HomeLe travail à la loupe : « savoirs d’enquête » entre demande publique et expertise scientifique

HomeLe travail à la loupe : « savoirs d’enquête » entre demande publique et expertise scientifique

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Published on Friday, February 18, 2022

Abstract

Ce numéro des Cahiers d’histoire du Cnam entend interroger les processus de fabrication des « savoirs d’enquête » en s’intéressant aux multiples initiatives ayant contribué à renouveler les modes d’observation du travail et de l’emploi en France depuis les années 1970 jusqu’à nos jours. Il s’agira de retracer non seulement la phase d’élaboration de certaines de ces enquêtes, mais aussi et surtout la phase de mise en œuvre et de production des données, tout en essayant de rendre compte des modalités d’objectivation et d’analyse des réalités étudiées, en termes notamment de mise à l’épreuve de catégories cognitives forgées à l’intersection du travail de théorisation et de la pratique de terrain. En même temps, il sera question de mieux comprendre le contexte dans lequel ces savoirs et pratiques d’enquête s’inscrivent, en essayant d’interroger aussi les rapports de force à l’œuvre entre institutions et acteurs, la sociologie des acteurs et leurs trajectoires professionnelles, les controverses scientifiques et l’émergence/changement de paradigmes, l’influence du politique dans la définition des enjeux scientifiques, etc.

Announcement

Argumentaire

Depuis les années 1968, un mouvement de mise à jour des outils statistiques pour l’étude du travail s’est imposé en France (Gollac & Volkoff, 2010), après un long chemin d’institutionnalisation des statistiques du travail entamé au tournant du 20e siècle (Touchelay, 2006 ; Penissat, 2006). Ce mouvement a impulsé l’élargissement progressif du spectre des objets « légitimes » (des conditions de travail au changement organisationnel, de la santé au travail aux risques professionnels) et l’analyse non seulement des « structures » mais aussi des « marges » de l’emploi (les intermédiaires du recrutement, les chômeurs et les jeunes, les femmes et l’articulation emploi/famille, etc.). De nombreuses enquêtes ont été réalisées pour appréhender l’évolution du marché de l’emploi, des conditions de travail et de santé au travail, des négociations professionnelles ou bien des modes de recrutement, à l’initiative notamment d’organismes hybrides se situant à mi-chemin entre la demande publique et l’expertise scientifique (DARES, CEE, CEREQ, ANACT, CREAPT, etc.). Il suffit d’évoquer l’évolution de l’Enquête Emploi, notamment grâce aux enquêtes complémentaires thématiques qui ont ouvert la voie à la collecte de données sur les conditions de travail et leur amélioration, la technique et l’organisation du travail ou, encore, les nouvelles technologies (Goux, 2003 ; Gollac et Volkoff, 2010).

À titre d’exemple, le Centre d’études de d’emploi (CEE, ayant intégré le Conservatoire national des arts métiers en 2016 pour devenir le Centre d’études d’emploi et du travail, CEET), créé en 1970, répond à ces nouvelles orientations (Amossé, 2016), alors même qu’on commence à défricher le champs de la sociologie de l’emploi dans un contexte de plus en plus marqué par les transformations de la population active (par exemple à cause de l’afflux massif des femmes sur le marché du travail) et l’essor du chômage (Maruani & Reynaud, 1994 ; Maruani & Meron, 2012). Par la suite, les courants de l’économie des conventions (Eymard-Duvernay, 2006) et de la sociohistoire de la quantification (Desrosières, 1993) ont également contribué à engager une réflexion critique sur les statistiques du travail produites par l’État-quantificateur.

Ces enquêtes ont en effet pris les distances des grandes enquêtes de la statistique officielle (INSEE, INED, etc.) tout en ayant recours à des dispositifs d’investigation alternatifs à la fois du point de vue formel et du contenu (monographies, terrains de type qualitatif et analyse ethnographique, critique réflexive des données quantitatifs, etc.) et intégrant aussi des chercheurs et chercheuses d’horizons disciplinaires divers (sociologues, économistes, ergonomes, médecins du travail, etc.). La première enquête statistique sur les conditions de travail en France, réalisée en 1978 sous l’égide du ministère du Travail, constitue en ce sens la matrice épistémologique de toute une série d’enquêtes qui ont suivies dans les années suivantes et se sont focalisées sur les conditions de travail et la santé au travail (Geerkens, Hatzfeld, Volkoff & Molinié, 2019). En tirant profit de la collaboration avec les ergonomes, elle s’appuie sur la fabrication de « catégories négociées » afin de mieux saisir l’hétérogénéité des conditions de travail (Volkoff & Molinié, 1982). Cette démarche fondée sur l’échange (d’abord entre enquêteurs et enquêtés, puis entre disciplines diverses) a aussi conduit à favoriser le dialogue entre domaines scientifiques dont le rapprochement n’était pas donné, par exemple entre l’ethnographie et la statistique (Cartier, Molinié & Volkoff, 2019).

