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Futurofolies

Revue Terrain

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Published on Monday, January 10, 2022 by Lucie Choupaut

Summary

Face aux futurs imposés, on propose dans ce numéro de la revue Terrain de réagir en s’appuyant sur des terrains encore trop peu explorés par les sciences humaines et sociales : peut-on examiner de manière critique comment écrivains de science-fiction, futurologues, prospectivistes, oracles de l’économie, des relations internationales, des réseaux sociaux, des nouvelles technologies informatiques ou des innovations spatiales travaillent le temps ? Seront bienvenues des enquêtes qui examinent empiriquement comment des rapports au temps s’inventent, mais aussi des dispositifs, des pratiques où l’on s’adonne à des expériences du temps singulières, à des formes inconnues d’anticipation et de régression.

Announcement

Coordination scientifique du numéro

Numéro coordonné par Julien Wacquez.

Argumentaire

L’un des grands défis de la futurologie et de la prospective est de nous faire envisager l’inenvisageable, l’impensable, en extrapolant des tendances, en imaginant des ruptures brutales, en s’embarquant dans des scénarios catastrophes. À première approximation, la variable temps est au cœur de toutes les futurologies et la flèche du temps est l’un des modèles les plus couramment utilisés. Mais quand on la regarde de près, la futurologie d’aujourd’hui est un grand bazar, beaucoup plus éclectique qu’elle y paraît, nouant des liens complexes avec les sciences aussi bien qu’avec la science-fiction. Lieu d’intense créativité spéculative, où se démontent toutes les prédictions attendues, les futurologues y font volontiers l’inventaire des possibles et éclater le temps en autant de scénarios divers et variés. Ce numéro propose de faire remonter des futurologies inattendues, décalées, d’autres manières de jouer avec le temps que celles qui nous sont imposées. Que penser des prises de position qui se sont multipliées dans les dernières décennies visant à imposer un temps unique, caractérisant notre époque comme une période de profonde mutation dans la texture même du temps ?

Basculement dans un éternel présent (sans plus aucune perspective passée et future) déplorent certains (Hartog 2003). Accélération du temps à laquelle personne ne peut échapper s’inquiètent d’autres (Rosa 2010). Temps d’une accélération pour lequel d’autres encore se réjouissent (voir les « accélérationnistes », Srnicek & Williams 2016). Urgence de l’Anthropocène (Crutzen & Stoermer 2000). Effondrement auquel se préparent des militants écologistes (Servigne 2015). Certains vont jusqu’à simuler la disparition du temps, comme les physiciens quantiques défendant l’idée que le temps n’existe pas (Rovelli 2014), tandis que d’autres s’aventurent dans des expériences limites de datation, cherchant à définir toujours plus précisément l’âge de l’univers (Choi et al. 2020). Si le temps échappe à notre contrôle, il semblerait que nous ne puissions lui échapper. Du temps, souvent considéré comme unique et unilatéralement orienté au lieu d’être décliné au pluriel, tout semble avoir été dit. Et pourtant, nous voudrions croire l’inverse, partir de l’hypothèse opposée : du temps, nous ne savons rien, peu ou presque. À peine cherche-t-on à s’approcher du temps réel, de son étoffe, qu’il perd aussitôt de sa consistance, s’évapore, se tord, se dissout ou, au contraire, s’impose dans son inéluctabilité.

Comment répondre aujourd’hui très concrètement à l’exigence d’intégrer à l’enquête ethnographique ou historique des temporalités, des cycles, des rythmes contradictoires, et parmi eux les contraintes du deep time, le temps géologique profond de l’Anthropocène (Chakrabarty 2015) avec lequel il faudrait apprendre à composer ? Et si l’espèce humaine était condamnée à un rapport faussé au temps réel, à faire un usage excessif de sa propre faculté de projection, vouée à vivre en état de jet lag permanent, constatant le déjà eu lieu qu’après coup, n’anticipant jamais au bon moment ce qui n’est pas encore ? La sociologie, l’histoire comme l’anthropologie de l’insoutenable désynchronisation de l’être restent à faire : comment rendre compte de nos efforts pour nous ajuster à des rythmes, intérieurs comme extérieurs, nous synchroniser avec des temps qui ne nous ressemblent pas, agir et réagir à la vitesse ou à la lenteur adéquate ? Quelles conceptions du temps devrions-nous abandonner pour s’ajuster à l’énigme du temps réel, à quelles autres devrions-nous nous accrocher ?

Les écrivains de science-fiction ayant fait de la distorsion du temps l’une de leurs spécialités favorites peuvent apporter des éléments de réponses ou, en tout cas, offrir un regard neuf sur nos enquêtes. Car ils s’amusent à machiner le temps, à le renverser, à l’invertir, à le retourner sur lui-même ou à le faire glisser sur Mars, pour nous obliger à penser autrement, nous bousculer dans notre appréhension ordinaire du temps. Ils nous permettent d’opposer à l’impression d’un temps unique, la prolifération et la simultanéité des expériences du temps, opérant entre des temps contradictoires des raccords multiples, des (dé)couplages inattendus ou encore les superposant en strates.

Face aux futurs imposés, on propose ici de réagir en s’appuyant sur des terrains encore trop peu explorés par les sciences humaines et sociales : peut-on examiner de manière critique comment écrivains de science-fiction, futurologues, prospectivistes, oracles de l’économie, des relations internationales, des réseaux sociaux, des nouvelles technologies informatiques ou des innovations spatiales travaillent le temps ? De quelles conceptions du temps ont-ils besoin pour formuler leurs prédictions ? Comment mettent-ils en présence un futur — que ce soit celui dont ils rêvent ou celui qu’ils cauchemardent ? Comment font-ils coexister dans un même récit des échelles de temps radicalement éloignées ?

