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États d’alerte

Responsabilités sociales et bouleversements écologiques

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Published on Wednesday, December 15, 2021 by Lucie Choupaut

Summary

Si les enjeux écologiques sont plus que jamais pressants, leur problématisation politique peine toujours à émerger. Discours et esthétique ont fait naître un imaginaire écologique dépolitisé. Cette journée d’étude interdisciplinaire jeune recherche et création s’interrogera sur la manière dont les arts mobilisent leurs méthodes et moyens pour donner à voir vies humaines et santé des écosystèmes entremêlées et comment ils contribuent à une problématisation de la justice environnementale. L’attention sera également portée sur les contextes de production, de diffusion et de réception, mais aussi sur la critique, littéraire ou artistique, et la manière dont ils peuvent influer sur la dimension politique des œuvres.

Announcement

Argumentaire

Si les enjeux écologiques sont plus que jamais pressants – chaque année apportant son lot d’évènements climatiques tragiquement spectaculaires et de limites écosystémiques atteintes–, leur problématisation politique peine toujours à émerger. Discours et esthétique ont fait naître un imaginaire écologique dépolitisé. Que ce soit dans la présentation médiatique des changements climatiques (Comby : 2015;Bonneuil et Fressoz : 2013) ou dans la problématisation de la notion d’Anthropocène et sa représentation dans les arts (De Jouvancourt, Bonneuil : 2014, Hyvrier : 2021), les atteintes à la biodiversité furent souvent données à voir comme étant de la responsabilité d’entités vagues telles que «le secteur automobile», «le secteur industriel», si ce n’est de «l’humanité». La volonté de constituer une « éthique universelle» en mobilisant la crainte d’une future catastrophe globale épuise sa capacité à faire réagir (Jeudy : 1990) et tient peu compte des singularités locales. Par ailleurs, il existe un réel problème quant à la médiatisation des victimes humaines de ces at-teintes, n’étant que récemment incluses dans les conséquences des bouleversements écologiques, tandis que les lanceur.s.e.s d’alerte sont régulièrement pris.e.s pour cibles et voient parfois jusqu’à leur vie menacée.

Le vague entretenu dans la sphère médiatique comme artistique au sujet des principaux responsables, des causes, des conséquences et des victimes humaines comme non-humaines, a placé dans un imaginaire commun l’écologie com-me un ensemble d’enjeux davantage individuels et moraux que sociaux. Cette orientation du débat rendait dès lors peu évidente la question de l’intervention et de la régulation politique (réparation, légifération...). Face à ce constat, une part des humanités environnementales ou des arts contemporains tend pourtant à donner à voir les problé-matiques écologiques comme étant systématiquement liées à des enjeux sociaux (Fressoz : 2012 ; Frazier : 2011). Nombre d’entre eux pointent l’ignorance délibérée devant les alertes données par les travailleur.se.s, artistes, scientifiques, représentant.e.s politiques qui aurait permis aux pollutions industrielles d’échapper au cadre juridique. Le travail documentaire d’Elisabeth Leuvrey sur les essais nucléaires français en Algérie (At(h)ome, 2013), d’installation de Sammy Baloji ou de Thu-Van Tran, autour des matières premières issues du Congo ou du Vietnam colonisé (Sans titre, 2018 ; The Red Rubber#2, 2017) ou littéraire d’Helon Habila à propos des conséquences humaines de l’industrie pétrolière au Niger (Du pétrole sur l’eau, 2014) dessinent quant à eux l’arrière-plan colonial de telles entreprises. De la sorte, ils et elles retracent les dynamiques de domination ayant permis aux industries d’extraire et transformer des ressources sans être inquiétées des conséquences de leurs procédés sur les humains ni les écosystèmes. C’est également la neutralité politique du choix de certaines techniques de production qui est remise en question par les écrits d’Armel Campagne, démontrant comment certaines ont été privilégiées pour la rentabilité qu’elles apportaient à quelques un.e.s au détriment des écosystèmes et de la qualité de vie des ouvrier.ère.s en dépit d’alternatives viables (Campagne : 2018). Citons encore le travail de Razmig Keucheyan sur le racisme environnemental (Keucheyan : 2014) ou les portraits de Mathieu Asselin des habitant.e.s d’Aniston, intoxiqué.e.s par les pollutions de l’usine Monsanto (Monsanto, 2017), qui permettent d’observer la façon dont les bouleversements écologiques accélèrent le creusement des inégalités sociales.