Si l’histoire institutionnelle de ces enquêtes commence à être dévoilée, on connaît beaucoup moins la façon dont celles-ci ont été concrètement construites notamment dans le jeu d’aller-retour qui se tisse entre le moment de la conception et le moment du terrain. Les modalités d’articulation des contraintes politiques, techniques et scientifiques pèsent en effet sur la légitimité même de ces enquêtes au regard à la fois des commanditaires (les pouvoirs publics) et des communautés scientifiques participant à ces opérations (les universitaires et les experts) (Prochasson, 2004). Outil à la fois de connaissance et de gouvernance, l’enquête sur le monde du travail, à partir des enquêtes ouvrières qui ont foisonnées depuis le XIXè siècle, n’échappe pas aux effets contrastés liés à ce double statut (Geerkens, Hatzfeld, Lespinet-Moret & Vigna, 2019).

Ce numéro des Cahiers d’histoire du Cnam entend interroger les processus de fabrication des « savoirs d’enquête » en s’intéressant aux multiples initiatives ayant contribué à renouveler les modes d’observation du travail et de l’emploi en France depuis les années 1970, ce qui par ailleurs constitue une singularité dans le panorama de la statistique du travail à l’échelle européenne (Paoli & Merllié, 2001). Il s’agira de retracer non seulement la phase d’élaboration de certaines de ces enquêtes, mais aussi et surtout la phase de mise en œuvre et de production des données, tout en essayant de rendre compte des modalités d’objectivation et d’analyse des réalités étudiées, en termes notamment de mise à l’épreuve de catégories cognitives forgées à l’intersection du travail de théorisation et de la pratique de terrain. En même temps, il sera question de mieux comprendre le contexte dans lequel ces savoirs et pratiques d’enquête s’inscrivent, en essayant d’interroger aussi les rapports de force à l’œuvre entre institutions et acteurs, la sociologie des acteurs et leurs trajectoires professionnelles, les controverses scientifiques et l’émergence/changement de paradigmes, l’influence du politique dans la définition des enjeux scientifiques, etc.

Axes thématiques

Nous souhaitons mettre en avant des contributions autour des trois pistes d’investigation ici suggérées :

  1. la « boite noire » des enquêtes : quels savoirs, pratiques et outils spécifiques sont-ils déployés dans ces enquêtes ?
  2. les protagonistes des enquêtes : qui sont les acteurs (statisticiens, économistes, experts, etc.) impliqués dans ces initiatives et dans quelles institutions opèrent-ils ?
  3. les débats et les controverses autour des enquêtes : quels sont les débats que ces enquêtes suscitent d’un point de vue aussi bien scientifique que de l’action publique ?

Loin d’envisager un portrait exhaustif de cette histoire collective, ce numéro vise donc à tirer quelques ficelles pour mieux appréhender les mécanismes (institutionnels, sociaux, politiques, scientifiques) qui ont présidé à l’élaboration, la mise en œuvre et la validation de savoirs essentiellement empiriques, aux prises avec les exigences souvent en contraste des commanditaires étatiques et des chercheurs et savants impliqués.

Modalités de soumission

Envoyer aux coordinateurs du numéro (ci-dessous les adresses mail), une proposition d’article d’une page pour le 31 mai 2022.

Adresses mail :

  • osmane@lecnam.net;
  • ricciardi@lecnam.net

Les auteurs sont informés des propositions retenues courant juin 2022.

Les articles complets sont à renvoyer pour le 15 octobre 2022 (article de synthèse – 25 000 à 45000 signes, ou article long – 45 000 à 75 000 signes).

La publication du dossier est prévue pour 2023.

