HomeÉconomie politique de la corruption dans les services publics des États fragiles de l’Afrique subsaharienne

HomeÉconomie politique de la corruption dans les services publics des États fragiles de l’Afrique subsaharienne

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Published on Tuesday, March 08, 2022

Summary

Loin d’être l’apanage de l’Afrique, la corruption est un phénomène bien connu à travers le monde entier. Aucun État « riche » ou « pauvre » n’échappe à cette réalité. Mais, ce qui fait la différence, c’est plutôt son ampleur et son mode d’emploi centralisé ou décentralisé. Incontestablement, lorsqu’elle trouve un terrain propice à sa propagation. La corruption peut arriver jusqu’à bloquer le développement socio-économique d’un pays dans la mesure où elle va à l’encontre des fondements de l’action publique. Comment la corruption est-elle organisée dans les structures de santé et de l’éducation gérées par les États et les confessions religieuses ? Comment cette corruption est-elle pratiquée ? Qui en sont les acteurs clefs, les bénéficiaires et les perdants ? Quelles sont les ressources formelles et informelles qui sont mobilisées par les uns et les autres ? Quels sont les effets qui en découlent dans la fourniture des services publics dans les deux secteurs précités ?

Announcement

Argumentaire

À l’aube des indépendances, les États africains accusaient un grand retard de développement. Les politiques publiques menées à l’époque se focalisaient sur l’État comme moteur de la croissance économique et du développement. Ainsi avait-on assisté à la création d’une multitude d’entreprises, d’établissements et de services publics jouissant d’un monopole dans presque tous les secteurs socio-économiques. Malgré les appels à la libéralisation et à la privatisation émanant notamment des institutions de Bretton Woods, des gouvernements en Afrique subsaharienne continuent à garder sous leur contrôle des activités socio-économiques importantes.

Contrairement à certains pays de l’Asie et de l’Amérique du Sud, l’État développementaliste en Afrique dans une large mesure, a échoué (Kelsall 2009 ; Booth et Golooba-Mutebi, 2011 ; Gambacurta-Scopello, 2017). Parmi les facteurs mis en évidence pour cerner cette situation, la corruption figure toujours en bonne place. Celle-ci occasionne le gaspillage des ressources publiques au profit d’une élite politique prédatrice, très peu redevable vis-à-vis des citoyens qui éprouvent d’énormes difficultés d’accès aux services publics.

Loin d’être l’apanage de l’Afrique, la corruption[1] est un phénomène bien connu à travers le monde entier.  Aucun État « riche » ou « pauvre » n’échappe à cette réalité, mais ce qui fait la différence c’est plutôt son ampleur et son mode d’emploi centralisé ou décentralisé (Olivier de Sardan, 1996 ; Kelsall, 2011 ; Tidiane Dieye, 2018). Incontestablement, lorsqu’elle trouve un terrain propice à sa propagation, la corruption peut arriver jusqu’à bloquer le développement socio-économique d’un pays dans la mesure où elle va à l’encontre des fondements de l’action publique (Médard, 2001).

Dans des pays en développement en général, et de l’Afrique subsaharienne en particulier, les pratiques corruptibles ont remarquablement atteint le stade d’une norme pratique[2] transgressive (Olivier de Sardan, 2015). On peut la concevoir comme un marché où sont échangés des biens et services au détriment de l’intérêt général. La corruption peut sortir aussi du référentiel de l’échange pour prendre la forme de l’extorsion. Cette dernière n’est plus une transaction, mais plutôt l’usage de la force pour déposséder le faible de ce qui lui appartient (Médard, 2001 ; Cartier-Bresson, 1992).

Par ailleurs, il convient de distinguer la corruption dans sa dimension échange économique et la corruption dans sa dimension échange social. Dans le premier cas, les parties prenantes échangent des biens et/ou services alors que dans le second cas, elles s’appuient sur des considérations sociales. Il s’avère que cette dernière « forme de corruption est très répandue en Afrique, sous la forme du népotisme, du clientélisme ou du patronage, du copinage ou du « tribalisme », ceci, même si ces pratiques ne sont pas toujours considérées comme de la corruption par les intéressés eux-mêmes » (Médard, 2001 : 62-63).