  • Comment les arts mobilisent-ils leurs méthodes et moyens pour donner à voir vies humaines et santé des écosystèmes ainsi entremêlées ? 
  • Comment contribuent-ils ou peuvent-ils contribuer à une problématisation de la justice environnementale ? 
  • En quoi les contextes de production, de diffusion et de réception, mais aussi la critique, littéraire ou artistique, influent-ils sur la dimension politique de ces œuvres ? 

Axe 1. « Relier les points » Donner à voir dans les arts les structures politiques permettant les atteintes environnementales et sociales

« L’échec à montrer la continuité entre la combustion de l’énergie fossile et ses conséquences climatiques dans le cadre fictionnel d’un roman – ou d’un film, d’ailleurs – est tout à fait remarquable ; il justifie à lui seul qu’on parle d’une crise de l’imaginaire provoquée par le climat. Tant que la fiction climatique flottera au-dessus de la base matérielle de l’économie fossile, jusqu’à ce qu’elle invente des techniques narratives pour relier les points – aussi éloignés paraissent-ils –, sa capacité à éclairer la chaleur présente et future sera limitée » (Malm, p. 153 : 2017)

Comme le souligne ici Andreas Malm, l’origine d’un grand nombre de pressions écologiques s’est opacifiée. Il faut parfois la ténacité du journalisme d’investigation pour être en mesure de restituer une chaîne de production, de l’extraction de ses matières premières jusqu’à la diffusion et sa gestion des déchets, ou pouvoir collecter des preuves de la toxicité des produits d’une entreprise d’un bout à l’autre du globe. Donner à voir «la base matérielle de l’économie fossile» au gré des délocalisations et des accords internationaux, rendre visible la façon dont s’opèrent les désinhibitions industrielles et leurs dégâts, est un défi auquel se sont confronté.e.s nombre d’artistes et chercheur.se.s. À la suite d’un travail de recherche, photographes, documentaristes ou plasticiennes ont pu donner à voir le lien intime entre histoire naturelle et sociale au travers de certains lieux, objets ou évènements (Ursula Biemann, Sammy Baloji, Uriel Orlow, Ignacio Acosta, Mathieu Asselin). Ce type d’enquête est aussi mené en littérature de langue française, au sein de non-fictions (Freshkills, Lucie Taïeb, 2019), ou de formes plus fictionnelles (La Malchimie, Gisèle Bienne, 2019 ; Petroleum, Bessora, 2004 ; Aujourd’hui Eurydice, Claire Dutrait, 2018 ; La Centrale, Nathalie Filhol, 2010). Des disciplines comme le design ou l’architecture se sont illustrées en utilisant leurs méthodes pour déconstruire et documenter les logiques productivistes auxquelles elles participent (Unknown Fields Division, Rare Earthenware, 2015). Ces travaux nuancent ainsi la perception anthropocène d’une humanité coupable face au vivant en donnant à voir les systèmes et organisations autorisant de tels comportements. Au-delà des conséquences et des responsables, ces démarches rendent intelligibles les cadre sociaux, légaux, économiques dans lesquels ces actions sont enchâssées.

  • Enquêtes, fictions, performances, exposition, architecture... : comment se donnent à voir les structures politiques par lesquelles sont permises des atteintes environ-nementales et sociales ? 
  • Quels enjeux culturels, politiques ou écologiques soulèvent ces méthodes ? À quels écueils font-elles face ? Quelles dynamiques se dessinent entre les arts, les sciences humaines et le discours politique dans des créations qui les entremêlent ?

Axe 2. Micro-histoires et récits localement situés

Certain.e.s artistes décident de porter moins une attention à l’échelle macrostructurelle (voire mégastructurelle ou planétaire) qu’à celle des individus victimes des inégalités environnementales. C’est par exemple le cas dans des œuvres telles que Et des terrils un arbres s’élèvera, série de portraits de LaToya Ruby Frazier, Dark Water, (2020), ou Promised Land (2012), films de Todd Haynes et de Gus Van Sant, qui explorent la façon dont les conséquences de la présence d’industries chimiques ou extractivistes modèlent trajectoires personnelles et histoires familiales. En littérature, c’est aussi la démarche de Laurent Gaudé dans Ouragan qui donne la voix aux plus touché.e.s par la tempête Katrina du fait de leurs conditions économiques et sociales, du fait que ces dernier.e.s soient racisé.es ou non. Lutter contre l’anonymisation culturelle et individuelle qu’un certain «environnementalisme» engendrerait (Ferdinand : 2019) ou porter attention à la diversité des récits situés (Schaffner : 2021), constituent des enjeux importants relayés par des démarches artistiques.

  • Comment la focalisation sur des histoires de vie peut-elle ainsi permettre d’illustrer les intrications intimes entre les questions sociales et écologiques ? Comment cette démarche peut-elle aussi concourir à mettre en évidence des injustices et éventuellement les réparer ? 