Coordination

  • Bilel Osmane (Centre d’études de l’emploi et du travail-CNAM)
  • Ferruccio Ricciardi (CNRS, Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique-CNAM)

Équipe éditoriale

  • Direction de la publication : Olivier Faron, administrateur général du Conservatoire national des arts et métiers
  • Rédacteur en chef Loïc : Petitgirard
  • Secrétariat de rédaction : Camille Paloque-Bergès, avec la collaboration de Bilel Osmane et de Fanny Essiyé

Comité de rédaction

  • Andrée Bergeron,
  • Marco Bertilorenzi,
  • Jean-Claude Bouly,
  • Serge Chambaud,
  • Lise Cloître,
  • Renaud d’Enfert,
  • Claudine Fontanon,
  • Virginie Fonteneau,
  • Hélène Gispert,
  • Irina Gouzévitch,
  • André Grelon,
  • Pierre Lamard,
  • Stéphane Lefebvre,
  • Alain Michel,
  • Cédric Neumann,
  • Loïc Petitgirard,
  • Catherine Radtka,
  • Laurent Rollet,
  • Ferruccio Ricciardi,
  • Jean-Claude Ruano-Borbalan,
  • Henri Zimnovitch.

Comité de lecture

Un comité de lecture ad hoc est constitué à chaque numéro en faisant appel à des évaluateurs spécialistes des thématiques du dossier en cours ou des articles de Varia.

Plus d’informations sur la politique scientifique de la revue : https://chc.hypotheses.org/

Références bibliographiques

  • Amossé, 2016, « The Centre d’Etudes de l’Emploi(1970-2015) : Statistics – On the Cusp of Social Sciences and the State », Historical Social Research, vol. 41, n° 2, p. 72-95.
  • Cartier, A.-F. Molinié & S. Volkoff, 2019, « Observer et quantifier le travail pour mieux le comprendre. Un dialogue à la rencontre de l’ethnographie et de la statistique », Travail et Emploi, n° 158, p. 155-282.
  • Desrosières, 1993, La Politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte.
  • Eymard-Duvernay (dir.) (2006), L’économie des conventions, méthodes et résultats. Tome 1. Débats, Paris, La Découverte.
  • Geerkens, N. Hatzfeld, I. Lespinet-Moret & X. Vigna (dir.) 2019, Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, Paris, La Découverte.
  • Geerkens, N. Hatzfeld, S. Volkoff & A.-F. Molinié, 2019, « 1978 : la première enquête statistique sur les conditions de travail en France. Entretien avec ses concepteurs », in E. Geerkens, N. Hatzfeld, I. Lespinet-Moret, X. Vigna (dir.), Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, Paris, La Découverte, p. 268-281.
  • Golla & S. Volkoff, 2010, « Mesurer le travail. Une contribution à l’histoire des enquêtes françaises dans ce domaine », CEE. Document de travail, n° 127.
  • Goux, 2013, « Une histoire de l’Enquête Emploi », Economie et Statistique, n° 362, p. 41-57.
  • Maruani & E. Reynaud, 1993, Sociologie de l’emploi, Paris, La Découverte.
  • Maruani & M. Meron, 2012, Un siècle de travail des femmes en France 1901-2011, Paris, La Découverte.
  • Paoli & D. Merllié, 2001, Ten Years of Working Conditions in the European Union, Dublin, EFIWLC.
  • Penissat, 2006, Socio-histoire de la construction des statistiques du ministère du Travail (1906-1945), Rapport de recherche pour le ministère du Travail.
  • Prochasson, 2004, « L’enquêteur, le savant et le démocrate. Les significations cognitives et savantes de l’enquête », Mille neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, n° 22, p. 7-14.
  • Touchelay, 2006, L’émergence des statistiques du travail entre 1891 et 1967 où la construction d’une réalité politique, économique et sociale, Rapport de recherche pour le ministère du Travail (publié dans : Cahiers du Comité d’histoire des administrations chargées du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle, novembre 2008).
  • Volkoff & A.-F. Molinié, 1982, « Quantifier les conditions de travail ? (L’exemple de l’enquête nationale d’octobre 1978) », Travail et Emploi, n° 11, p. 63-70.

Event attendance modalities

Full online event


Date(s)

  • Tuesday, May 31, 2022

Keywords

  • donnée, emploi, travail, enquête, expertise, statistique, quantification, sociologie de l'emploi

Contact(s)

  • Ricciardi Ferruccio
    courriel : ferruccio [dot] ricciardi [at] lecnam [dot] net
  • Bilel Osmane
    courriel : bilel [dot] osmane [at] lecnam [dot] net

Reference Urls

Information source

  • Ferruccio Ricciardi
    courriel : ferruccio [dot] ricciardi [at] lecnam [dot] net

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Le travail à la loupe : « savoirs d’enquête » entre demande publique et expertise scientifique », Call for papers, Calenda, Published on Friday, February 18, 2022, https://doi.org/10.58079/189r

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