Seront bienvenues des enquêtes qui examinent empiriquement comment des rapports au temps s’inventent, des intelligences du temps inédites, entre ajustement, synchronisation et désynchronisation, mais aussi des dispositifs, des pratiques où l’on s’adonne à des expériences du temps singulières, à des formes inconnues d’anticipation et de régression, où l’on délire le temps, entre mégaralenti, hyperaccélération, rétroprogression ou régression vers l’avant, permettant de porter un regard critique sur nos usages et contre-usages du temps.

Nous envisageons des terrains qui portent — par exemple, mais pas exclusivement — sur le travail des géologues spéculant sur le devenir des continents ; celui des paléontologistes ou des astrobiologistes imaginant des formes de vie et des processus d’évolutions tout autres ; des cosmologues en quête des traces d’un état « primordial » de l’univers ; des développeurs de jeux vidéo programmant des univers virtuels à l’intérieur desquels des millions de joueurs et de joueuses s’engagent à faire l’expérience (et à perdre) de nombreuses vies métaverselles ; des personnes explorant, à l’aide d’hypnothérapeutes, des vies antérieures ; d’autres encore développant de nouveaux modes de vie, de nouvelles manières d’être-dans-les-temps.

Contre l’idée que le futur serait déjà joué, contre l’idée d’un temps unique, unilatéralement orienté, on s’intéressera ici aux lieux de futurologies folles, excentriques, alternatives, simultanées ou parallèles.

Outre des articles académiques (8 000 mots), le numéro comptera des « portfolios » conçus comme de courts essais construits sur un corpus d’images. Des récits courts (4 000 mots) enfin, prenant la forme de vignettes descriptives, rendront compte d’événements documentés dans des archives ou directement observés dans le cadre d’un terrain ethnographique.

Modalités de soumission

Les propositions de contributions devront être envoyées sous forme d’un résumé (300 mots environ) avant le 15 mars 2022 à la rédaction de la revue Terrain :

  • terrain.redaction@cnrs.fr

Les articles complets sont à remettre pour le 1er septembre 2022.

Processus d’évaluation

Après un premier examen par le conseil de rédaction, les textes soumis sont évalués par des pairs en double aveugle : deux évaluateurs internes et un évaluateur externe. L’anonymat des auteurs et des évaluateurs est préservé. Les auteurs reçoivent une réponse dans les deux mois, pour une publication dans les six mois après acceptation. Les articles refusés ne sont ni conservés ni retournés.

Les consignes aux auteurs sont consultables en suivant ce lien.

Composition du conseil de rédaction

À consulter à l’adresse suivante : https://journals.openedition.org/terrain/2661

Bibliographie

Andrieu Chloé & Sophie Houdart (dir.), 2018. La composition du temps : Prédictions, événements, narrations historiques, Paris, Boccard.

Angeletti Thomas, Arnaud Esquerre & Jeanne Lazarus (dir.), 2012. Prédictions apocalyptiques et prévisions économiques numéro thématique, Raisons politiques, 48.

Chakrabarty Dipesh, 2015. « The Human Condition in the Anthropocene », The Tanner Lectures on Human Values, Yale University, p. 138-88.

Choi Steve K. et al., 2020. « The Atacama Cosmology Telescope : A Measurement of the Cosmic Microwave Background Power Spectra at 98 and 150 GHz », Journal of Cosmology and Astroparticle Physics, no 12, id. 045. En ligne : https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1475-7516/2020/12/045

Crutzen Paul & Eugene Stoermer, 2000. « The Anthropocene, Global Change », IGBP Newsletter, no 41, p. 17–18.

Deluermoz Quentin & Pierre Singaravélou, 2016. Pour une histoire des possibles : Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Paris, Seuil.

Elias Norbert, 1996. Du temps, Paris, Fayard.

Gell Alfred, 1992. The Anthropology of Time : Cultural Constructions of Temporal Maps and Images, Oxford, Berg.

Hartog François, 2003. Régimes d’historicité : Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil.

Rosa Hartmut, 2010. Accélération : une critique sociale du temps, Paris, La Découverte.

Rovelli Carlo, 2014. Et si le temps n’existait pas ? Un peu de science subversive, Paris, Dunod.

Saint-Martin Arnaud, 2019. « Science-fiction et futurologie de la colonisation martienne. Espace des possibles, régimes de croyance et entrecroisements », Socio, no 13, p. 43-68.

Servigne Pablo, 2015. Comment tout peut s’effondrer : Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations, Paris, Seuil.

Srnicek Nick & Alex Williams, 2016. Inventing the Future : Postcapitalism and a World Without Work, Brooklyn & Londres, Verso.

Places

  • Rédaction Terrain MSH Mondes Pôle éditorial 21, allée de l’université
    Nanterre, France (92)

Date(s)

  • Tuesday, March 15, 2022

Keywords

  • futur, science-fiction, anthropologie, ethnographie, écriture, prospective, temps, temporalité

Contact(s)

  • Rédaction Terrain
    courriel : terrain [dot] redaction [at] cnrs [dot] fr

Information source

  • Marie Morel
    courriel : terrain [dot] redaction [at] cnrs [dot] fr

To cite this announcement

« Futurofolies », Call for papers, Calenda, Published on Monday, January 10, 2022, https://calenda.org/947219

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