Axe 3. Interprétations critiques

Interroger formes et discours pour comprendre quels modèles l’imaginaire construit ou entretient. Formes et discours peuvent entretenir un rapport ambivalent où coexistent paradoxalement contemplation et dénonciation des atteintes sur le vivant (Engélibert : 2019 ; Ardenne : 2018), au risque parfois de niveler la question de la respon-sabilité politique. De même que les théories de l’Anthropocène, et plus encore de la «collapsologie», généralisent le sentiment d’urgence pour le meilleur comme pour le pire, les œuvres littéraires, cinématographiques, photographiques, ou encore vidéo-ludiques construisent un imaginaire commun qui influence d’autant plus la façon d’aborder les problématiques écologiques que leur diffusion est grande. Un courant de l’analyse littéraire et culturelle, auquel se raccrochent les travaux de Greg Garrard, de Glotfelty et Fromm, ou encore de Christian Chelebourg, étudie ces enjeux discursifs. Ces travaux peuvent être qualifiés justement d’ «écocritiques» en tant qu’ils portent attention aux valeurs que véhiculent des énoncés, qu’ils évaluent de quel poids mythologique, dans le sens de Barthes, ils sont lestés. En s’inspirant de ces méthodes, on peut se demander quelles relations au vivant et à l’écologie s’instaurent dans les discours que soutiennent, consciemment ou non, les œuvres et les productions culturelles.

  • L’approche écocritique permet-elle alors de repolitiser les questions écologiques dans la littérature et les arts ? Quelles inégalités sociales peut-elle mettre en évidence ? On s’intéressera ici particulièrement aux cartographies politiques que la démarche écocritique peut permettre d’établir.

Modalités de soumission

La journée est ouverte autant aux propositions théoriques, qu’à celles d’artistes, auteur.ice.s, designers, architectes souhaitant présenter leur pratique ; les approches interdisciplinaires sont bienvenues.

Elle aura lieu le 1er juin 2022 dans le cadre de l’exposition À l’intérieur de la production (nom provisoire) dont le commissariat est assuré par Ernesto Oroza lors de la Biennale Internationale du Design 2022, Saint-Etienne. Elle est organisée par Marie Bouchereau, Delphine Hyvrier, et Jonathan Tichit avec l’association alt.516.

Nous attendons vos propositions de contribution dans un texte de 2500 caractères avant le 25 février 2022 à l’adresse alt516@protonmail.com.

Comité scientifique

  • Marie Bouchereau : doctorante en littérature comparée, Université Jean Monnet
  • Sara Buekens : docteure en littérature française,University of IdahoGhent University
  • Alice Desquilbet : docteure en littérature et civilisation française, Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle
  • Matthieu Duperrex : MCF en Sciences Humaines et Sociales Inama, ENSA Marseille
  • Delphine Hyvrier : doctorante en arts industriels Université Jean Monnet, ESADSE
  • Jonathan Tichit : doctorant en esthétique et sciences de l’art, Université Jean Monnet
  • Pierre Suchet : Photographe

Oeuvres

Accosta, Ignacio, Copper Geographies, Barcelone, RM Verlag, 2018.

Asselin, Mathieu, Monsanto, Paris, Actes Sud, coll. «Beaux-Arts», 2017.

Baloji, Sammy, Sans titre, 2018, exposition « Notre monde brûle », Palais de Tokyo.

Bessora, Petroleum, Paris, France, Denoël, 2004.Bienne, Gisèle, La malchimie, Arles, Actes sud, 2019.

Dutrait Claire, Aujourd’hui Eurydice, Montpellier, Publie.net, 2018

Filhol, Elisabeth, La centrale, Paris, POL, 2010. Gaudé, Laurent, Ouragan, Arles, Actes Sud, 2010.

Habila, Helon, Du pétrole sur l’eau, trad. Élise Argaud, Arles, Actes Sud, 2014.

Leuvrey, Elisabeth, At(h)ome, 53 minutes, Les écrans du Large, 2013.

Léraud, Inès, Van Hove, Pierre, Algues Vertes, l’histoire interdite, Paris, éditions Delcourt, La Revue dessinée, 2019.

Orlow, Uriel, Soil Affinities, https://urielorlow.net/project/soil-affinities/.

Ruby Frazier, Latoya, Latoya Ruby Frazier’s Take On Levi’s, 2011, https://art21.org/watch/new-york-close-up/latoya-ruby-frazier-takes-on-levis/; Et des terrils un arbre s’élèvera, Hornu, Musée des Arts Contemporains Grand Hornu, 2017.