Considérant les effets de la corruption sur l’enrichissement ou la survie des acteurs concernés, il peut s’établir encore une autre distinction entre la grande corruption réservée à l’élite (politique, administrative ou économique), et la petite corruption pratiquée par les simples citoyens. La première entraîne des scandales financiers, tandis que la seconde est banalisée. Entre les deux extrémités s’isole bien évidemment la moyenne corruption (Blundo et Médard, 2002). Toutefois, il existe une interdépendance entre toutes ces formes de corruption (Blundo et Médard, 2002 ; Cartier-Bresson, 1992). En quête de protection, les praticiens de la petite corruption sont généralement en connexion avec les praticiens de la grande ou de la moyenne corruption (Malukisa, 2017 ; 2019).

Dans le cadre de la grande corruption à laquelle s’intéresse particulièrement le présent appel, Kelsall (2009) relève une différence importante dans la pratique de la rente corruptive entre les pays l’Asie du Sud-est et l’Afrique. En prenant le cas de l’Indonésie, il ressort que le président Suharto avait permis à d’autres membres de son gouvernement et de sa famille de s’enrichir, alors que dans le même temps il disciplinait ses subordonnés afin d’éviter la déstabilisation économique. Autrement dit, Suharto avait compris que la maximisation de sa fortune personnelle et de celle de certains de ses proches ne pouvait être entretenue sans la croissance économique. Grâce à un mécanisme de centralisation efficace, la privatisation de facto de l’État était compatible dans ce cas avec une gestion prudente et relativement responsable des ressources économiques (Ibid.). Dans le cas du Rwanda, les résultats encourageants enregistrés sous le régime de Kagame s’expliquent aussi dans une large mesure par la même logique de centralisation de la rente. Booth et Golooba-Mutebi (2011) soutiennent la thèse d’un néopatrimonialisme de développement.

En revanche, dans le cas du Niger par exemple, Kelsall (2009) souligne que la recherche de la rente a été, de façon générale, décentralisée et compétitive, sans autorité centrale capable d’imposer une ligne de conduite préservant l’intérêt général. Les arrangements politiques sont généralement prédateurs et non inclusifs, au détriment d’autres acteurs clefs qui sont parfois obligés de recourir à la violence pour faire entendre leur voix. Tant que la solution n’est pas trouvée, l’État demeure ainsi miné par des conflits nuisibles à la croissance économique et à sa stabilité (Di John et Putzel, 2009).

Avant la fin de la guerre-froide, les bailleurs de fonds et les pays occidentaux ne portaient pas une grande attention aux questions de corruption en Afrique. Les dictateurs prédateurs avaient l’avantage de bénéficier d’un soutien inconditionnel comme alliés pour combattre l’expansion du communisme. Le déclin de l’URSS s’est soldé par les exigences de démocratie qui impliquent, théoriquement, un engagement international pour la lutte contre la corruption (Cartier-Bresson, 1992 ; 2000 ; Harsch 1993). Celle-ci fait désormais partie des conditionnalités de l’aide.

Comme le souligne Cartier-Bresson (2000), dans le cadre des programmes d’ajustement structurel, la Banque mondiale n’avait pas tardé à manifester ses nouvelles ambitions dans ce domaine en mettant notamment l’accent sur les points ci-après : la prévention de la corruption dans les projets financés par la Banque, l’assistance aux pays demandeurs pour des programmes publics de lutte contre la corruption, la prise en compte de la corruption dans les stratégies des réformes institutionnelles, et la collaboration avec d’autres institutions internationales en vue de réduire l’ampleur et/ou l’extension de la corruption. Cependant, les résultats atteints demeurent mitigés à travers le monde en raison notamment du manque d’appui nécessaire de l’élite politique et de l’appareil judiciaire (Banque mondiale, 2008).

