocratie

Contact(s)

  • Payet Adèle
    courriel : adele [dot] payet [at] ens-lyon [dot] fr
  • Choukroun Ali
    courriel : ali [dot] choukroun [at] ens-lyon [dot] fr

Information source

  • Payet Adèle
    courriel : adele [dot] payet [at] ens-lyon [dot] fr

To cite this announcement

« Faire parler les chiffres ou faire parler le nombre ? », Call for papers, Calenda, Published on Monday, July 12, 2021, https://calenda.org/895604

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