Taïeb, Lucie, Freshkills, Lille, éditions La Contre Allée, 2020.

Tran, Thu-Van, Red Rubber #2, 2017.

Unknown Fields Division, Rare Earthenware, 2015.Bibliographie

Anthologie écopoétique située des arts et des littératures [site accessible et déjà bien fourni mais encore en cours d’élaboration], volet collectif du projet IUF « Cartographie écopoétique des littératures africaines » porté par Xavier Garnier, https://ecopoetique.huma-num.fr/carte-de-bienvenue/

Ardenne, Paul, Un art écologique. Création plasticienne et anthropocène, Lormont, Le Bord de l’Eau, « La muette», 2018.

Bonneuil, Christophe, De Jouvancourt, Pierre, En finir avec l’Epopée, 9 juin 2014. [en ligne] https://www.terrestres.org/2014/06/09/en-finir-avec-lepopee/#\_ftn33

Bonneuil, Christophe, Fressoz, Jean-Baptiste, L’évènement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, « Anthropocène », 2013.

Campagne, Armel, Capitalocène, aux racines du dérèglement climatique, Paris, éditions Divergences, «Pensée Radicale » 2017.

Comby, Jean-Baptiste, La question climatique, génèse et dépolitisation d’un problème public, Paris, Raisons d’agir, coll. Cours et travaux, 2015.

Chelebourg, Christian, Les écofictions : mythologies de la fin du monde, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2012.

Deléage, Jean-Paul , Une histoire de l’écologie, Paris, Seuil, coll. Sciences, 1991.

Engélibert, Jean-Paul, Fabuler la fin du monde. La puissance critique des fictions d’apocalypse, Paris, La Découverte, « L’horizon des possibles », 2019.

Ferdinand, Malcom, Une écologie décoloniale : penser l’écologie depuis le monde caribéen, Paris, Seuil, 2019.

Fressoz, Jean-Baptiste, L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Seuil, coll. L’Univers historique, 2012.

Fressoz, Jean-Baptiste, « L’Anthropocène et l’esthétique du sublime », Mouvements. Des idées et des luttes, 2016, http://mouvements.info/sublime-anthropocene/.

Garrard, Greg, Ecocriticism, London New York, Routledge, 2004.

Glotfelty, Cheryll, Fromm, Harold, The Ecocriticism Reader: Landmarks in Literary Ecology, Athens London, University of Georgia Press, 1996.

Guenin, Hélène (dir.), Sublime. Les tremblements du monde, Metz, Centre Pompidou-Metz, 2016.- Huggan, Graham et Tiffin, Helen, Postcolonial Ecocriticism: Literature, Animals, Environment,London New York, Routledge, 2010.

Hyvrier, Delphine, « Designer de nouveaux imaginaires de la nature, designer de nouvelles morales de classe », Design, Arts et Médias, 2021. [en ligne] https://journal.dampress.org/issues/design-industrie-anthropocene/designer-de-nouveaux-imaginaires-de-la-nature-designer-de-nouvelles-morales-de-classe.

Jeudy, Henri Pierre, Le Désir de catastrophe, Paris, Aubier, « Résonnances », 1990.

Keuyechan, Ramzig, La nature est un champ de bataille, Essai d’écologie politique, Paris, La Découverte, 2018.

Malm, Andreas, L’anthropocène contre l’histoire : le réchauffement climatique à l’ère du capital, Paris, la Fabrique éditions, 2017.

Schaffner, Marin, « Décoloniser les humanités par l’écologie », Multitudes, vol. 83 / 2, Paris, Association Multitudes, 2021.

Colloque international «Les pratiques artistiques environnementales autochtones comme réponses à la pollution : recherches comparatives entre les Amériques et l’Océanie», organisé par Estelle Castro-Koshy, Géraldine Le Roux, Jean-Marc Serme, Laura Singeot, Université de Brest, 21-22 octobre 2021

Places

  • 3 rue Javelin Pagnon
    Saint-Étienne, France (42)

Date(s)

  • Friday, February 25, 2022

Attached files

Keywords

  • anthropocène, capitalocène, nature, justice environnementale, art, lettre, design, architecture, littérature, culture, racisme environnemental

Contact(s)

  • association Alt 516
    courriel : alt516 [at] protonmail [dot] com

Reference Urls

Information source

  • Delphine Hyvrier
    courriel : delphine [dot] hyvrier [at] univ-st-etienne [dot] fr

To cite this announcement

« États d’alerte », Call for papers, Calenda, Published on Wednesday, December 15, 2021, https://calenda.org/947345

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