En Afrique, à l’exception de quelques pays comme le Botswana, les Seychelles ou le Cap-Vert[3], les faits démontrent que la corruption a remarquablement conservé son « immunité ». Pour attirer l’aide, les dirigeants politiques décrètent parfois la lutte contre la corruption, mais en même temps et subtilement, ils sont les premiers à l’entretenir, en s’appuyant aussi sur les contradictions entre les bailleurs qui ne partagent pas nécessairement un même agenda.

Par ailleurs, il s’avère que « les discours de lutte contre la corruption chez les élites au pouvoir répondent également à des enjeux politiques « internes » (élimination de concurrents politiques, liquidation des formations politiques sorties battues des urnes, fabrication de boucs émissaires pour satisfaire aux attentes de l’opinion publique, etc.), relevant du règlement de comptes et non d’une réelle politique d’amélioration de la gouvernance » (Blundo et Olivier de Sardan, 2007 : 9). Ces postures entretiennent souvent des tensions politiques à la base des conflits violents rendant l’État encore plus fragile.

À cause de la corruption, nombreux sont les pays de l’Afrique subsaharienne qui sont devenus très pauvres et endettés. Cette corruption affecte également sérieusement l’organisation des élections qui ne permettent pas de renforcer la légitimité des dirigeants politiques et l’autorité de l’État. Celui-ci se retrouve ainsi dans une situation de fragilité, c’est-à-dire de déficit de capacité pour fournir les biens et services publics, en développant des relations mutuellement constructives et avantageuses avec non seulement ses propres citoyens, mais aussi le reste du monde (Bellina et al., 2010).

Face aux États incapables de fournir des biens et services publics, les églises viennent en aide aux populations africaines en leur offrant différents services surtout dans les secteurs de la santé et de l’éducation (écoles, universités, instituts supérieurs). Lorsqu’on examine de plus près l’offre de ces services publics en provenance du monde religieux, il s’avère qu’elle n’échappe pas non plus à la corruption. Ce que l’on reproche à l’État, c’est ce que l’on retrouve aussi dans des nombreuses structures de la société civile, y compris les églises qui ont parfois perdu l’appui financier de certains bailleurs de fonds à cause de manque de transparence, de détournement des fonds ou des biens destinés aux populations démunies.

En se focalisant sur les secteurs de la santé et de l’éducation, ce projet d’ouvrage collectif vise à apporter une contribution dans la littérature qui ne s’est pas beaucoup intéressée à l’économie politique de la corruption dans ces deux secteurs sociaux qui ne cessent de bénéficier d’un grand appui des partenaires techniques et financiers. Comment la corruption est-elle organisée dans les structures de santé et de l’éducation gérées par les États et les confessions religieuses ? Comment cette corruption est-elle pratiquée ? Qui en sont les acteurs clefs, les bénéficiaires et les perdants ? Quelles sont les ressources formelles et informelles qui sont mobilisées par les uns et les autres ? Quels sont les effets qui en découlent dans la fourniture des services publics dans les deux secteurs précités ?

Notes

[1] La corruption telle qu’abordée dans ce texte rejoint la définition avancée par Blundo et Olivier de Sardan (2001) à savoir l’ensemble des pratiques d’usage abusif (illégal et/ou illégitime) d’une charge publique procurant des avantages privés indus.

[2] La notion de normes pratiques soutenue par Olivier de Sardan (2015) correspond aux normes informelles, et elle va bien au-delà de la corruption.

[3] Voir l’indice de perception de la corruption publié par Transparency International.

Conditions de soumission

C’est dans cette perspective que nous attendons les contributions des différents auteurs sous forme de résumé d’environ 1 000 mots, y compris la méthodologie. Les propositions des articles complets sont à envoyer aux deux adresses suivantes :  albert.malukisa@ucc.ac.cd et sbatibonak@gmail.com  

Calendrier

  • 1er mars 2022 : publication de l’annonce
  • 1er juillet 2022 : réception des articles complets

  • 1er octobre 2022 : retour des réponses aux contributeurs
  • 1er novembre 2022 : fin des évaluations des articles
  • 10 février 2023 : date probable de publication

Coordination scientifique

  • Pr Albert MALUKISA NKUKU, Université Catholique du Congo et Université d’Anvers
  • Pr Sariette BATIBONAK, Information & Communication Technology University

Comité scientifique

  • Pr Paul BATIBONAK : CRÉDIS
  • Pr Jacques CHATUÉ : Université de Dschang
  • Pr Raymond ÉBALÉ : Université de Yaoundé I
  • Pr Pascal ISUMBISHO : Institut pédagogique de la Gombe/Kinshasa
  • Pr Ursil LELO : Université de Kisangani
  • Pr Nissé Mughendi : Université Catholique du Graben/Butembo
  • Pr Brice Arsène MANKOU : Université du Littoral Côte d’Opale
  • Pr Théophile MBEMBA : Université de Kinshasa
  • Pr Luc MEBENGA TAMBA : Université de Yaoundé I
  • Pr Bruce MEFIRE NGOUYAMSA : Université de Ngaoundéré
  • Dr Stylianos MOSHONAS : Université d’Anvers
  • Pr Godé MPOY : Institut Supérieur de Commerce - RDC
  • Pr Philémon MUAMBA : Université Catholique du Congo
  • Pr Patrice MUKULU  : Université de Kinshasa
  • Pr NDUKUMA KODJO : Université Protestante au Congo
  • Pr Patrice PAHIMI : École Normale Supérieure de Maroua
  • Pr Kristof TITECA : Université d’Anvers
  • Pr Josiane TOUSSE DJOU : Université de Yaoundé II-Soa
  • Pr Ferdin ZO’O : Université de Douala

Bibliographie sommaire

Banque mondiale, 2008. Réforme du secteur public : qu’est ce qui fonctionne et pour quelle raison ? Washington, Banque mondiale. 

Bellina, S., Darbon, D., Eriksen, S. S. et Sending, O. J., 2010, L’État en quête de légitimité, Paris, Charles Léopold Mayer.

Blundo, G. et Médard, J.-F., 2002, « Avant-propos : la corruption en Afrique francophone », in Hadjadj, D. (dir.), Combattre la corruption : enjeux et perspectives, Paris, Karthala, pp. 9-34.

Booth, D. and Golooba-Mutebi, F., 2011, Developmental patrimonialism? The case of Rwanda, London, Overseas Development Institute.

Cartier-Bresson, J., 2000, « Corruption, libéralisation et démocratisation », Revue Tiers Monde, 41(161), pp. 9-22.

Cartier-Bresson, J., 1992, « Éléments d’analyse pour une économie de la corruption », Revue Tiers Monde, 3(131), pp. 581-609.

Di John, J. and Putzel, J., 2009, Political Settlements, Governance and Social Development Resource Centre.

Kelsall, T., 2009, Théorie des jeux, mécanismes sociaux et biens publics en Afrique, London, Overseas Development Institute.

Malukisa Nkuku, A., « Régulation et gestion des parkings publics. Associations des chauffeurs et des chargeurs à Kinshasa », in Ayimpam, S. (dir.), Aux marges des règles et des lois, Louvain-la-Neuve, Academia, pp. 235-269.

Malukisa Nkuku, A., 2017, Gouvernance réelle du secteur de transport en commun à Kinshasa : la prééminence des normes pratiques sur les normes officielles, Thèse de doctorat, Anvers, Université d’Anvers.

Medard, J.-F. 2001, « L’évaluation de la corruption : approches et problèmes », in Baré, J.-F., L’évaluation des politiques de développement, Paris, L’Harmattan, pp. 53-90.

Tidiane Dieye, C., 2018. La corruption bureaucratique au Sénégal, Paris, L’Harmattan.


Date(s)

  • Friday, July 01, 2022

Keywords

  • économie, économie du politique, socio-économie, socio-économie de la corruption, corruption

Contact(s)

  • Sariette Batibonak
    courriel : sbatibonak [at] gmail [dot] com

Information source

  • Sariette Batibonak
    courriel : sbatibonak [at] gmail [dot] com

License

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To cite this announcement

« Économie politique de la corruption dans les services publics des États fragiles de l’Afrique subsaharienne », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, March 08, 2022, https://calenda.org/974621

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